Dauphins solitaires : partenaires pour la recherche

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Une dauphin libre de la Mer d’Irlande initie une recherche collaborative choisie par les deux parties. Photo Ute Margreff.

Dauphins solitaires : partenaires pour la recherche

Lorsqu’il arrive dans un port en France, on l’accueille souvent mal :
« Le dauphin solitaire Jean Floc’h a repris ses quartiers d’été à Douarnenez, au grand dam des usagers de la mer.
Il est vrai que le plan d’eau connaît actuellement une forte activité, en partie due aux préparatifs du Défi Petit Navire, qui commencera vendredi. Hier, l’impétueux dauphin a encore fait des siennes en s’immisçant dans les activités nautiques d’une bande de copains.
En vacances à Douarnenez, Mathieu Le Meil avait organisé, avec quelques amis, une sortie en bateau en fond de baie, devant la plage du Ris. Après avoir perturbé la séance de ski nautique, Jean Floc’h a bousculé un des wake boarders, qui a confié « avoir eu la plus belle frayeur de sa vie». Non content de sauter par-dessus la planche, le dauphin lui a également distribué de généreux coups de queue. Les consignes de sécurité, diffusées l’année dernière lors de ses précédentes frasques, sont plus que jamais d’actualité : il faut éviter tout contact avec ce grand dauphin solitaire, abusivement joueur et potentiellement dangereux ».

Dony est plus populaire, c’est même devenu une attraction de vacances…
« Depuis quelques jours, c’est Randy (ou Dony), que bon nombre de gens connaissent à Brest, qui fait son grand retour près des côtes. C’est en 2001 qu’il a fait sa première apparition en Bretagne, et généralement il évolue en Europe du Nord. Il est facilement reconnaissable grâce à la cicatrice qui se trouve sur son aileron.
Exclu par son clan, Dony-Randy évolue tout seul dans les eaux de Bretagne pour le plus grand bonheur des promeneurs. Les gens l’attendent et il adore les approcher. Le mammifère marin cherche à combler ce qu’il n’a pas puisqu’il ne nage pas en banc avec d’autres dauphins. Bien qu’il ne soit pas agressif, les spécialistes demandent de ne pas le toucher, ni même de l’approcher car c’est un animal sauvage qui pèse tout de même 350 kg ».


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Dony en 2014

« Eviter le contact ». « Ce dauphin est un ANIMAL potentiellement dangereux ».
Quel dommage d’en rester là ! Si ces mesures de prudence sont justifiées, tant pour les dauphins que pour les vacanciers,  elle ne devraient cependant pas empêcher des chercheurs responsables et qualifiés d’entrer en contact prolongé avec ces deux « ambassadeurs » et d’entamer un dialogue avec eux.  

Dony-Randy-Georges-Gaspard vaut vraiment qu’on l’étudie davantage
. Ce dauphin collectionne autant de noms qu’il a visité de ports. Venu d’Irlande, il a voyagé jusqu’en France puis il a visité la Hollande, la Belgique, l’Espagne et sans doute d’autres pays encore. Il va, il vient, il reste quelques mois dans un même port puis il repart au large retrouver des amis. Jean-Floch est l’un d’eux mais aussi quelques delphines sauvages. Dony est sans nul doute un dauphin solitaire, puisqu’il n’a pas de tribu, mais c’est surtout un dauphin explorateur.

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Le premier voyage de Dony, de l’Irlande vers la France puis de la France vers le Royaume-Uni.

Le profil de Jean-Floch est différent, plus agressif, plus espiègle aussi et il n’est pas non plus celui du paisible Fungie, qui réside depuis 30 ans (!) dans la baie de Dingle ou de Dusty la colérique. Chaque dauphin solitaire arrive avec sa propre histoire, dont nous ignorons tout.
Exclu de son clan ? Peut-être. Mais pour quel motif ? S’est-il perdu ? Est-il orphelin ? Ou est-ce un choix délibéré de sa part de fréquenter davantage les humains que des personnes de sa propre espèce ? Et pourquoi  s’approcher des humains plutôt que des phoques ou des marsouins ? Toutes ce questions, personne ne semble se les poser, pas même nos 3 delphinariums français, qui se prétendent pourtant si soucieux de mener des expériences scientifiques utiles. Vu la dangerosité de l’industrie esclavagiste qu’ils servent, on ne peut que s’en réjouir !

