Durga, la petite chatte de gouttière heureuse

Durga à la fenêtre. 2014

Durga, la petite chatte de gouttière heureuse

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Janvier 2016

Quel âge peut avoir Durga ? Un peu plus de 16 ans ?  



Décembre 2013

Durga est une jolie petite chatte de gouttière


Elle habite avec moi depuis près de 14 ans.
Est-elle heureuse ? C’est évident. Elle mange avec appétit, joue le soir et le matin avec ses petites souris en fourrure, gratte son grattoir et roupille 16 heures sur 24. Elle mène une vie de chatte d’appartement tout ce qu’il y a d’ordinaire, un peu moins vive et fofolle qu’autrefois, bien qu’elle ait toujours été timide, calme et pensive.

A quoi peut bien penser un chat ? Cela veut dire quoi, le bonheur pour eux ?
Souvent, Durga se tient assise sur son radiateur, le regard perdu dans le vide. Il n’’y a pas de mots dans un
cerveau de félin, sauf ceux qu’elle entend prononcer par les hommes et dont elle décode aisément les nuances. Mais son esprit fourmille de petites images en collier, d’icônes mentales qui s’enchaînent, de petites histoires qu’elle se raconte. En cela, elle ne diffère pas beaucoup de nous, qui usons de la pensée sans langage bien plus fréquemment qu’on ne le croit !

Il y a aussi les perceptions, si fines, si précises, du fait de ses sens plus aiguisés que les nôtres. Elles surgissent dans l’éternel présent de sa conscience, tandis que ses oreilles s’orientent vers le bruit le plus infime. Peu de passé, peu de futur, et cependant une excellente mémoire et la capacité de se projeter dans l’avenir.

La simple vue de sa caisse de voyage la fait fuir, par exemple, même si elle n’’y est plus entré depuis plus de 2 ans.
Elle déteste quitter la maison. Et elle n’’aime pas non plus les vacances que je prends : dès que les valises se préparent, anticipant la suite, elle se couche dedans pour protester.
C’’est juste son quotidien qu’elle veut et la présence de son «maître» à certaines heures précises.  Elle sait l’heure à laquelle je reviens du boulot et s’inquiète si d’aventure, je prolonge un peu trop mon absence.

Durga est terrifiée par les déménagements. Elle n’en a heureusement subi qu’un seul jusqu’ici.

Maître ? Si le terme convient peut-être pour le chien, il s’avère très inadéquat dans le cas des chats familiers.
Devrait-on dire « ami », plutôt  ? « Compagnon » ou « parent de substitution » ?
Qui sommes–-nous vraiment aux yeux de notre chat ? Bien plus qu’’un humain nourrisseur, bien sûr. Les liens qui nous unissent sont très forts. Nos échanges avec lui sont chargés d’’émotions, d’’humour, de tendresse et de complicité. Sa perte nous désespère. C’est une petite personne intelligente et drôle, apaisante et sereine, qui a choisi de vivre avec nous depuis plus de 5.000 ans.

Durga dépend totalement de moi : si je venais à disparaître, ce serait le désespoir pour elle. A son âge, elle ne pourrait plus s’associer que difficilement à un autre être humain. A l’inverse, sa perte me causera un chagrin infini.
C’est le malheur des hommes que de vivre plus longtemps que leurs animaux familiers… 

Zignasse et Dominique, à mon retour de l’Inde en 1970

Aucun chat n’est semblable à un autre.
J’en ai connu beaucoup. Poupousse fut la première à vivre chez nous. Un beau matin des années soixante, elle s’installa de son propre chef dans la maison de Sart-Dames-Avelines.
Elle mourut bien des années plus tard, à près de 20 ans, au terme d’une vie très mouvementée, mais dont l’issue fut paisible.
Sa fille Zignasse connut un sort moins rose, empoisonnée par un paysan. Je l’avais accouché moi-même. Fin de série d’une longue suite de portées et d’euthanasies (c’était comme ça dans les années 60), Zignasse ne fut jamais sexuellement mature. Son corps était un peu bizarre aussi, tout noir avec une trop grosse tête et trop une petite queue. Elle était la gentillesse même. On s’adorait.

