De Flippy à Baby Shamu : une brève histoire des shows de dauphins

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Les Shamu Shows spectaculaires de SeaWorld

 

Le 9 novembre 2015, SeaWorld a pris la décision de mettre fin aux « Shamu shows ».
« Selon les premiers éléments communiqués par Seaworld à ses actionnaires, les « spectacles mis en scène seront progressivement supprimés en 2016. Une nouvelle expérience avec les orques débutera en 2017, elle sera informative, se déroulera dans un environnement plus naturel et comprendra par ailleurs un message sur la préservation de l’environnement et incitera le public à agir ».
SeaWorld ne détaille pas davantage sa stratégie pour l’an prochain mais il est clair qu’il n’est pas question de supprimer purement et simplement les spectacles des orques. Il s’agit plutôt de les modifier. Le groupe avait déjà fait une annonce similaire en 2014, lorsque le projet « Blue world » avait été présenté. Le parc a l’intention de revoir la configuration actuelle de ses bassins dédiés aux orques, aujourd’hui de grandes piscines en béton, afin de présenter ses animaux « comme dans leur milieu naturel».

Le Monde 11/11/2015

On s’interroge beaucoup sur la nature des spectacles que SeaWorld va bien pouvoir nous présenter.
Comment en effet reproduire en bassin l’environnement naturel des orques ? Comment faire voir aux gens ce dont elles sont vraiment capables – parler un dialecte, transmettre une culture, chasser en formation, voyager 160 km d’une traite ou plonger sous 100 mètres de fond – dans les cuves en béton de SeaWorld ? Quoiqu’elles fassent pour amuser le public, de toutes façons, ces orques ne cesseront d’obéir ni d’être captives.

Quand on y songe, les shows de cétacés captifs ont peu évolué depuis que cette attraction existe.
C’est aussi que le répertoire des actions possibles dans un milieu fermé, peu profond où l’essentiel du show s’exécute en surface, n’est pas illimité. Hors de question, bien sûr, d’offrir aux dauphins des tablettes submersibles pour qu’ils puissent dessiner, faire de la musique ou nous parler par le biais d’un langage intermédiaire, comme le suggérait Roger Payne. Ce serait révéler au public la véritable intelligence des dauphins et l’Industrie ne le veut pas.

Pendant plus de 60 ans, la structure des spectacles de dauphins est donc restée fondamentalement la même, en dépit de quelques « nouveautés ».

 


 

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Nage avec les dauphins au delphinarium de Zandvoort (Limbourg) dans les années 80.

 

De Flippy à Baby Shamu : une brève histoire des shows de dauphins

 

C’est aux Marineland Studios, devenus plus tard le « Marineland de Floride » à St Augustine qu’en 1949, le premier dressage de dauphins a commencé sérieusement.
Si les phoques et les otaries pouvaient être dressées, avait-on pensé, pourquoi pas les «marsouins», comme on appelait encore les dauphins à l’époque ?
Adolphe Frome, dresseur en chef du cirque Barnum fut engagé pour travailler avec la delphine Flippy. Il passa deux ans à tenter de lui apprendre quelques tours, ainsi qu’à son compagnon, qui mourut peu de temps après.
Puis ce fut le dresseur Keller qui prit le relais et parvint en six semaines à des résultats acceptables.
Le spectacle pouvait commencer !

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Une photo d’archive nous montre l’ancêtre de tous les shows : Flippy qui traverse un cerceau à moitié immergé dans l’eau.

 

Et il le fit de façon massive, avec le film et la série Flipper.
Mitzi fut le premier dauphin dressé à nager librement avec des humains dans l’océan ouvert.
En 1963, cette femelle Tursiops joua le rôle de « Flipper » dans le film de Ricou Browning. Plus tard, elle continua à tenir ce rôle dans la première série télévisée (1964-1967) produite par Ivan Tors Studio. Lui succéda Susie puis 4 dauphins femelles et 1 mâle. Mitzi est devenue par la suite une attraction vedette à l’Ecole des Marsouins de Milton Santini, qui l’avait capturée.

Le dressage de ces dauphins pour le cinéma était évidemment plus complexe, puisqu’il s’agissait de développer une vaste gamme de comportements en milieu naturel. Rick O’Barry s’y emploaya avec succès, dressant les dauphins qu’il avait lui-même capturé, jusqu’à ce que la delphine Cathy meure dans ses bras et qu’il ne crée le Dolphin Project.

En bassin, les tours demandés aux dauphins étaient nettement plus simples. Il s’agissait le plus souvent d’obliger le dauphin à venir chercher sa nourriture dans la main du dresseur en sautant le plus haut possible. Mais on le fait aussi poser avec des starlettes de la publicité ou jouer du tambour.

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Les premiers shows de dauphins aux Marine Studios


Après le film et la série télé, c’est l’explosion du succès commercial.
La Flippermania déferle comme une vague sur les Etats-Unis puis sur l’Europe, suscitant même la création de cirques aquatiques ambulants. Partout des delphinariums ouvrent leurs portes et des shows lucratifs sont proposé au public, de l’Ontario à l’Australie, de la Suède à l’Italie.