Mais n’y a-t-il donc AUCUN scientifique que le contact rapproché avec un dauphin sauvage intéresse ?
Aucun cétologue désireux d’en savoir plus sur la psychologie ou les compétences cognitives de cette espèce ?  Aucun. Il y a bien là quelques personnes pleines de bonnes intentions autour de nos « ambassadeurs », des gens qui les protègent de la folie des hommes, ou d’autres qui se vantent de communiquer par télépathie avec eux.
Mais de chercheurs sérieux, point. Du moins pas en France.

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Les « friendly whales » sont des baleines franches, autrefois massivement chassées, qui viennent spontanément saluer les humains


Aux USA, par contre, une petite équipe de scientifiques a décidé d’étudier les cétacés sous un angle nouveau.
Créé à l’initiative du Dr Toni Frohoff, spécialiste des bélugas solitaires, avec le soutien d’Ute Magreff, du Dr Lori Marino et de Denise Herzing, le groupe Wearesonar n’envisage plus le dauphin comme un « animal sauvage » ou un « objet de recherche », mais comme une personne avec qui l’on coopère. Cette révolution des paradigmes implique que plus aucun dauphin ne devrait faire l’objet d’études dites « en laboratoire », c’est à dire en captivité.
« La plupart des recherches sur la cognition des cétacés a eu lieu jusque ici dans un environnement contrôlé » déclare le site de l’association, « Les laboratoires de recherche et les  parcs marins étudient des cétacés captifs. Si ce type d’environnement permet une certaine rigueur expérimentale, il impose un stress énorme à ces animaux marins dont on épuise les populations sauvages par les captures ».

A l’inverse, durant ces trois dernières décennies, des chercheurs se sont attachés à étudier des individus et des groupes de cétacés sauvages ayant choisi eux-mêmes de socialiser avec les humains. Cette nouvelle approche, définie comme une Recherche Interespèce Collaborative, se fonde sur la collaboration entre les cétacés et les humains.
Elle consiste à développer de nouvelles façons de mener des recherches en milieu naturel et dans le respect de l’autonomie individuelle des cétacés.

Cette approche procure également une gamme d’avantages potentiels directs pour les cétacés qu’on étudie. Elle permet aussi d’approfondir la recherche cognitive et psychologique sans précédent sur les mysticètes socialisant avec les humains, telles que les «friendly whales», les baleines franches qui viennent saluer les touristes avec bonne humeur.
Dans ce contexte, il va de soi que toutes les mesures sont prises pour ne pas augmenter la vulnérabilité de ces cétacés aux activités humaines ou aux agents pathogènes.

Lorsqu’elle est menée de manière optimale et responsable, la recherche collaborative avec les cétacés libres peut mener à des innovations méthodologique et fournir de nouvelles informations précieuses, tout en n’exigeant pas les compromis éthiques et scientifiques qui caractérisent la recherche en captivité.
Elle est en outre représentative d’une nouvelle époque pour la science, dans laquelle la recherche est conçue de telle sorte que les cétacés participants soient les bénéficiaires directs des expériences menées.

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Tachetés aux Bahamas

Les cétacés (dauphins, marsouins, baleines) sont un ordre de mammifères entièrement aquatique dont les gros cerveaux complexes, l’intelligence impressionnante et la sophistication sociale et communicationnelle ont fasciné depuis longtemps le public et les scientifiques. 
Pendant longtemps, l’étude de ces caractéristiques chez les cétacés était à la traîne de celles portant sur les aspects cognitifs, sociaux et même culturels des primates non humains. Nous avons ainsi appris que ces grands singes possédaient des qualités telles que la conscience de soi, la moralité, la culture, l’empathie et le sens de la politique.

