Octobre 2001
Iris se laisse Mourir...

Un vieux pneu ? Une bouée ? Ou une delphine en fin de
parcours ?
Une petite famille heureuse ?
Le 12 juin 2001 - mais la situation
n'a pas évolué depuis - une délégation belge s'est rendue au Zoo de
Duisburg.
Elle se composait cette fois du Dr Gérard Lippert, responsable de l'association
DELPHUS,
de Jean-Pierre Von der Becke, photographe et ancien associé de Diane Fossey en
Afrique, et de Yvon Godefroid, journaliste et correspondant du CFN.
Le Docteur Manuel Hartmann, le vétérinaire du Zoo, avait été longuement prévenu à l'avance de la date et de l'heure précise de cette visite. Prétextant un gorille à soigner d'urgence, il n'a cependant pas eu le temps - ou l'envie -de nous
recevoir, malgré nos appels réitérés à l'entrée même du Zoo.
Nous avons mieux compris la raison de son refus de
s'entretenir avec nous à propos de ses dauphins lorsque nous sommes entrés
dans l'enceinte du Delphinarium.
A première vue, rien de bien nouveau : la fresque murale a été rafraîchie et rendue plus lumineuse, évoquant désormais une mer lointaine
moutonnée de vagues sous une vaste ciel bleu. Pas de chance : l'oeil d'un
dauphin ne perçoit ni le bleu ni le vert, mais qui s'en soucie ? Il ne s'agit
ici que de plaire aux humains...
Quatre dauphins sautent "joyeusement" dans le bassin principal et tous
semblent apparemment en pleine forme.
Ivo, désormais le maître incontesté des lieux, se livre à nouveau à des prestations spectaculaires : il
saute presque jusqu'au plafond, porte un ballon dans ses nageoires pour le lancer à son entraîneur, tandis que
"ses" trois delphines Pepina, Daisy et Delphy expédient des trombes d'eau à grands coups de caudale sur la
foule, majoritairement composée d'enfants des
écoles et de leurs instituteurs.
Cet enthousiasme apparent des dauphins se paie tout de même chaque fois par des
bouts de poisson mort. Rappelons que ce premier spectacle matinal - deux autres
suivront, parfaitement identiques, durant la même journée - n'est qu'une
façon pour eux de se nourrir et de prendre un peu d'exercice.
Quatre dauphins donc, en bonne santé, " jouant " gaiement dans le grand bassin, une vraie "petite famille" comme du temps de Play
boy en 1998, une micro-société d'individus captifs en équilibre fragile et
temporaire mais en tous cas sécurisante... jusqu'à ce que, bien sûr, un autre
mâle soit amené, une femelle avorte ou qu'un autre décès survienne.
Le "bonheur" ne dure jamais longtemps pour les dauphins captifs.
Iris dit "non" et nous quitte ...
Donc, pour l'instant, tout va pour le mieux ?
Eh bien non.... Vous n'avez pas tout vu.
Regardez mieux, à présent, du côté gauche du grand bassin. Observez le fameux petit bassin latéral où pendant plusieurs mois, après leur arrivée en 1999, Iris et Ivo sont restés confinés.
Est-ce une bouée qui flotte ? Un ballon gris ? Un vieux pneu oublié ?
On ne voit d'abord qu'une sorte de masse sombre immobile flottant entre deux
eaux.
En se rapprochant - malgré les protestations véhémentes des dolphin-trainers - on
constate qu'il s'agit bien d'un animal et que celui-ci semble encore vivant.
Un aileron mou, presque couché, surmonte la bosse d'un dos rond qui émerge. Et c'est tout. C'est tout ce qu'il reste d'Iris.
La "vieille" delphine tourne désormais le dos au public, le rostre obstinément calé dans
le coin le plus éloigné du bassin minuscule, sans bouger, sans réagir.
Pas
une seule fois, en une demi-heure de show, elle ne lèvera la tête ni ne
montrera ses yeux.
Pas une seule fois, nous ne la verrons bouger, ou se retourner vers nous ou se joindre aux autres comme elle le faisait encore l'année dernière.
Les autres captifs sautent, plongent et rebondissent sans cesse, de sorte que l'eau
des bassins communicants s'agite et crée des remous qui secoue son pauvre corps
inerte et flasque.
Iris dit "non".
Épuisée par plus de vingt ans de vie captive qu'ont ponctué d'innombrables
décès, brisée par la perte de son dernier enfant , Iris s'en va.
Elle en a
assez vu. Assez subi.
Alors, littéralement, elle nous tourne le dos. Elle nie
ce monde humain qui a cassé sa vie, elle ne veut plus voir ces hommes qui l'ont
tiré de la mer immense lorsqu'elle avait douze ans, alors qu'elle vivait libre parmi les siens
pour la jeter dans une fosse minuscule, sans raison, sans pitié, juste pour
faire de l'argent.
A la fin du " spectacle ", alors que notre délégation se rapprochait plus encore
du petit bassin pour prendre d'autres photos, une employée du zoo a surgi avec un seau de poissons.
Alors, image atroce, ce robot, cet automate qui fut autrefois une delphine libre et heureuse s'est
mise à tourner sur elle-même deux ou trois fois, effectuant très vite
quelques pauvres "tonneaux" devant sa soigneuse au visage dur,
indifférent.

Un dernier show, juste pour manger...
Selon le Dr Gérard Lippert, le fait de manger pour un dauphin captif est associé
de manière irrémédiable à l'exécution obligatoire d'une performance
quelconque, même aussi minimale que ces quelques "tonneaux".
Réflexe conditionné, mais pour elle épuisant, car elle revint bien vite à son statut de bouée flottante,
immobile à nouveau et terriblement seule.
Iris doit avoir aujourd'hui environ trente-deux ans. En liberté, elle pourrait
encore enfanter et vivre vingt ans de plus.
A Duisburg, elle sera sans doute morte d'ici quelques
semaines.
Pour elle, le show va bientôt s'achever pour toujours.
Et c'est sans doute beaucoup mieux ainsi : la vie de delphinarium
ne vaut vraiment pas qu'on la vive....