La capture des dauphins du Zoo d’Anvers

capture d'un enfant dauphin

La capture des dauphins du Zoo d’Anvers en 1981

1. Nous sommes en 1981, dans le Golfe du Mexique, au large des côtes de  l’Amérique centrale.
Une famille de dauphins Tursiops – quelques dizaines d’individus – se nourrissent paisiblement dans la mer presque étale écrasée de soleil.
Iris, une jeune delphine âgée de douze ans à peine et Ivo, son bébé ou son jeune frère (qui le sait ?), se déplacent au milieu de la petite  troupe, bien protégés par les corps satinés et puissants qui  les encadrent comme un mur.
Iris est ici chez elle, parmi les femelles de son clan familial.

A ses côtés, nagent sa mère, quelques  sœurs et une vielle amie chargée de prendre soin des  enfants. Quelques cousins adolescents traînent aussi avec elles  mais la plupart des mâles sont en voyage et ne reviennent que  lors de brèves visites.

Le petit Ivo, lui, a deux ans. Il apprend à  siffler son nom ainsi que celui de sa mère et de tous les membres de sa famille. On lui enseigne aussi progressivement à se servir de son  biosonar pour traquer les poissons, mais cet art-là est  difficile et il mettra plusieurs années à l’acquérir.
Taquinant l’un, jouant avec l’autre, le delphineau vient prendre  l’air maladroitement en exposant tout son dos. Malgré sa grosse tête de bébé, il ne s’en montre pas moins très indépendant et commence à se faire des compagnons parmi  le groupe des enfants de son âge, qui ne s’éloignent guère encore de l’aileron maternel.

A cette heure, tout est calme. L’eau est tiède, très salée, opaque d’une brume d’algues pulvérulentes. La grande chasse collective, qui vient de se conclure avant les heures trop chaudes de la matinée, a été fructueuse. Quelques anciens se sont endormis, le corps flottant entre deux eaux.
Une « tante » émet des chapelets de bulles pour amuser les enfants.
A présent, l’heure est à la cueillette : paresseusement, tandis
qu’Ivo s’ébat en surface, Iris plonge et fourrage le sable blanc
des fonds à la recherche de crustacés.
Elle est heureuse parmi les siens, dans ce monde qu’elle a
toujours connu.  Excellente mère comme toutes les delphines, la bonne santé de son delphineau l’enchante : un jour, lui aussi, il sera un grand mâle, puissant, habile, intelligent, capable de défendre les siens avec courage et de trouver les plus beaux bancs de poissons.
Mais le chemin sera long avant qu’il soit adulte…

Tout à coup, quelqu’un siffle : c’est une alerte en boucle, haletante.
Et le signal indique que des Hommes viennent dans des bateaux !

2. Les dauphins ne les craignent pas

Mieux encore, ils aiment à précéder les navires pour bondir dans leur lame d’étrave, ils glissent le long des côtes et nagent avec les baigneurs.  Les êtres humains sont leurs amis.
Pourtant, à la grande surprise des dauphins, ceux-ci ne descendent pas dans l’eau pour se joindre à leur nage. Ils les encerclent, font du bruit, les rabattent vers le centre du cercle de leurs bruyants hors-bord.
Des cris s’élèvent, rauques, menaçants. On repère les plus jeunes du « troupeau », ceux qui nagent encore près de leur mère mais que l’on suppose sevrés ou bien les mères elles-mêmes.
On les isole, les parents crient, on les chasse à coups de rame.
Le piège se resserre peu à peu.
Des perches, des cordes, des harnais de cuirs, d’autres filets,
surgissent du pont de chaque bateau.
Ne restent au milieu du filet que Illas, un jeune mâle de huit ans, Ina, une femelle de 18 ans, Iris, 12 ans et Ivo, son premier enfant, serrés l’un contre l’autre.

Le groupe de dauphins restés libres pousse des cris de plus en plus indignés. Ils tentent de rejoindre les deux captifs, de les aider, de les
sauver, ils se jettent contre les bateaux et la lutte devient violente, du sang se répand dans la mer, le filet devient de plus en plus étroit, serré, efficace et plusieurs hommes se lancent enfin à l’eau.