De la même manière, nous avons aujourd’hui les preuves formelles que des capacités cognitives aussi sophistiquées, voire plus, existent chez les cétacés et d’autres animaux comme les éléphants. Ces découvertes nous ont ouvert un nouveau regard sur ce que nous sommes nous-mêmes. Nous pouvons distinguer désormais nos propres caractéristiques cognitives chez d’autres animaux, bien au-delà des primates. La sensibilité complexe de ces espèces, tels que les  cétacés, doit dès lors être reconnue et leurs besoins physiques, psychologiques et sociaux correctement protégés.

Dans un article publié par la revue scientifique PLOS One, le Dr Toni Frohoff et le Dr Lori Marino développent de nouveaux moyens pour évaluer plus directement la cognition chez les dauphins sauvages et remplacer les études en captivité. Il existe ainsi un certain nombre de protocoles disponibles pour ce type d’études, qui peuvent être aisément transférés à la recherche sur les individus sauvages, tout particulièrement quand ils sont solitaires.
Plusieurs expériences ont ainsi été menées pour savoir si les dauphins et d’autres cétacés pouvaient comprendre un langage symbolique artificiel. Ces recherches en milieu captif ont fourni des informations importantes sur l’intelligence des cétacés et leur cognition. Mais les résultats sont toujours obtenus en privant des dauphins de liberté, ce qui est désormais inadmissible.

Les mêmes protocoles de recherches peuvent en revanche être utilisés pour engager des dauphins solitaires dans des tests de compréhension des langues articulées.
Par exemple, les claviers interactifs sous-marins composés de symboles visuels que les dauphins peuvent sélectionner ont été utilisés pour étudier ces compétences chez les dauphins captifs, en permettant une communication croisée.
Denise Herzing utilise aujourd’hui le même type de clavier aquatique hautement perfectionné  avec un groupe de dauphins tachetés sauvages aux Bahamas.  Ces familles de dauphins sont en contact ininterrompu avec la chercheuse depuis plus de 30 ans et entretiennent avec elle une relatin de confiance et de proximité.
Herzing et ses collaborateurs de Georgia Tech à Atlanta ont développé à cet effet une technologie de pointe capable de  fournir une interface interactive beaucoup plus sophistiquée pour la communication homme-dauphin à l’état sauvage.

 

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Jean-Floch en balade !

L’arrivée d’un dauphin solitaire dans un port est donc l’occasion de travailler avec lui en tête à tête.
Ces individus sont souvent solitaires, mais, pour une raison qui nous échappe encore, aiment participer à des interactions sociales avec des humains en milieu naturel de façon régulière.
Certains d’entre eux, sans doute orphelines, se sont séparés de leur groupe social et vivent vraiment loin de leurs congénères.
D’autres vont et viennent entre le monde des humains et le monde des dauphins. Il existe de nombreux cétacés connus qui correspondent à cette description. La plupart sont des dauphins Tursiops mais on rencontre aussi des bélugas et des orques solitaires, comme Luna, tuée  de manière horrible par un bateau à moteur.

Tous ne seraient pas de bons candidats mais certains d’entre eux, comme Dony ou Jean-Floch n’attendent qu’une chose : qu’on leur parle en adultes et qu’on les respecte ! Si des recherches interespèces collaboratives étaient menées sur le long terme, elles assureraient en outre au cétacé solitaire une protection bien nécessaire. Elles permettraient peut-être aussi de le convaincre de retourner vivre chez les siens, car la compagnie des hommes est extrêmement périlleuse…

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Jean-Floch


 

Solitary "friendly" dolphin Dave with kayak. Folkestone. Kent, UK

Vivre près des hommes est dangereux. Le dauphin solitaire Dave (en fait, une femelle) a résidé le long de la côte du Kent d’avril 2006 à novembre 2007. Sa disparition semble liée à une très grave blessure causée par une hélice de hors-bord.


Towards a New Paradigm of Non-Captive Research on Cetacean Cognition

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Q, le petit béluga solitaire et orphelin, protégé par Toni Frohoff