Dauphins : captures au Sénégal

Copyright Blandine Mélis. Tous droits réservés.

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Dauphins massacrés  par des trafiquants espagnols au Sénégal

Le texte qui suit a été rédigé par Blandine Mélis, biologiste marin et monitrice de plongée, coordinatrice scientifique et chargée de gestion du Projet Oceanium Narou Heuleuk au Sénégal.
Blandine nous décrit ici les circonstances d’une capture particulièrement barbare menée par des trafiquants espagnols au large de la Casamance.
On notera également qu’à la fin de son récit, elle évoque les remarquables réactions de la population sénégalaise, soucieuse de protéger ses dauphins locaux, ce qui sonne comme un note d’espoir. Une telle attitude ouvre en effet de larges possibilités à la mise en place d’une « baie de retraite pour vieux dauphins captifs et dauphins nés captifs » dans cette région de l’Afrique, dont les eaux chaudes et le climat conviennent tout à fait à nos prisonniers à nageoires, pour la plupart nés à Cuba ou dans la Mer Noire.

Y.G Juillet 2003.


 

Cinq dauphins : quatre morts, un orphelin

L’association OCEANIUM dirigée par Haïdar EL ALI à Dakar (Sénégal), centre de plongée et association de protection de l’environnement marin et pour laquelle je travaille, s’est retrouvée récemment au coeœur d’une aventure déroutante et sordide.

Nous apprenons ce mercredi 7 mai 2003, l’existence de cinq dauphins retenus dans la région du Sine Saloum (Localité de Palmarin) à 160 Km au sud de la capitale. Trois delphines sont déjà mortes.

Trois espagnols travaillant, pour une association privée en Espagne, seraient à l’origine de cette tragédie. Les
dauphins sont destinés à la delphinothérapie afin d’aider les enfants autistes à mieux supporter leur handicap.
Les dauphins auraient été capturés le 27 avril au large de la Casamance (à quelques centaines de kilomètres de Palmarin) et transportés en vedette sur leur lieu de détention dans le Sine Saloum.

Le responsable espagnol affirme avoir eu l’autorisation du Ministre de la Pêche du Sénégal et l’aurait, selon ses propos, rencontré en personne afin de procéder à cette macabre capture. Ses révélations s’avèrent par la suite exactes.

Pourtant, deux des espagnols sont arrêtés ce mercredi par le conservateur du Parc National du Delta du Saloum et poursuivis pour «capture d’espèces animales intégralement protégées ».

Le commandant responsable de leur interpellation, prétend que le Ministère de la Pêche n’est en aucun cas habilité à autoriser la capture de ces animaux protégés par une convention internationale à laquelle le Sénégal a signé et ratifié les engagements contre les transferts des espèces protégées. Selon le conservateur, le seul ministère compétent a attribué cette autorisation est celui de l’Environnement. Le Ministre de la pêche n’était pourtant pas censé ignorer qu’il ne lui appartenait pas de délivrer une telle autorisation.

Selon le responsable espagnol des opérations, la mort des trois delphines est imputable à une intoxication
alimentaire.  Cette affirmation douteuse n’est sans doute pas la seule cause des morts tragiques dont nous sommes témoins car les conditions de captures, de transports, de détention semblent faire preuve d’un amateurisme déconcertant pour «des spécialistes» des cétacés.

En effet, à mon arrivée sur les lieux, je trouve deux dauphins (Tursiops truncatus) emprisonnés dans une piscine minuscule et putride de 60 m3 (environ 8m x 4 m). Le grand mâle (3 mètres) est maintenu à moitié hors de l’eau, au moyen de mousses épaisses.

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Le grand Tursiops mâle, mercredi. Copyright Blandine Mélis. Tous droits réservés.

L’évent émergé, il reste immobile. Sa respiration est courte, régulière et ponctuée de soubresauts. 
Sa peau craquelée est recouverte d’une pommade grasse à l’odeur mentholée. 

L’image de sa nageoire dorsale tombant lamentablement sur ses flancs nous éloigne des clichés que nous avons l’habitude d’admirer. L’autre dauphin, plus petit, est un jeune mâle de deux ans, dont la mère est morte quelques jours auparavant. Il survit en tournant inlassablement dans le reste du bassin exigu.

Une course contre la montre s’organise ce mercredi soir, notre seul impératif étant de sauver les deux rescapés à temps avec le peu de moyens et de compétences que nous avions sur place, avec des liaisons téléphoniques chaotiques, dans une atmosphère plombée par la mort des animaux.

Sur décision du Procureur, l’un des espagnols reste sur place, pour prodiguer les soins aux deux survivants en vue de les relâcher. Chaque jour nous parcourons des kilomètres de pistes pour approvisionner nos protégés en sardinelles de premier choix, les dauphins malgré leur épuisement et leur incompréhension se laissent docilement soigner et acceptent les poissons que nous leur offrons.