Ils enserrent Iris dans leurs bras, ils la tirent, la tordent, manquent plusieurs fois la noyer et finalement, au prix d’efforts inouïs, ils parviennent à la hisser dans un bateau plus large. Le bébé la rejoint bientôt sans difficulté. Il suit sa mère aveuglément et la terreur le tétanise.

3. Puis le cauchemar commence.
Peu de dauphins franchissent cette étape vivants.
Pour une jeune mère dauphin et son enfant, qui n’ont jamais connu que l’univers marin, cette brusque plongée « dans le monde de l’air » doit apparaître comme totalement contre nature. La terre, c’est l’échouage, le dessèchement, le symbole même de la fin pour un être aquatique.
Et ici, on les porte, on les déplace dans des civières de toile qui leur scient les côtes et les nageoires.
De la crème est étalée sur leur peau trop vite sèche ou bien de l’eau, mais le voyage n’en finit pas. Le poids du corps semble plus lourd à chaque instant et la respiration se fait plus difficile.
Bruit de porte. Camion qui roule. Essieux qui grincent. Chocs sur
la route. Claquement de tôles. Vibrations infernales.
Pour les dauphins, infiniment sensibles aux moindres longueurs
d’ondes, ces bruits de tonnerre percent les tympans et les rendent fous de terreur. Sans doute pensent-ils qu’ils vont mourir.
Comment pourraient-ils voir les choses autrement ? Ils ignorent tout de ce qui les attend.

L’avion commence à décoller. Le froid devient intense.
Iris ne voit pas où se trouve Ivo, mais elle l’entend, vaguement, très loin, qui pleure sans cesse en boucle. Iris voudrait mourir. Mais son enfant vit encore et il lui faut rester.

Et puis c’est l’arrivée, de nouveaux changements de véhicule, de nouvelles routes interminables et cahotante, la peau qui gratte et se desquame, la position du corps qui blesse mais que l’on ne peut changer, les harnais de grosse toile, les crampes affreuses tordant les muscles au point de les paralyser, et des Hommes, des Hommes sans cesse, touchant Iris, lui plantant dans la peau des aiguilles fines et creuses, lui mouillant le dos, lui parlant en se penchant sur elle…

Couverte d’escarres et de bleus, à demi paralysée, constellée de blessures dues aux biopsies, Iris, Ivo, Illas et Ina sont enfin amenés dans leur nouveau « logis ».
Ils restent les uns contre les autres, déboussolés, confus, le cerveau bourdonnant et le corps endolori.
Sans doute Iris et Ina sont-elles deux amies, des cousines, peut-être même des sœurs. Elles restent l’une près de l’autre avec et prennent conscience avec horreur de l’endroit où elles devront vivre.

De l’eau sale et froide qui pique aux yeux, goûte le chlore et les fèces.
Des gémissements d’agonisants dans le bassin d’isolement.
Des murs partout, ronds, lisses, sans rien qui s’y accroche sans une algue, sans une anémone. Aucun rayon de soleil pour se chauffer l’aileron. Un espace grand comme une arrière-cour, que l’on peut parcourir d’un unique coup de caudale. D’autres bassins, avec des chaînes, des corridors, des miradors, des filtres pompant nuit et jour. Et une foule d’autres malheureux, enfermés ici depuis des lunes.

En 1981, c’est la grande foule au delphinarium. On manque de
place, on se mord, on se pince, on tue les bébés sans le vouloir en les broyant contre les murs. Six dauphins devront mourir encore pour libérer l’espace, sans que personne ne réagisse, portant le compte total des victimes de ce mouroir à 29 (chiffre officiel).

Ivo, lui, ne comprend rien.
Le choc l’a rendu muet, sonné, presque autiste. Sa maman le prend près d’elle.
Elle tente de le protéger dans la cohue furieuse des grands corps satinés qui se frôlent et parfois se heurtent dans le bassin minuscule. Son fils ne sera jamais un vaillant « éclaireur » draguant les belles delphines le long des côtes du Mexique, ni un « guide » émérite.
Il ne sera jamais le père d’aucun enfant, nulle part. Il restera
ici, avec sa mère. Toute la vie et jusqu’à sa mort…


 

LE DELPHINARIUM DU ZOO D’ANVERS

Ils ont tué iris