Communiquer avec les Peuples de l’Océan

Entrer dans l’univers mental des dauphins et communiquer avec eux d’égal à égal : est-ce pour bientôt ?

 

Communiquer avec les Peuples de l’Océan

Antibes, 2020

Au Marineland d’Antibes, le grand jour est arrivé.
Le grand bassin central est vide. Il n’y a plus d’orques ici depuis longtemps. Au terme d’un long programme de réhabilitation menée sur les côtes de la Colombie britannique, toutes ont été relâchées, mais les visiteurs familiers du lieu savent qu’en principe, plusieurs dauphins vivent encore dans ces bassins énormes, désormais désertés par leurs hôtes épaulards.

Ce matin, pourtant, aucun dauphin à voir, aucun dressage à suivre de loin. Rien que des piscines
vides. Personne sur les gradins non plus. Toute une foule, en revanche, se regroupe à présent dehors, sur les rivages de la Méditerranée. Amassés le long de la plage, debout sur leurs voitures ou montés sur des réverbères, des milliers de gens sont en train de scruter le grand large en silence, le souffle suspendu.

Tout à coup, les premières clameurs montent : un groupe de dauphins sauvages vient de surgir à l’horizon.
Ils se rapprochent de la terre à grands sauts, soulevant des gerbes d’écume blanche. Vu d’Antibes, on dirait une cavalerie marine fonçant sus à l’ennemi ! Les caméras vrombissent, les flashs s’allument, des gens commencent à applaudir. On s’extasie devant ces créatures belles comme des torpilles grises, luisantes, espiègles, qui bondissent comme des balles sur les flots d’azur.

Dauphin d'Antibes Photo K/A 2012

Dauphin d’Antibes Photo K/A 2012

Oui, c’est un grand jour, vraiment et depuis des semaines, on en parlait dans le journal « Nice Matin ».
Chacun sait désormais que les dauphins qui se dirigent vers le delphinarium ne sont pas tous sauvages, loin s’en faut. Certains d’entre eux proviennent directement des piscines du delphinarium d’Antibes, tels Loti, Sharky, Malou, Ecume, qui sont nés en mer et furent capturés pour ce cirque aquatique mais aussi quelques autres, rapatriés de delphinariums récemment fermés en Europe et ré-installés pour un temps à Antibes.

Au total, une petite dizaine de Tursiops captifs ont reçu une préparation spéciale en vue de cette vaste opération baptisée « Mind Bridge ».
Ils ont ainsi été progressivement réhabitués à nager au large des installations du Marineland, grâce à un chenal spécialement conçu pour relier les bassins à la mer.
Mais surtout, grâce aux crédits de nombreuses universités françaises et américaines et de divers instituts de recherche de renommée internationale, ils ont pu bénéficier d’un programme d’apprentissage intensif de la langue dite « de Wayne Batteau ». 

Ces dauphins parlent avec les hommes. Ils poussent des sons appris, très simples et courts et à l’inverse, on leur répond dans le même langage, grâce à des émetteurs électroniques.
Le technicien leur parle dans un micro en français ou en anglais, selon le laboratoire, mais les sons qu’il prononce sont transformés aussitôt en sifflements purs, chaque syllabe humaine – ba, be, bi , bo, bu, ta, te, ti, to, tu, etc. – valant pour un nouveau son artificiel.
L’ordinateur assure la conversion instantanée des sons dans les deux sens – des sifflements vers les syllabes et des syllabes vers les sifflements – selon le protocole mis en place par Wayne-Batteau dans les années soixante, au bénéfice de la US Navy.

Ce sont ces sons purs électroniques que les dauphins entendent le mieux et qu’ils reproduisent le plus facilement et avec le plus de fidélité. On leur désigne d’abord des objets, des images ou des séquences filées en vidéo en les nommant clairement, en commentant l’action puis peu à peu, les concepts abstraits, les idées et les sentiments sont introduits dans le vocabulaire et très vite, le dauphin acquiert ainsi les rudiments d’un langage simple, une sorte de pidgin inter-espèce, qui rend le dialogue possible.
Les cétacés apprenant vite, d’innombrables échanges eurent lieu entre les derniers captifs et le personnel scientifique affecté au programme avant que la décision de les relâcher ne soit prise.

Aujourd’hui, voilà plus de huit mois que nos dix dauphins ont quitté le Marineland pour s’élancer tout joyeux vers la mer immense. Ils s’en reviennent de leur long voyage, mais pas seuls : un clan entier de dauphins Tursiops de Méditerranée, soit douze individus, les entourent et les suivent. Les vingt deux dauphins se mettent en file indienne. Ils passent le petit chenal et pénètrent, de leur plein gré, tout ensemble, à l’intérieur du delphinarium !

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Spectacle fou que de voir ce pod de cétacés encore libres un instant plus tôt et qui pénètre de son plein gré dans l’une des pires prisons qui ait jamais été conçues pour eux, en ce lieu de contention où sont morts et où ont souffert tant d’orques et de dauphins captifs, ici en France et partout dans le monde, durant des décennies sans fin.

