Chantek, « personne orang-outan » parmi les chiens orange

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Chantek


 

Chantek, « personne orang-outan » parmi les chiens orange

Chantek était un orang-outan prodige qui a été élevé comme un enfant par le Dr Lyn Miles.
Il maniait avec aisance plus de 150 signes d’Ameslan, dessinait, se servait de l’ordinateur et communiquait même avec d’autres grands singes via Internet. Après avoir « agressé » une assistante de laboratoire, le grand mâle a été anesthésié, enfermé en cellule au sinistre Yerkes Institute et enfin expédié au Zoo d’Atlanta avec d’autres orang-outans.
Perdu parmi ses semblables, en qui il ne se reconnaissait pas et qu’il nommait les « chiens orange », Chantek se consumait désormais d’ennui dans ce zoo sinistre, où plus aucun humain ne communiquait avec lui.
Le zoo estimait qu’il devait se comporter comme un « animal sauvage », même si aucun ourang-outan dans son enclos ne l’est vraiment, tous étant nés captifs au contact de l’homme.
En réalité, Chantek était un scandale d’intelligence non-humaine et tout a été fait par le zoo pour ne surtout PAS le traiter comme une vraie personne. Il fallait le réduire à son rang de singe. Il fallait faire oublier qui il était. Aujourd’hui, bien sûr, le jour de sa mort, le zoo affirme le contraire. Mais dès le départ, les positions du Dr Miles – proches de celle du Dr Lori Marino quant aux dauphins – ont beaucoup énervé la communauté scientifique anthropocentriste des zoos et aquariums.
Et celle-ci s’est vengée de bien cruelle façon.
Chantek est mort à 39 ans, le 8 août 2017, pour une « cause inconnue ».

 


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Tout a commencé en 1978.
Chantek, alors âgé de neuf mois, fut adopté au Primate Research Center Yerkes par l’anthropologue Lyn Miles, de ‘Université du Tennessee à Chatanooga.
Son projet : l’élever comme un enfant humain. Si cela semble éthiquement discutable aujourd’hui, une telle démarche scientifique était considérée comme révolutionnaire dans les années 1970.
« Il est difficile d’enseigner la langue à un animal si vous le traitez d’une manière lointaine, argumentait Miles, vous devez donc l’élever comme si c’était un enfant». 

Cela signifiait que Chantek avait sa propre remorque entièrement équipée sur le campus de Chattanooga, avec cuisine, salon, salle de bain, et deux chambres.
« Il avait plein de jouets, il a appris à préparer son petit déjeuner le matin, c’était des médecins humains qui s’occupaient de lui et non des vétérinaires. Il était assis dans les restaurants et aurait même été capable de conduire une voiture ! Il avait donc une expérience humaine complète. « 

 

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Le drame pour les grands singes captifs, c’est qu’ils grandissent… Ici, Chantek bébé.

 

Il avait aussi la présence affectueuse de Miles auprès de lui 24 heures sur 24 – un lien maternel qui s’étendait à l’heure du coucher.
« Il écoutait des histoires à la radio ou de la musique pour enfants, on lui faisait de gros câlins et il s’endormait. Et ce fut ainsi durant les trois ou quatre premières années, tous les soirs. Soit avec moi-même, soit avec l’un des étudiants qui prenaient soin de lui ».

Certains pourraient suggérer que Chantek était un substitut de l’enfant pour Miles.
« Je ne pense pas que vous puisiez dire ça. J’ai élevé mon fils et ceux de mon frère, j’ai une vie de famille très riche. Chantek a enrichi ma vie comme un enfant humain l’aurait fait mais en même temps, en tant que scientifique, il m’a appris énormément ».

 

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« Encore ! Encore ! » signe Chantek.

Mais comment pouvait-on être sûr que les signes qu’il faisait n’étaient pas seulement des gestes aléatoires ?
«Nous avons pris soin de prendre un échantillon de la bande vidéo de Chantek en train de signer chaque semaine. Des experts en AMESLAN traduisaient ce qu’ils voyaient, de sorte que nous avions une vérification de fiabilité. Nous avions aussi des groupes d’écoliers malentendants qui venaient visiter Chantek. Ils étaient tellement excités de le voir parler leur langue ! ».

Au cours des 8 années huit années passées à l’université, Chantek a été en mesure de produire plus de 150 signes et reconnaître beaucoup plus.
Il a également développé une compréhension importante de l’anglais parlé. Lorsqu’un mot lui manquait, il combinait des signes qu’il connaissait pour en créer de nouveaux. Ainsi, il nommait le ketchup du « dentifrice-tomate » et un cheeseburger « viande-pain-fromage ».
Lorsqu’on lui demandait qui il était, il se décrivait lui-même comme une «personne orang-outan ». En revanche, lorsqu’on l’interroge aujourd’hui sur ses co-détenus du zoo d’Atlanta, il les décrit comme des «chiens d’orange», auxquels il ne s’identifie pas.