Nous sommes alors dans les années 60.
Les shows ont très peu évolué, plus de 20 ans après les premiers dressages. Désormais, les dauphins sautent en rangs synchronisés à travers des cerceaux – quelque fois enflammés, comme ceux des tigres au cirque – et ce sont des ballons suspendus qu’ils frappent de leur rostre à plus de 6 mètres de hauteur, en échange d’un poisson et d’un coup de sifflet. Ils agitent aussi des clochettes ou bondissent par-dessus une barre horizontale dans des bassins rectangulaires abominablement petits.

D’autres espèces plus exotiques viennent pimenter le spectacle déjà un peu lassant, globicéphales, dauphins bleus et blancs puis orques, dont le succès fracassant marque l’entrée dans les années 70.

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Bimbo, le globicéphale qui devint fou, brisa la vitre du bassin, et qu’on relâcha en mer d’un haut d’un hélicoptère.


A la fin des années 80, les captures ne sont plus autorisées dans le monde occidental.

La sensibilité du public n’est plus non plus la même.
Sous la contrainte économique, mais aussi sous la pression des défenseurs de animaux, les delphinariums élargissent leurs bassins. Les plus petites entreprises et les cirques ambulants disparaissent. Les autres sont phagocytés par des holdings internationaux. Fini d’importer des dauphins de Floride à tour de bras : il va falloir maintenant conserver le matériel animal aussi longtemps que possible et le faire se reproduire. Les nouvelles infrastructures coûtent cher et doivent être rentabilisées.

Heureusement, l’arrivée des bébés en scène suscite l’enthousiasme général : Baby Shamu est né !
Et bien d’autres suivront, qui feront leur petit tour de piste avant de mourir quelques mois plus tard dans l’indifférence générale.

Et puisque « tout est bon dans le cochon », on voit fleurir aussi la mode des photos d’enfants chevauchant des orques ou des dauphins échoués, des rencontres avec les dauphins, des programmes « Dolphin Trainer for a day » et finalement de la nage avec les dauphins, un pas que les delphinariums français ou belges n’ont pas encore tout à fait franchi. La delphinothérapie devient également une source de revenus importants, qui dresse les dauphins à une attitude « compassionnelle ».

Côtés shows, les vitres transparentes et les bassins « géants » deviennent la règle. Les contacts dresseurs-cétacés dans l’eau occupent une place centrale et gagnent en sophistication.  Cela permet de créer des figures sous-marines ou « water-works » très apprécié du public en quête de grands frissons. A tout moment, le monstre peut dévorer l’homme qui le domine. C’est un peu comme la corrida. Le travail demandé à l’orque et au dauphin est devenu plus complexe, mais toujours aussi répétitif, stressant et ennuyeux sur le long terme.

Aux USA, la tendance au grand spectacle se renforce et l’on assise à des véritables concerts rock ou à des chorégraphies d’opéra qui n’ont plus rien à voir avec la vie sauvage. C’est ainsi que le Marineland d’Antibes organise des tableaux vivants avec pirates, orques et flibustiers dans un déluge de feux d’artifice. A SeaWorld, c’est carrément l’apothéose avec écrans géants et intros wagnériennes, tandis qu’au Marineland de Miami, les dresseurs se déguisent en Batman ou en Homme Araignée.

 

A la base pourtant, rien de fondamentalement neuf. Le dauphin saute, fait plusieurs culbutes aériennes en avant ou en arrière, s’échoue sur le bord, tire un petit bateau où se tient un enfant ou dépose sur le bord du bassin une cannette usagée pour « sauver la planète ».

Sous l’eau, il danse avec ses dresseurs, se laisse chevaucher par eux et les fait jaillir hors de l’eau comme des bouchons. Une gestuelle spécialisée se met en place, qui permet de donner des ordres plus complexes aux dauphins. Mais toujours, la conclusion reste la même : c’est le poisson qu’on jette en récompense.
Sans nourriture, les dauphins ne bougeraient pas.

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Le spectacle de dauphins à Bruges en 2014

 

QUEL FUTUR POUR LES SHOWS ?

On le voit, il est difficile d’imaginer quel comportement « naturel » le SeaWorld pourrait bien enseigner à ses orques dans l’espace limité d’un bassin même triplé de taille.
Après leur avoir appris à ne plus être des orques sur deux générations au moins, il sera difficile de leur faire chasser du hareng en bandes ou des otaries devant des spectateurs extasiés…

En revanche, en supprimant ses Shamu Shows, SeaWorld se rapproche encore de sa fin inéluctable en tant que parc d’attractions.
Il reconnaît que pendant 50 ans, il n’a pas fait de shows pédagogiques. De son côté, le grand public commence à comprendre. Grâce à l’effet Blackfish, toute exhibition d’orques captives, naturelle ou non, est de plus en plus souvent perçue comme une maltraitance, mais aussi comme une insulte à la dignité, aux cultures et à l’intelligence de ces merveilleux mammifères marins.
Il n’y a donc qu’une seule façon pour ces parcs de survivre : collaborer à la mise en place de sanctuaires marins géants, capables d’accueillir les derniers cétacés captifs d’Europe et des Etats-Unis.

Car le public sait aussi désormais que le plus beau spectacle que les orques et les dauphins puissent nous offrir, c’est celui de leur liberté…

 

jerryforeman

 

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