Poupousse et Zignasse à Sart-Dames début années 60

Clopy

Puis il y eut Mimine, qui s’éteignit elle aussi à un âge canonique, parmi les fleurs et les oiseaux. L’histoire de la Clopinette, héritée d’une amie volage, est trop triste que pour être racontée, tout comme celle de mon chien Bidule. J’ai terriblement honte, aujourd’hui encore, de ne pas avoir pris soin d’eux de manière correcte et de les avoir virtuellement abandonnés.

D’autres chats moins constants croisèrent ma route depuis l’enfance. Sans doute le plus important fut le tout premier, qui venait quémander de la nourriture le matin à la fenêtre. Ma mère ne voulait pas qu’il entre à la maison (c’était ainsi dans les années 50). J’étais tout petit, en pyjama, mais je me souviens du visage adorable qui se collait au carreau tôt le matin, et du doux son de ses ronrons tandis que ma soeur et moi, nous caressions sa fourrure de nounours.

Tous avaient leur propre histoire, qui avait modelé leur propre caractère.
Durga s’en souvient-elle, de son histoire ? Se souvient-elle de sa maman ? Oui, sans doute, dans ses rêves. Et l’on sait que les chats sont de très grands rêveurs !

Mais elle ne pourrait pas nous la raconter, car nous ne la comprendrions pas.
Alors, faisons-le à sa place et retraçons pour elle les 13 ans qui précèdent.

Les câlins sont parfois risqués : Durga ayant été enlevée à sa maman et à ses frères et soeurs bien trop tôt, elle n’a jamais n’a pas appris à rentrer ses griffes quand elle joue ou qu’on la dorlote.

 

La jeunesse de Durga

Durga naquit à Molenbeek. Tout bébé, elle fut abandonnée dans les couloirs du métro.
Mon vétérinaire la recueillit chez lui et la garda quelques jours dans son cabinet plein de chiens, de chats, de clients et de raton-laveur. Un beau matin, avec mon fils, nous avons été la chercher et nous l’avons ramenée, toute menue, dans le rez-de-chaussée avec jardin où j’habitais, en plein cœur de Schaerbeek.
Une rencontre importante avait été prévue.

Au terme de longs débats, je m’étais enfin décidé à « offrir » une compagne à Shakti.
Ma solitaire mangouste pleurait tout le temps à l’époque. Je pensais qu’il s’agissait d’ennui. En fait, Shakti souffrait des ovaires, comme en souffrent les femelles furets lorsque le mâle manque aux rendez-vous. Elle fut opérée par la suite et tout aussitôt apaisée. On savait si peu de choses sur les cusimances ou mangues brunes, à l’époque !

Le pari était donc risqué. Nous ne pouvions prévoir les réactions d’un animal sauvage capturé en Afrique puis sauvé lui-même d’une animalerie criminelle, au terme de terribles épreuves. Mordrait-elle ? Ce serait la catastrophe. C’est donc avec  anxiété que nous avons déposé le chaton à la queue pointue comme un crayon sur la table basse.
Shakti rôdait tout autour, intriguée. C’était une grande curieuse. Le petit chat se pencha du haut de la table, la mangouste se redressa sur ses pattes.
Et la magie eut lieu : deux petits museaux se frôlèrent. Une amitié venait de naître !

La mangouste comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un gosse.
Elle toléra ses frasques, ne la blessa jamais et partageait souvent son assiette avec elle, voire même son panier. Elle jouait parfois avec elle mais n’était jamais demandeuse, pas plus qu’elle ne cherchait le contact. Toute sa vie, Shakti garda ce rôle de doyenne, de personne sérieuse par rapport à la chatte, sur laquelle elle exerçait une indéniable dominance. La chose devint comique quand Durga se mit à grandir. La différence de taille se fit bientôt importante.
Mais Durga resta toujours la petite et Shakti la grande soeur.

Le comportement de Shakti intriguait beaucoup Durga

 

Durga suivait Shakti partout. Ici, elle la regarde manger des trucs totalement immangeables.

 

Elle mettait tout en œuvre aussi pour s’étendre auprès d’elle, épaule contre épaule. Ça ne marchait pas toujours et le coup de dent faisait mal.

 

C’était la plus grande mais la mangouste était son aînée

La vie était douce et tranquille parmi les fleurs, les abeilles et le chant des oiseaux.
Durga n’était pas une tueuse. Elle courait derrière les pigeons, bien sûr, du moins au début. Elle pouvait guetter des heures un merle à l’affût, tous les sens en éveil, mais elle manquait chaque fois son coup. En 11 ans, elle n’a ramené à la maison que 3 proies et toutes ont pu être relâchées. L’une d’elle était une chauve-souris.

