Comment chassent les dauphins d’Irlande ?

L.e monde des dauphins d’Irlande

Comment chassent les dauphins d’Irlande

Killary Harbour, 5 décembre 2002

Trente ans de plongée m’ont fourni de nombreuses occasions de rencontrer des dauphins sauvages, mais rien
ne fut comparable à cette scène dont j’eus la chance d’être le témoin lors d’une promenade le long de la plage de White Strand au nord de Killary Harbour (Irlande) en septembre dernier.

Il faisait un temps magnifique. La mer était lisse comme un étang de cristal.
A quelques milles de là se dressaient l’Ile d’Inishturk tandis que juste devant, l’île de Clare me faisait signe sous un soleil qui dorait quelques rares nuages cotonneux en boule suspendus dans le ciel.
Des kilomètres de plage dorée s’étendaient devant moi. Le genre de jour où vous êtes simplement heureux de vivre !
Ce paysage à lui seul aurait mérité de figurer dans mes plus beaux souvenirs mais le meilleur restait à venir…

Tandis que je marchais le long de la plage j’entendis le son inimitable de dauphins qui expiraient en sortant de l’eau.
A quelques mètres du rivage, une bande d’environ quinze à vingt dauphins Tursiops adultes nageaient parallèlement à la plage. Ils étaient si près de moi que je pouvais les entendre respirer, observer toutes leurs cicatrices et même continuer à les suivre du regard quand ils disparaissaient sous l’eau transparente.
Mais ce qui frappa surtout mon attention fut la configuration spatiale de cette bande, ainsi que l’allure à laquelle elle se déplaçait.

Les dauphins se tenaient sur une seule ligne droite, perpendiculaire à la ligne du rivage.
Le cétacé le plus proche se trouvait à environ vingt yards (1 yard = 0,914 m) des berges tandis que le plus éloigné devait se trouver à une soixantaine de yards. Ils nagèrent ainsi à une allure si lente que je les suivis à pied tout au long de leur parcours.

Même à mes yeux, il parut évident que la combinaison de cette lenteur et de cette organisation spatiale signifiait autre chose qu’une simple promenade de santé le long de la plage.
Mais que recherchaient donc ces dauphins ? Étaient-ils en train de rassembler des poissons devant eux ?

Quand ils furent à environ cent yards d’une rangée de grands rochers dressés le long de la berge, la disposition du groupe se modifia subtilement.

Les dauphins les plus extérieurs se placèrent en avant de chaque côté du reste de la ligne, de sorte qu’à présent, on aurait dit les trois côtés d’une boîte en mouvement. Leur allure s’accéléra. Bientôt, le quatrième côté de la boîte fut formé par la ligne des roches qui se rapprochait.

Alors, l’enfer se déchaîna !
La mer explosa dans un maelström d’écume blanche et de dauphins volants, qui bondissaient en frappant de la caudale un banc de maquereaux prisonniers entre les rangs des chasseurs et la falaise de pierre.
Parfois, cinq ou six dauphins restaient suspendus en l’air mais le plus souvent, c’étaient les poissons qui volaient en tous sens. La scène s’est poursuivie pendant environ quinze minutes.

Puis tout s’arrêta d’un coup et la mer devient calme à nouveau.
A ma grande surprise, graduellement mais de façon très claire, le groupe des dauphins a repris la « configuration en forme de boîte » qu’il avait adopté précédemment.
Et c’est ainsi qu’il a recommencé à longer paisiblement la plage à quelques vingt yards de distance. Il n’y avait plus aucun doute quant à leurs intentions, cette fois !
Car sitôt qu’ils eurent atteint un second mur de roches dressés sur leur passage, environ huit cent yards au-delà du premier, le même scénario s’est répété.

Encore plus de maquereaux cette fois, et toujours la même frénésie des dauphins qui se nourrissent et frappent les poissons piégés, pendant un bon quart d’heure. Et puis ce serait fini…
Du moins, c’est ce que je pensais !

Killary Harbour : on y voit bien les murs de rochers décrit par l'auteur de ce texte.

Killary Harbour : on y voit bien les murs de rochers décrit par l’auteur de ce texte.

Une troisième fois, pourtant, les dauphins se mirent en ligne, se dirigeant cette fois vers le promontoire rocheux à l’extrémité de la plage. P
uis peu à peu, la configuration de leur groupe se modifia
une nouvelle fois. Il ne s’agissait plus maintenant d’une boîte à trois côtés. Alors qu’ils s’approchaient du promontoire, ils se positionnèrent selon la forme d’un cercle bien net, large d’environ cent yards, et qui se resserra progressivement jusqu’à ne plus mesurer que trente yards de diamètre.

Tandis que certains dauphins maintenaient constante la forme du cercle, d’autres se jetaient vivement au milieu de l’anneau. Une fois de plus, ce fut un geyser d’écume blanche, de dauphins et de poissons bondissants dans le ciel tous ensemble. Une fois de plus, le festin dura une quinzaine de minutes avant que peu à peu la manne s’épuise et que la chasse cesse pour de bon.

À ce moment là, le groupe s’est rassemblé sans ordre précis puis s’en est paisiblement retourné vers où il était venu, suivant la plage en sens inverse. ..

J’ai regardé leurs dos ronds scintillant hors de l’eau et le souffle de leurs évents, tandis qu’ils repartaient vers Killary, leurs silhouettes se découpant sur le soleil.
La rencontre toute entière n’a duré qu’une heure et demi environ mais durant tout ce temps, le groupe n’a jamais été plus éloigné de moi que d’une centaine de yards.
Parfois même, ils étaient si proches que je pouvais voir leurs cicatrices, les entendre chuinter par l’évent et « bavarder » entre eux.

On aurait pu croire que trente ans de pratique assidue de la mer m’aurait rendu relativement insensible à
ce genre de rencontres mais ce ne fut pas le cas.
Mon seul regret est d’avoir été le seul à pouvoir y assister, sans personne avec qui partagé l’expérience.

Une traduction libre du texte

« A Day to Remember »
Tony Murtagh Shankill Co. Dublin.

Texte transmis par Gauthier Chapelle.

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