Je garderais pour toujours en mémoire ce premier contact où maladroite, je m’immerge dans le bassin et caresse cet animal mythique. Le gros mâle est extrêmement lourd, il m’est difficile de le soutenir pour le nourrir.
Il faut absolument maintenir son évent hors de l’eau car il risquerait de se noyer (même principe que l’eau dans les poumons pour nous). Mes bras me font mal, son cœoeur au début bat la chamade, le mien aussi. Doucement son rythme cardiaque se stabilise (60 pulsations/min), il me tranquillise.

Le jeudi midi, le grand dauphin malgré nos efforts s’éteint douloureusement. 

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Le grand Tursiops mâle, jeudi

Nous le sortons rapidement du bassin pour donner une chance de survivre au plus jeune, désormais seul dans cette prison puante. L’énergie du désespoir nous pousse à redoubler de pugnacité.

Dans la soirée, après une nouvelle expédition chez notre livreur de Yaboï tass (sardinelle), nous mangeons à la sénégalaise la portion du grand mâle avec amertume. Le petit orphelin continue sa ronde macabre.

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Le petit orphelin en son nouveau royaume..

Le lendemain, Haïdar me prévient de son arrivée imminente accompagné d’une armada d’officiels, le dauphin sera libéré ce vendredi 9 mai dans les bolongs du Saloum à quelques heures de pirogue de son lieu de détention.

Il me semblait à ce moment précis que cette décision était précipitée, qu’il fallait au moins organiser calmement sa libération, le confiner peut être dans une portion de nos mangroves pour le re-muscler, l’habituer de nouveau aux poissons vivants, trouver peut être un groupe de son espèce et l’aider à s’y insérer car les dauphins sont grégaires et seuls les individus solitaires sont de gros mâles.

Le jeune dauphin est libéré ce même jour dans l’aire marine protégée du bolong Bamboung dans la partie sud-est du Sine Saloum, zone encore vierge de toute pollution où le poisson abonde et où la présence d’un comité de vigilance en permanence le protégera contre les braconniers. Je sais que la mer est capable du pire comme du meilleur et je souhaite qu’elle donne la force à cet orphelin de résister à sa fatigue physique et à son stress, qu’elle sache le guider vers un groupe de son espèce et qu’elle lui redonne le goût aux rigolades de dauphins.

Après quelques recherches sur Internet, je découvre que des histoires similaires sont rapportées et notamment l’aventure de quatre dauphins confinés dans un trou «semi naturel» près du village de Cadaquès en Espagne en 1995.
Les conditions de vie se révélèrent si désastreuses pour les dauphins captifs qu’il fallut fermer la structure. Les quatre dauphins furent expédiés vers le Costa Rica. Ils y moururent l’un après l’autre au fur et à mesure de leur arrivée sur place.

L’idée de soutenir des enfants pris dans un étau de souffrance et de douleur est noble.
Mais ce qui reste ahurissant dans ces histoires, est qu’il est rare que les spécialistes responsables de ces captures se soucient de ce qui advient des dauphins captifs. Rares sont ceux qui perçoivent le désespoir profond et pourtant évident de ces dauphins privés de liberté et contraints de soigner des enfants presque aussi désemparés qu’eux !

De nombreuses questions restent à ce jour sans réponse. Nous ne savons pas si notre protégé a réussi à poursuivre sa route. Mais, ce dont nous sommes certains, c’est que quatre dauphins sont morts inutilement dans des conditions déplorables, que les espagnols ont agit en amateurs peu soucieux de leurs soit disant protégés et que le Sénégal pédale dans un monde cupide où la corruption est un mal dont on soupçonne à peine la perfidie.

Le lendemain, l’OCEANIUM découvre une autre société espagnole qui s’apprêtait à prélever 100 tonnes d’ascidies (invertébrés marins) dans les mangroves à des fins également «thérapeutiques».
Sachant qu’une ascidie pèse en moyenne quelques grammes, on imagine aisément les dégâts que provoqueraient une telle exploitation (coupe des bois de palétuviers, destruction des habitats, dégradation de l’écosystème…) Notre association a exigé une étude préalable avant que de nouveau l’irréparable soit commis.

UN MOIS PLUS TARD
L’histoire que je vous ai conté il y a maintenant plus d’un mois sur la fin tragique de quatre dauphins et la libération d’un rescapé n’est pas achevé, quelques commentaires restent à souligner.
Tout d’abord, notre petit mâle libéré dans la mangrove est vraisemblablement mort à ce jour.

En effet, la formidable et tenace équipe du comité de vigilance qui patrouille jour et nuit dans la mangrove afin d’empêcher la pratique d’une pêche irresponsable a découvert un dauphin échoué sur le rivage. Le lieu de cette rencontre macabre correspond à l’endroit où nous avons délivré notre protégé.