Un carré de jardins, quadrillé par des murs et cerné de maisons, formait son territoire.
De l’autre côté des toits, c’était le danger, les voitures, l’errance. Mais dans ce paradis de verdure, les chats vivaient leur vraie de chats. La nuit, ils se
regroupaient, miaulaient, hurlaient, faisaient l’amour, se battaient férocement.
Le jour, la petite Durga courait très loin au sommet d’un hangar ou y prenait le soleil avec un ami. Elle revenait se lover plus tard contre nous, toute chaude et ronronnante.
Nous nous tenions alors sous le groseillier en fleurs, tandis que Shakti grattait gaiement le gazon à la recherche de vers de terre.
On imagine difficilement existence plus parfaite.
Cela dura 9 ans.

Retour de promenade

 

La seconde épreuve que Durga dut affronter, après son abandon dans le métro, ce fut le décès de son amieL’agonie dura longtemps avant que je ne me décide à l’euthanasie. Mais l’on sait comme ce choix peut être douloureux. Je ne pouvais me résoudre à faire tuer ma mangouste.
Pour Durga, ces temps furent difficiles aussi. Lorsque le corps de Shakti fut emporté pour l’incinération, la maison parut soudain vide. Le petit lutin était parti.

Pendant près d’une semaine, Durga chercha partout, sous les meubles, sous le lit, dehors, en miaulant tristement. Puis le temps passa. Mais je pense qu’elle n’oublia jamais.
Aujourd’hui encore, elle semble reconnaître le jouet préféré de Shakti, le seul que j’ai gardé, le petit poisson en tissu au bout d’une canne à pêche.
Durga rêve encore sûrement de son amie.

Jardin vide, plus de mangouste…

Des chats pouilleux, perdus, squattèrent peu à peu le jardin.
Jamais ils ne s’y seraient risqué si la mangouste avait encore été là. Combien de matous énormes la minuscule Shakti n’avait-elle pas chassé, toutes canines en avant ?

Restée seule, Durga n’était plus qu’une petite femelle d’aspect immature du fait de l’ablation des ovaires subie à un âge trop précoce. Pourtant, l’opération s’imposait d’elle-même et aurait été faite chez un mâle aussi. Les chats sont une catastrophe pour la faune aviaire de nos villes. Il est cruel de les laisser croître en surnombre et de les abandonner à une vie d’errance. Ma chatte avait donc été opérée peu de temps avant l’âge nubile et n’eut jamais d’enfants.

Certains de ces chats devinrent de grands amis de Durga.
J’appelai le premier Léon. C’était un gros mâle égaré ou simplement en vadrouille, à moitié étranglé par un collier anti-puces que je m’empressai d’enlever. Il resta chez nous plusieurs mois. Un jour, nous regardions à trois un documentaire télévisé sur les oiseaux. Les 2 chats, couchés l’un près de l’autre sur le canapé, étaient fascinés par l’émission. Ils suivaient de la tête chaque volatile en vol. Puis ils descendirent tous les deux du divan et s’en allèrent toucher l’écran de la patte. Lorsqu’un présentateur remplaça les images d’oiseaux et de forêt,  le couple quitta la pièce. Léon repartit un jour et ne revient jamais.
Il y eut un Léon 2, au pelage noir et blanc, qui s’en alla aussi puis des matous de toutes sortes commencèrent à envahir notre espace, sales pouilleux, toujours affamés.

Durga, couverte de puces, se terrait permanence au-dessus de l’armoire, tandis que je m’esquintais à chasser les intrus, qui revenaient par la fenêtre. C’’est donc presque avec soulagement que nous avons du déménager. Notre petit paradis de location venait d’être mis en vente à la découpe. Il nous fallut déguerpir.

Léon 2

Nous vivons désormais au premier étage d’un vieil immeuble, toujours à Schaerbeek.
A l’avant, un minuscule balcon donne sur la rue, bruyante et polluée. De grandes fenêtres s’ouvrent à l’arrière sur les jardins.
Durga aime y regarder les oiseaux, les arbres, le ciel et parfois cet autre chat noir qui rôde sur les murets. Sans doute aimerait-elle s’y promener elle aussi.
Un jour pourtant, elle tomba dans le jardin des voisins. Elle s’y cacha plus de 12 heures sans bouger sous un buisson, terrifiée. Tard dans la nuit, après que j’eus arpenté mille fois ce carré de gazon et de taillis en l’appelant, elle se décida à me répondre d’un petit miaulement tremblant. Nos retrouvailles furent délirantes et pleine de ronrons fous.

