Bientôt la fin des dauphins Tucuxi ?

Bientôt la fin des dauphins Tucuxi ?


C’est un virus qui a tué près de 200 dauphins Tucuxi en un peu plus de 40 jours dans la baie de Sepetiba, à 70 kilomètres à l’ouest de la ville de Rio de Janeiro.

Dans une déclaration faite à la presse le 11 janvier 2018, l’École d’océanographie de l’Université d’État de Rio de Janeiro une épidémie de « morbillivirus des cétacés » serait même responsable de la mort de plus de 130 dauphins de la Guyane dans la baie de Sepetiba depuis fin novembre. Les premiers cadavres de tucuxis ont commencé quant à eux à s’échouer la baie de Sepetiba à partir de mi-décembre.
40 autres dauphins de la même espèce ont également été retrouvés dans une île voisine appelée Ilha Grande.

L’ensemble des pertes observées correspond environ à 10% de la population globale estimée de 800 Tucuxis vivant depuis des siècles dans l’écrin protecteur de la baie. Jusqu’à présent, les pires années pour les Tucuxis ont été 2010, quand 32 des leurs ont été trouvés morts et pire encore en 2016, lorsque 69 petits dauphins s’étaient échoués sans vie sur le sable.

Ce qui a produit l’épidémie et le temps qu’elle durera restent des inconnues pour les scientifiques. Ceux-ci tentent de déterminer d’autres causes possibles pour la mort des dauphins, mais curieusement, aucune allusion n’a encore été faite au rôle éventuel de brusques pollutions chimiques ou d’actes de braconnage.

200 dauphins Tucuxi morts en 40 jours dans la baie de Sepetiba, à 70 kilomètres à l’ouest de la ville de Rio de Janeiro.

La vie méconnue des dauphins Hobbit

On pourrait les appeler les dauphins Hobbits tellement ces petits cétacés ressemblent à des dauphins Tursiops en miniature.
Intelligents et sociaux, ces lutins venus de l’Océan sont partis tardivement à la conquête des fleuves et des estuaires.
Ils aiment chasser seul ou en bande. Chaque communauté adopte d’ailleurs ses propres stratégies selon les circonstances locales.
Ainsi, l’un des groupes les mieux étudiés pêche directement sur les plages, en s’échouant comme font les orques en Patagonie, puis en regagnant l’eau.
La société de base chez les Tucuxi se compose de petits groupes de 2 à 10 individus, parfois 100, qui nagent en groupes serrés, ce qui suggère une structure sociale très développée.
Très actifs, il aiment sauter hors de l’eau en faisant des sauts périlleux, se tenir en spy-hopping pour observer les alentours ou frapper l’eau très fort avec leur caudale. Ils sont assez malins pour ne pas s’approcher des bateaux et leur régime si varié, composé d’une grande variété de poissons, de crevettes et de calmars, fait qu’ils ne manquent jamais de nourriture.
Leur durée de vie moyenne est estimée à 30 ans.

Les tucuxi vivaient une existence heureuse

Jusqu’au siècle dernier, avant que le changement climatique ne mette feu à l’Amazonie et que le gouvernement du Brésil livre ne livre toute la forêts aux appétits des industriels, les tucuxi vivaient une existence heureuse au plus profonded’une jungle amazonienne encore inviolée.

Depuis longtemps, leur petit peuple venu des mers s’était scindé en deux sous-espèces, le tucuxi proprement dit, ou Sotalia fluviatilis, que l’on trouve dans les rivières du bassin amazonien. Le costero, ou Sotalia guianensis, présent dans les milieux côtiers et les estuaires et autrefois regroupés avec les tucuxi, a récemment été reconnu comme une espèce distincte. On imagine que pour les dauphins eux-mêmes, cela ne doit pas faire grande différence, eux dont les gosses jouent avec ceux des dauphins roses !

En général, pendant la saison des pluies, le boto chasse seul. Mais le reste du temps, les familles se regroupent en plus vastes tribus qui pêchent alors en coopération dans des eaux profondes et dégagées. C’est à cette occasion qu’on les aperçoit accompagnés d’une autre espèce de dauphins d’eau douce, les charmants petits Tucuxis (prononcer « toukoushi »). Les enfants de ces deux espèces jouent couramment ensemble durant les heures chaudes de l’après-midi, ainsi que le font les jeunes babouins et chimpanzés.

Boto

Mais le monde des Tucuxi n’est pas non plus celui des Bisounours.
En décembre 2006, des chercheurs de l’Université du Sud du Chili et de l’Université fédérale rurale de Rio de Janeiro ont été témoins d’une tentative d’infanticide par un groupe de costeros dans la baie de Sepetiba, au Brésil. Un groupe de six adultes a séparé une mère de son clan, quatre d’entre eux l’ont alors maintenue à distance en la frappant de leur rostre, pendant que deux autres adultes massacraient le bébé en le frappant et en le maintenant sous l’eau. Ils ont ensuite projeté le malheureux dans l’air et l’on noyé définitivement. La maman a été revue quelques jours plus tard, sans mère a été vue de nouveau dans quelques jours plus tard, indemne de ses blessures

Ce genre de comportement a déjà été signalé à deux reprises chez les grands dauphins, mais il est bien plus rare que la maltraitance à enfants chez les humains.