L’absence de photos et notamment de sa dorsale reconnaissable par cinq cicatrices bien tracées ne nous permet pas de confirmer cette information mais ce petit orphelin en avait vu de toutes les couleurs et malgré son sauvetage, il n’a pu retrouver un groupe de son espèce susceptible de lui redonner goût aux cavalcades aquatiques. Cette mort ne m’étonne qu’a moitié car les dauphins sont bien plus grégaires que nous pouvons l’imaginer et la vie du groupe est primordiale pour la survie de l’individu, d’autant plus quand il s’agit d’un jeune sans expérience.

Au-delà de cette dernière disparition, nous apprenons que les espagnols nous avez soigneusement caché le premier épisode de leur  « extraordinaire » aventure. Le Sénégal ne dispose pas encore de tous les moyens de communications modernes mais les récits africains, transmis oralement depuis des siècles, nous permettent aujourd’hui de compléter notre histoire.

Début juin, des journalistes et amis de Thalassa sont retournés en Casamance, région où le naufrage du Joola a fait plus de 1800 morts en septembre 2002.L’objectif du reportage est de présenter « la débrouille » des vendeuses de la région qui, régulièrement remontent sur Dakar pour livrer les produits de leur terre si généreuse. Depuis, le drame, ces femmes n’ont désormais d’autres moyens que d’emprunter la route dans des taxis brousses tout aussi surchargés, délabrés et dangereux que le tragique navire.

Le passage des reporters dans la capitale nous permet d’en apprendre davantage sur les péripéties de nos cétacés.
Ils nous rapportent les propos, outrés, de pêcheurs qui expliquent que depuis des mois un groupe d’espagnols peu scrupuleux arpentaient la zone à la recherche de dauphins.

Les populations Diollas (ethnie de Casamance) sont fortement animistes et considèrent que certains animaux et notamment les dauphins représentent l’âme des ancêtres disparus. Au même titre que les arbres et les plantes, la Nature doit être respecter et protéger.

Ils se sont formellement interposés à la recherche des créatures sacrées. Après avoir manifesté leur mécontentement face à cette outrageante prospection, les communautés ont avertie les autorités compétentes des intentions peu louables des braconniers hispaniques, la gendarmerie est intervenue mais sous la présentation de l’autorisation officielle pour la capture des dauphins, les gendarmes se sont inclinés.

Les populations, fortes de leur croyances, ne se sont pas contentés de ce « papier » et sont intervenues en pirogue pour empêcher la capture au filet des cétacés. Peine perdue, les geôliers se sont dégagées des pirogues bienfaitrices et ont finis par attraper les dauphins affolés.

Notre récit depuis le début ne parle que de cinq dauphins mais huit dauphins furent capturés ce 27 avril 2003. Trois d’entres eux ont péris dans les filets après une lutte acharnée pour préserver leur liberté. Ils ont été abandonnés sur place et les cinq autres ont été embarqués en direction du Sine Saloum où une piscine minuscule les attendait en guise de tombeau. Notre intrusion commence alors.

Depuis notre intervention sur ces dauphins du Saloum, nous avons été sollicité pour un autre sauvetage à Mbao (quelques dizaines de kilomètres de Dakar). Un jeune homme nous appelle un soir car le «colis» déposé dans sa vieille et pittoresque baignoire en fonte ne lui permet plus de profiter d’un bon bain frais. En effet, on lui avait amené un petit dauphin échoué à 200 mètres de chez lui ce matin là. Bon cœoeur, il l’a placé dans ce jacuzzi rudimentaire.

A notre arrivée, le dauphin, tout petit (un mètre, 30 kg) sans doute un nouveau né, tente tant bien que mal de garder son évent en dehors de l’eau, il se fatigue. Nous le portons dans un brancard construit à cet effet jusqu’à notre pirogue pourvu d’une piscine gonflable pour enfant et nous décidons de le remettre au large où des groupes sont fréquemment observés. Nous l’avons soulevé délicatement et libéré en mer où dés son retour aux sources, il s’est mis à cliqueter.

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Vers la liberté… ou la mort ?

Utopistes sans doute, nous imaginons que la Nature fera bien les choses et lui permettra de retrouver son groupe.
Notre peu d’expérience en la matière ne nous permet (pas encore) de garder et de soigner quelques jours des dauphins naufragés.

Haidar quant à lui, se trouve en Mauritanie où plus de 250 dauphins ainsi que d’autres espèces (diodon, tortues, poisons pélagiques…) pourrissent sur le rivage depuis le 26 mai. Ces animaux ont été retrouvés échoués sur quelques centaines de kilomètres (rejet de senneur ? pollution ? ). Les prises de vues sont réalisées, nous cherchons.…..

Bien que nous commençons à nous débrouiller pour les premiers soins, nous sollicitons les spécialistes des cétacés pour nous conseiller en terme de sauvetage de ces bestioles.
En constituant un dossier d’envergure nous pourrions bénéficier d’un financement qui nous permettrait de construire un bassin en mer pour la convalescence de nos nouveaux protégés.
Les renseignements vont vite au Sénégal et nous risquons d’être submergés d’appels de détresse de bonnes âmes humaines.

Un texte de Blandine Mélis 
Biologiste marin, monitrice de plongée.