La foule s’est transportée jusque sur les gradins, pour assister à ce spectacle d’un genre vraiment nouveau. Tout le monde s’extasie devant le beau bébé de huit mois qui accompagnent le groupe et devant ces dauphins sauvages, sombres, farouches, qui tournent dans l’ancien bassin des orques.
Les dauphins captifs, eux, se laissent nourrir avec des petits couinements de bonheur puis invitent leurs compagnons amenés du large à se joindre au festin de petits poissons vivants qu’on leur jette dans le bassin.

Les scientifiques humains, de leur côté, s’affairent autour des appareils de communication : computer, micros haut-parleurs, toute une batterie d’engins électroniques sophistiqués a été mise en place depuis plusieurs années dès les premières séances d’apprentissage.

– Malou ? Malou, tu m’entends ? « 

Le technicien chuchote dans son micro en français. Mais au lieu d’une voix humaine, ce sont des sifflements très brefs qui sortent des baffles sous-marins, tandis qu’à l’inverse, de nombreux micros disséminés dans le bassin captent les sons émis en réponse par les dauphins, maintenant tous regroupés en formation attentive, comme s’ils
dormaient, au milieu du bassin central.

Alors, le miracle se produit, non pas tant pour l’équipe de recherche, qui dialogue de cette manière avec les cétacés depuis près de cinq ans, mais pour le public convié pour la première fois à cette expérience : la voix de la  » vieille  » Malou – elle vient de fêter ses trente deux ans – leur revient du fond du bassin. Tous peuvent d’ailleurs la voir plantée devant le micro subaquatique, queue dressée,
rostre posée sur l’engin et sa voix, transformée par l’ordinateur et reconstituée à son tour en phonèmes humains, qui prononce :

– Cinq sur cinq, Ken ! Tout s’est passé comme prévu ! On vous ramène le Clan des Foudres-Vagues : ses émissaires sont les doyennes Pluie/° Fine, Nuage/° Bas et Vent/Surface* .

Leurs coeœurs se réjouissent d’entrer en contact avec nous, disent-elles, elles sont prêtes à nous parler de leur nation, de leur langage et de leurs coutumes et elles ont hâte d’en savoir plus sur nos Cités derrière les plages.

Elles disent aussi que le Grand Animal Humain, ce Terrible Manipulateur d’Outils, a mis bien longtemps à comprendre que les dauphins AUSSI étaient un peuple et qu’il fallait leur parler, et non pas les pêcher comme s’ils étaient des poissons. C’est ce que les Doyennes disent, Mike, c’est ce qu’elles viennent de me dire ! »

– « Super ! Merci Malou ! Vous avez du sacré bon boulot ! «  fait la voix de l’opérateur en mode aérien,  » Pour le moment, prenez du repos, mangez, jouez, amusez-vous. Nous commencerons les premiers échanges culturels cet après-midi, si cela vous convient ! »

 » – Impeccable, Mike ! A tout à l’heure ! « 

Antibes en bord de mer : un lieu parfaitement adapté !

Un simple chenal jusqu’à la liberté

Ce scénario, qui fleure bon la Science Fiction et les romans de David Brin, est pourtant sérieusement envisagé par le chercheur Ken Levasseur, un ancien associé du Dr Louis Herman, sous l’intitulé de « Dexter Cate Third Phase Alternative to Dolphin Captivity » 

Il faut souligner en premier lieu à quel point un tel programme peut satisfaire tout à la fois les activistes qui luttent pour la liberté des dauphins et les exigences de I’Industrie du Delphinarium.

Loin de faire fermer tous les parcs marins existants, l’idée consiste bien plutôt à regrouper l’ensemble des dauphins captifs (sans doute plus de 3.000 aujourd’hui, selon les dernières estimations) dans les delphinariums construits au bord de l’océan. Et chacun sait que ce genre de structures ne manquent pas!

Le Marineland d’Antibes, Le Dolphin Center de Moorea, Gulf World en Floride, Nagoya au Japon et bien d’autres encore répondent aux exigences précises de Ken Levasseur : un simple chenal creusé sur quelques mètres permettrait aisément de relier les bassins à la mer.

Les dauphins « ex-captifs » pourraient en sortir et y rentrer à volonté mais, puisqu’il s’agit « d’animaux » doués de raison et de langage, on obtiendrait
facilement d’eux qu’ils demeurent volontairement parmi nous durant les périodes convenues, afin de faire progresser la compréhension entre nos deux nations.

Accepteront-ils ce type de contrat ? Sans aucun doute.
Les exemples ne manquent pas où les dauphins collaborent spontanément avec l’homme, dès lors que leurs intérêts convergent. Ainsi que le rappelle Dominique Lestel dans son ouvrage « Les Origines Animales de la Culture  » publié chez Flammarion :

« Des techniques de chasse qui s’effectuent en coopération avec des pêcheurs humains
depuis trois générations se sont établies sur la côte brésilienne de Laguna, en suivant un processus très strict. Seuls les petits dont la mère a été impliquée dans cette pêche y participent eux-mêmes.
Un tel comportement coopératif entre dauphins et pêcheurs humains  n’est d’ailleurs pas unique. Il se retrouve sous des formes différentes, en d’autres endroits du monde, par exemple à Myanmar, sur la rivière Ayeyarwady avec les dauphins Irrawaddy ou en Mauritanie « .

