Delphinarium de Bruges : les dauphins en hiver

Bruges, décembre 2002 : dauphins en hivernage 

Incessante, la pluie fouette la proche banlieue de Bruges. Le ciel est sombre et bas comme il ne l’est qu’en Flandres, un crépuscule dès le matin. A présent que l’heure du show approche – 16 heures – la nuit commence déjà à tomber.

Au détour d’un bloc d’habitations résidentielles, jouxtant le parc d’attractions aux grilles closes, le grand dôme du delphinarium surgit comme une soucoupe volante oubliée sur un parking.
Difficile d’imaginer que dans cet hémisphère de béton blanc, des générations de dauphins se sont succédées et ont vécu, si l’on peut dire, à des milliers de kilomètres de leur mer tropicale d’origine.

Le bâtiment semble incongru sous l’averse hivernale. Quelques rares familles garent leur voiture et viennent s’abriter en courant sous le porche d’entrée.

Le hall d’accueil n’est pas chauffé. Pas la peine, on le suppose, puisqu’il n’y a qu’un seul show ce dimanche et que les portes se
refermeront aussitôt après notre passage. La préposée aux billets claque des dents en rendant la monnaie.

Nous pénétrons dans la grande salle, sombre et froide, elle aussi. Un jour grisâtre lance ses dernières lueurs par les carreaux du toit, mais rapidement l’éclairage artificiel doit prendre le relais. Des spots colorés s’allument, les hauts-parleurs graillonnent : le spectacle va bientôt commencer !

Sur les gradins à moitié vides, tout autour de nous, des gosses excités et leurs parents soucieux de les instruire s’emmitouflent dans leurs anoraks. Il fait  à peine 10 degrés dans cette salle immense, dont le public n’occupe qu’une seule travée.
Ils n’apprendront pourtant pas grand chose, en cette belle après-midi de décembre  : les commentaires bilingues qui sortent des baffles accrochés au plafond sont totalement inaudibles, au point que des clients s’en plaindront en sortant.

En deux ans, le show n’a guère évolué et se construit toujours comme une saynète de théâtre assez confuse pour la première partie : la dresseuse court d’un bout à l’autre du bord de la piscine, suivie ou précédée par une otarie dont on ne comprend pas bien les
mouvements. Une autre otarie intervient à un certain moment – un mâle, une autre espèce ? C’eut été intéressant de le savoir – puis tout le monde se met à danser le twist sous les projecteurs roses et verts tourbillonnants. Que voilà donc une remarquable introduction au cultures complexes des pinnipèdes !

Photo YG Décembre 2002

Exit les otaries : voici les dauphins qui entrent en scène. 

Au lieu des huit individus observés en 2000, nous n’en voyons plus
aujourd’hui que quatre, pour la plupart jeunes et nés captifs,  si l’on en juge par la couleur rosée de leur ventre et l’aspect livide de leur peau.

Ces malheureux n’ont jamais vu un vrai soleil de toute leur vie ni senti sa caresse sur leur peau : ils sont blêmes comme des endives ! Ils jouent et sautent mécaniquement, nourris discrètement  par de gros bouts de poissons tout au long du spectacle.

Bientôt, la jeune dresseuse rejoint les dauphins dans la piscine, vêtue de sa combinaison de caoutchouc. On la plaint ! L’eau paraît si
froide ! Les dauphins nagent à ses côtés, puis sous elle et la propulsent enfin en l’air à plusieurs reprises en la poussant sous
les talons.

Musique de piano de bastringue, ambiance de cirque triste : c’est  le même show que l’on nous donnait à voir il y a deux ans, à ceci près que tout paraît plus pauvre et moins bien géré qu’à l’époque.

On sent la misère et le rafistolage : une mousse verte couvre le béton nu du fond, les décors n’ont plus changé depuis des lunes et les dauphins eux-mêmes semblent malingres et endormis.

Quid des dauphins manquants ?
Alors que c’est la coutume de présenter les prisonniers dans la plupart des autres delphinariums d’Europe, ici, aucune information n’est donnée aux spectateurs à propos de l’identité des animaux qui s’agitent sous nos yeux.
Où sont Puck, Tex, Linda, Gorky ou Luna ? Nagent-ils devant nous ou sont-ils déjà morts ?
Sont-ils partis passer l’hiver à Harderwijck ou à Albuferia ?
Personne ne nous le dira et nul ne s’en soucie !

Lorsqu’au terme de ce pitoyable spectacle, la foule clairsemée se retire enfin, nous retraversons le hall d’accueil.
Ah ! Les stands d’information s’y sont un peu étoffés !
Au lieu de la feuille de papier punaisée que nous avions vu en l’an 2000, nous avons droit aujourd’hui à de véritables panneaux didactiques illustrés, explicitant en termes fort succincts la seule physiologie des dauphins Tursiops et des
otaries.
Vie sociale ? Vocalisations ? Techniques de chasse ? Menaces écologiques ? Langage ? Inconnus au bataillon  !
Les animations électroniques ne fonctionnent d’ailleurs plus, des morceaux de carton se détachent des panneaux.
Misère et manque d’argent sont ici aussi apparents.

Quant aux dauphins, on frémit de les laisser derrière nous, enfermés sous ce dôme de bois et de métal jusqu’à ce que mort s’ensuive.
A quoi vont-ils passer leur temps, jusqu’au prochain show ? On les entraîne, sans doute, on les prépare aux spectacles de Noël et de Nouvel An puisque même ces jours là, nos dauphins travaillent,
mais le reste du temps ?
Toutes ces longues journées grises, mornes et silencieuses, à tourner sans fin dans l’eau froide de leur aquarium ?

Photo YG Décembre 2002

Est-ce réellement de cette manière que vivent les dauphins ? Y a-t-il quoique ce soit de commun entre ces esclaves blêmes et anémiés élevés sous contrôle  médical et les véritables dauphins libres qui vivent dans les océans ?
A quoi bon les enfermer, alors, à quoi bon les faire grandir sous cloche au cœoeur de l’hiver flamand, si la mission pédagogique annoncée par le delphinarium n’est même pas assumée ?

Tout ceci, il est vrai, n’a peut-être qu’un temps.
Les choses sont sans doute sur le point de changer.
Certaines rumeurs laissent entendre que le delphinarium de Bruges pourrait être racheté par un « grand groupe espagnol ».
(Aspro Ocio, désormais propriétaire du delphinarium. Note 2015) 

Rien n’interdit en effet de le penser. L’information est d’autant plus
troublante que d’intenses campagnes de capture se déroulent actuellement dans les Caraïbes, en vue d’alimenter en dauphins frais le futur super-delphinarium de Valence et le Zoo marine d’Albuferia au  Portugal où l’on sait que des delphineaux nés captifs à Bruges
partagent d’ores et déjà leur piscine avec des dauphins cubains capturés en mer.

Il n’y aurait donc rien d’étonnant à ce que quelques dauphins
cubains se retrouvent, in fine, à Bruges, amené en toute légalité sous l’œoeil impavide de nos divers ministres de la protection animale…

Photo Copyright Zoomarine

Note 2015 : il est frappant de noter que 13 ans après cet article, rien n’a vraiment changé au Boudewijn Seapark de Bruges. Si ce n’est que quelques dauphins sont morts ou ont été déportés/importés dans l’intervalle…
Lire : http://www.ceta-base.com/phinventory/ph_bsp.html