Eddie, Evita et Eros au Zoo d’Anvers © R.P. Terry.

Tucuxis en esclavage

D’après l’article du Dolphin Project : History of captive rarities and oddities 

« Depuis les années 1960 jusqu’au milieu des années 1970, 45 Sotalia seulement ont été capturés pour les delphinariums.
Les premiers ont été exhibés en Amérique du Nord: en octobre 1965, les collections vivantes de l’Aquarium du Niagara se sont enrichie d’un couple de Sotalia, assortis de quatre dauphins roses (botos) de l’Amazone, capturés dans la rivière Negro au Brésil. Les deux Sotalia ont été mis sous tranquillisant et ont volé jusqu’à Vero Beach, en Floride, pour une période d’observation de dix jours. C’est alors que la femelle mourut suite à une pneumonie, tandis que le mâle survivant et ses compagnons Boto continuèrent leur voyage en avion jusqu’à Niagara Falls, le 10 novembre. Tous les cinq furent placés dans un petit bassin.
La jeune Sotalia, plus tard nommée Neptune, décéda deux ans plus tard, du fait des effets combinés de problèmes respiratoires, de pancréatite et d’une charge parasitaire lancinante.

Performing a trained behavior at Nuremberg Zoo.” © R.P. Terry.

En revanche, en Europe, les installations zoologiques ont eu un peu plus de chance.
En Janvier 1977, une opération de capture massive a été menée par Peter Bössenecker, un marchand d’animaux de Hollande. Près de San Antero, en Colombie, il lui fut cependant extrêmement difficile de trouver des villageois prêts à l’aide, car le Sotalia y était respecté comme un animal surnaturel.
80 petits dauphins furent finalement capturés avec succès, et six autres noyés pendant l’opération. Seulement 24 d’entre eux ont été jugés dignes de rejoindre le monde du spectacle, tandis qu’on relâchait les 56 autres.

Ainsi, tout au long de l’année, entre 2 et 8 dauphins ont pu être expédiés vers plusieurs delphinariums européennes.
Cela incluait le Zoo d’Anvers où ils claquèrent à l’arrivée, le zoo de Nuremberg, l’Allwetterzoo Münster et le zoo de Duisburg en Allemagne. Aucun de ces dauphins n’a survécu plus d’un an sur place : deux sont morts en transit, trois sont morts après deux ou trois semaines de captivité et le dernier est mort après deux mois.

Hors d’Europe, quelques Sotalia ont été capturés pour être exhibés dans deux delphinariums colombiens, Acuario Rodadero près de Santa Marta (qui abrite toujours trois dauphins, principalement utilisés pour des spectacles et des programmes de natation), et Oceanario Islas de Rosario près de Cartagène. Une seule naissance en captivité, Luna, à l’Oceanario en mai 1996. Il y a vécu jusqu’à sa mort en octobre 2002″

Car c’est ainsi que les delphinariums protégent la biodiversité.

Eddie en train de mourir au Zoo d’Anvers. Son rostre fin s’est brisé lors de combats contre des Tursiops fous, encagés dans un bassin réniforme minuscule ridicule.

 



Alors, bientôt la fin des dauphins Tucuxi ? 

Pas si vite, nous explique le vétérinaire Franck Dupraz

De nombreuses populations de cétacés ont connu et connaissent chaque année des épizooties (remarque sémantique : on ne parle pas d’épidémies pour les animaux, c’est un terme réservé aux humains) de morbillivirus (virus de la même famille que la rougeole chez l’homme ou la peste des petits ruminants).
Quand ce virus arrive sur une population dite naïve, c’est à dire qui n’a jamais rencontré le virus, cela fait beaucoup de dégâts et la mortalité est élevée (comme ce qui s’est passé avec les amérindiens quand les européens sont arrivés sur le continent américain).

Mais les survivants développent ensuite une immunité naturelle, qui est transmis à la descendance, et les effectifs de population augmentent sur les années suivantes.
Bien sûr, si la population est faible au départ, cela peut poser un sérieux problème de conservation de l’espèce.
Si le virus circule de façon enzootique, l’immunité se maintient, avec quelques décès de temps en temps, mais rien de grave.
Si le virus disparaît, les dauphins perdent peu à peu leur immunité naturelle vis à vis du virus, et au bout de quelques années, si le virus revient, une nouvelle épizootie se développe.
Les facteurs favorisant le développement du virus sont notamment un système immunitaire plus faible, et en cela, la pollution chimique des organismes joue un rôle néfaste.

Quant à savoir quelle est l’origine du virus, c’est difficile à définir. Certaines espèces de cétacés sont réputées être porteurs, mais rien n’est encore sûr à ce sujet. C’est un des virus les plus connus chez les cétacés, un des plus étudiés aussi, depuis la première épizootie qui s’est produit en Méditerranée en 1990/1991 et qui a touché les dauphins bleu-et-blanc


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