Le fait que des dauphins puissent accepter de nous rejoindre spontanément après six mois de liberté n’a rien non plus d’illusoire : pendant longtemps, les captifs du delphinarium d’Eilat ont pu sortir en mer quand bon leur semblait et s’en revenir spontanément chez leurs alliés humains, dans la mesure où la nourriture, qui se fait rare au large, était fournie par le centre. Les dauphins ambassadeurs ne font pas autre chose, qui vont, viennent, et retournent sans cesse vers leurs amis terrestres, sans même que l’alibi de la nourriture soit présent.

Quant au fait de ramener des dauphins libres parmi les humains, là encore, le comportement est fréquent chez les dauphins « ambassadeurs » tels que Jojo aux Iles Turks et Caïcos ou bien Oline en Mer Rouge.

Il est clair que dans ce contexte, l’idée de Dexter Cate pourrait parfaitement faire l’objet d’une mise en œuvre pratique.
Avec quelles conséquences ?
Inimaginables, sans doute.

 

Photo Manel (Spain)

D’abord au plan pratique
En les traitant comme des partenaires et non des esclaves, en reprenant avec eux une collaboration harmonieuse et sans contrainte, nous nous ouvririons à leur connaissance inouïe des fonds marins, de ses reliefs, de ses courants, de ses dangers, de ses ressources renouvelables, de ses algues qui guérissent et de bien d’autres merveilles car sur ce point, les dauphins en savent plus que nous.

Nous pourrions en retour soigner leurs maladie, ôter leurs parasites, vacciner leurs petits, les mettre en
garde utilement contre les filets de pêche ou les orienter vers des côtes où les gens les respectent.

Nous pourrions même élever nos enfants ensemble – nos durées de vie sont similaires – et les éduquer conjointement dans les deux sortes de cultures. Roger Payne en rêvait en regardant ses baleines…

Au plan philosophique
ce mode de penser neuf ne peut évidemment que faire évoluer le nôtre.
Quand nous dialoguons avec Washoe ou Kanzi, ce qu’ils nous disent nous émeut : nous retrouvons dans leurs désirs simples, leur innocence et leur gentillesse, un mode de pensée primate qui est aussi le nôtre. Les grands singes sont notre reflet, leur monde sensoriel et affectif est en tous points semblable au nôtre et ce qu’ils peuvent nous enseigner nous en apprend surtout sur nous-même.

En revanche, si le dauphin est bien un mammifère sur le plan organique, son univers est prodigieusement « exotique  » par rapport au nôtre et les concepts qu’il manie ne le sont sans doute pas moins. On pense maintenant que les cétacés descendent d’ancêtres bovidés et que leur cerveau serait bâti sur le modèle des hérissons. Leur audition est celle d’une chauve-souris, leur rétine voit d’autres couleurs et leur mode de vie en « bancs  » est celui du poisson, dont ils ont par ailleurs imité d’autres stratégies.

Voilà donc un être bien étrange, dont paradoxalement, les valeurs morales et la capacité au bonheur semblent plus « humaines  » que les nôtres.  Quels peuvent être ses légendes, ses sagas, son histoire et ses dieux, s’il en a ? Quel regard peut-il porter sur notre monde humain ?  Ce n’est certes pas pour rien que les chercheurs du Projet SETI se sont tournés – et se tournent encore – vers eux quand il leur faut mettre au point une langue adaptée aux besoins des Extraterrestres…

Depuis toujours, les cultures différentes se sont enrichies en se découvrant l’une l’autre.
Grecs et Latins, Francs et Arabes, Occident et Orient ont évolué en fusionnant vers plus de connaissance et d’ouverture au monde. Il est possible que les recherches de Vladimir Markov ou de Denise Herzing annoncent à cet égard une ultime et salutaire révolution copernicienne : oui, il existe une Autre Intelligence, des créatures dotées comme nous d’un vrai langage et de raisonnement, des êtres aussi civilisés que nous le sommes. Elles ne vivent pas sur Mars ou sur Titan ou sur quelque planète extra-solaire, mais tout près de nous, dans les océans…

Pourquoi  les tuons-nous, dès lors ?
Pourquoi capturons-nous leurs mères et leurs enfants afin de les confiner dans des delphinariums ?
C’est un autre et sinistre mystère, propre à l’espèce humaine…

On trouvera dans le site de Ken Levasseur tous les détails pratiques nécessaires à la mise en oeuvre immédiate de cet étonnant « Dexter Cate Third Phase Alternative to Dolphin Captivity »


Le plan Dexter Cate : interview de Ken Levasseur

Troisième Phase Alternative à la Captivité des Dauphins
selon le Plan de Dexter Cate



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