En guise de verdure, il ne lui reste qu’un grand pot de fleur planté de chiendent. Une herbe qui provient de son ancien royaume et qu’elle mâchouille régulièrement pour dégager l’estomac de ses poils. Mais sa fourrure est saine, impeccablement propre et sent bon. Je la brosse très souvent, c’est un bonheur pour elle.

De si lointains jardins…

La nuit, elle se balade dans les escaliers. Lorsque je reviens du travail, la porte s’entrouvre sur un petit museau : c’’est l’’accueil.
Puis elle se roule sur le parquet en faisant des mines, ventre en l‘’air. Puis elle court et se cache, ses beaux yeux clairs pétillants d’humour.
Le matin, tout le monde debout à 6 heures pile. Pas question de faire la grasse matinée : Durga miaule, gratte, fait voler le gravier de son bac à grand bruit dès 5 heures ! Même pas besoin d’un horloge. Durga me parle aussi : chacun de ses miaulements est chargé de sens pour qui sait les comprendre.
Et ses gestes sont éloquents : si  un plat qu’on lui sert ne lui plaît pas, elle se mettra à gratter tout autour comme si c’état du « caca » qu’elle recouvre.
Bon, OK, Durga, ce n’est pas bon !  Avec les gens, Durga est devenue très farouche. Elle aime mieux les femelles que les hominiens mâles mais comme tous les chats, préfère les visiteurs qui aiment déjà les chats.

Récemment, Durga a du passer aux croquettes médicalisées.
Ses reins donnent des signes de faiblesse mais l’on peut prévenir cette affection typique chez les petits carnivores. Quelle âge a-t-elle ? 13 ans ? 14 ? Ce n’est pas encore bien vieux mais c’est déjà honorable. Pourtant, elle a toujours l’aspect d’une chatte adolescente.
Parfois, elle s’ennuie un peu et elle pleurniche, ce qui me fend le cœoeur. Mais elle dort le plus souvent, toujours à mes côtés. Si je change de pièce, elle me suit, mais le plus souvent, elle s’étale sur le radiateur, juste à côté du PC.  Lorsque la session Internet dure un peu trop longtemps, elle me le fera savoir en marchant froidement sur le clavier et s’interposant entre l’écran et moi.

C’est une vie qui manque d’espace et de nature, certes, mais calme et régulière. Nous devrons déménager encore d’ici un an. Puisse-t-elle bénéficier à nouveau d’un jardin pour illuminer sa fin de vie.

A  quoi tu penses ?

L’existence de Durga s’est jusqu’ici passé sans heurts, sans violence, sans souffrances et sans faim.
D’autres chats ont moins de chance et beaucoup moins d’amour. Il n’ y a que ces satanées vacances qui toujours, posent le même problème : qui pourra la garder ? Qui, mieux encore, viendra la garder chez elle ? Pendant des années, d’aimables voisins s’en sont chargés avec  gentillesse, qui sont partis aujourd’hui. Pourtant, au retour des 3 semaines de mon dernier voyage, en février 2013, Durga refusa de me « parler » presque une journée entière. Elle était si fâchée ! Pour elle, mes voyages sont un traumatisme annuel, mais tout le monde doit subir des désagréments quelquefois. Même un chat gâté.

Ma mère, Odette Collon, prit également soin de Durga en mon absence. On aperçoit la queue de Mimine sur le cliché en bas à gauche.

En revanche, dès lorsque sa journée est rythmée par les mêmes gestes, les mêmes actes, les mêmes rituels, lorsqu’’elle est passée du lit à l’’assiette, de la petite souris au coussin, du coussin au radiateur, et dès lorsque l’on ne l’oblige pas à quitter sa maison, Durga est à coup sûr une chatte heureuse.

Elle et moi prenons de l’âge et nous nous comprenons de mieux en mieux, de manière très intense, fusionnelle, presque télépathique.
Elle et moi sommes ensemble : c’est là un simple et grand bonheur.
Si les chats n’existaient pas, il faudrait les inventer.

Merci d’être là, Durginette !

Au chaud l’hiver, près de mon PC


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