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En plus de la langue, Chantek avait  développé un intérêt pour un autre système symbolique très important dans la culture humaine: la monnaie.
Chantek recevait une indemnité journalière de rondelles métalliques avec lesquelles il pouvait acheter certaines friandises.
S’il avait «l’argent», il pouvait en utiliser une partie pour un soda, ou une autre récompense dont il a envie. S’il n’a pas d’argent, il demandait à faire des tâches pour en gagner un peu. Il a même été en mesure de comprendre que s’il économisait pendant plusieurs jours, il pouvait s’acheter des récompenses plus désirables, comme une balade en voiture au MacDonald, où il se commandait un «viande-fromage-pain» très apprécié. Les vastes compétences linguistiques de Chantek, ainsi que sa conscience de lui-même et sa capacité à saisir des constructions culturelles humaines comme l’économie, nous prouvent, s’il en était besoin, à quel point les grands singes sont des personnes, comme n’importe quel être humain.
Chantek se plaisait aussi à fabriquer des petits lacets noués et d’autres babioles qu’il offrait ensuite à « Maman Lyn ».
Enfin, avec l’aide du musicien Peter Gabriel, Chante a participé à des enregistrements musicaux par le biais d’Internet et même suggéré quelques lignes mélodiques aux musiciens d’Animal Nation.

 

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Chantek peut encore peindre au Zoo

Mais alors que l’expérience aurait pu devenir tout à fait hallucinante, avec un Chantek roulant dans propre voiture tout en tapotant sur son smartphone, un incident est venu tout briser.
En 1985,  à huit ans, Chantek avait beaucoup grandi. Il commençait aussi à avoir besoin d’un peu de compagnie féminine. Comme son idéal en la matière était humain et non simiesque, il aurait agressé une étudiante – Miles conteste la gravité de la chose – et en 1986, il est renvoyé brutalement au sinistre Primate Research Center de Yerkes, juste après la fin brutale du projet.

Durant les 11 années suivantes, Chantek a été confiné à une cage de 5 mètre sur 5, où il tomba dans une dépression profonde et prit un poids énorme en raison de son mode de vie inactif. Enfin, en 1997, au terme de cette « punition » cruelle pour avoir trop pensé, le zoo d’Atlanta lui a enfin offert un refuge dans une vaste enceinte avec des arbres pour se balancer de branche en branche. Lorsqu’il est arrivé au zoo, Chantek a commencé à démonter les hamacs pendant la nuit.
Ceux-ci comportaient des petites rondelles de plastique que Chantel avait mis de côté. Le matin, il s’est présenté devant ses gardiens avec des rondelles en main pour obtenir une boisson sucrée, comme il avait l’habitude de le faire quand il était adolescent.

Miles est venu le voir et lui a demandé comment il se sentait.
Il a signé :  » Blessé ! ». « Interrogé pour indiquer l’emplacement de sa blessure, il a répondu « Sentiments ». Aujourd’hui encore, quand il voit Lyn Miles lors des rares visites qu’on lui autorise, il lui demande de l’emmener en auto, de le ramener  la maison.

 

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Chantek se consume d’ennui au zoo d’Atlanta

Chantek a 36 ans. Il vit dans le confort très relatif d’un groupe d’orangs-outans au Zoo d’Atlanta. Quand il retrouve sa mère adoptive derrière les barreaux, il peine à lui parler, car sa mémoire du langage des signes s’efface, faute de pratique.
«Je ne pense pas que le Zoo se rend compte que cet être est un vrai trésor d’intelligence et d’émotions »  dit tristement Lyn Miles, que cette séparation  a dévasté, elle aussi. « Ces gens voient Chantek juste comme un animal. Je pense que la clé est de se rendre compte qu’il est vraiment une personne mais animale. C’est ainsi qu’il se voit, parmi les « chiens orange ». Il s’appelle lui-même une «personne orang-outan ». 

Lyn cherche depuis des années à créer un sanctuaire pour Chantek, où il vivrait parmi d’autres singes « humanisées »  
Le zoo d’Atlanta, mis en cause, argumente en ses termes sur sa page web
« Les orang-outans et d’autres grands singes sont des individus très intelligents qui  nécessitent une stimulation mentale régulière pour vivre heureux et bien adaptés, et notre équipe accorde une attention particulière à ce que les orangs-outans profite des occasions quotidiennes pour se livrer à des activité d’enrichissement ou de nouvelles activités. Quelques-uns des passe-temps préférés de Chantek sont la peinture et la création d’objets à l’aide de Tinker Toys ou des jouets similaires.
Chantek a également accès à des jeux sur un ordinateur à écran tactile. Les orangs-outans au zoo d’Atlanta font partie d’un programme volontaire dans lequel ils utilisent des écrans tactiles – dans la même veine que l’iPad –  et se livrent à des jeux correspondant, le dessin sur écran ou d’autres activités. Chantek n’a pas de problème à laisser ses soigneurs quand il veut jouer sur l’ordinateur, et comme beaucoup de ses compatriotes orangs-outans ici, c’est un as confirmé ! ».

 

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Chantek au Zoo d’Atlanta, avec une « chienne orange » qui lui pose gentiment la main sur l’épaule. Sa captivité n’a pas que des inconvénients non plus…



 


Des orang-outans à Paris