S’opposer aux delphinariums : les nouveaux enjeux

Ce n’est pas ainsi que vivent les vrais dauphins. Leur place n’est pas dans une prison, ni dans une ferme d’élevage. Leur destin n’est pas de devenir une nouvelle race d’animaux domestiques soumise à la volonté de l’Homme.

Le tourisme est le moteur

 2006

S’’opposer aux delphinariums
Les nouveaux enjeux du XXIeme siècle

 

En février 2006, M. John Ridell a été démis de ses fonctions comme un malpropre en moins de quelques heures.
Directeur  du Marineland d’Antibes depuis 25 ans, cet homme de convictions – qui ne sont évidemment pas les nôtres- s’’est vu froidement remplacé par un ancien responsable de la Walt Disney Cie.

Les immenses installations de ce fleuron du loisir français ont été vendues à Parques Reunidos, tandis que Planète Sauvage, Harderwijck et le Parc Astérix était avalé par La Compagnie des Alpes et le delphinarium de Bruges fut acheté par Aspro Ocio.

Bref, à l’instar du monde de la sidérurgie, le secteur des parcs d’’attractions en Europe subit les affres de la mondialisation : ce sera la performance financière, la délocalisation ou la mort. Les holdings font des OPA !

Pour les dauphins, ces achats massifs par de grands groupes risquent d’être lourds de conséquences.
Des échanges de plus en plus nombreux et de moins en moins surveillés permettront à l’’avenir à l’ensemble des delphinariums d’Europe d’’échanger leur cétacés, étalons ou nés captifs, hors de toute protection CITES, puisqu’’il ne s’’agirait plus là que de mouvements internes au sein d’une seule même grande société.

L’’enjeu économique, rappelons-le, est énorme : la vogue du cétacé captif est aujourd’hui au top de son succès, en dépit de campagnes d’opposition menées depuis trente ans.

A l’’instar de ceux que génère le trafic illégal des animaux sauvages, la prostitution ou l’industrie du tabac, les bénéfices ramassés par les delphinariums du monde entier sont proprement colossaux.
La Chine l’’a bien compris qui importe aujourd’hui à bas prix les dauphins survivants des massacres de Taiji, des orques et ds bélugas russes, afin de meubler ses gigantesques installations.

Pas plus que de chocolat- vendu aux Suisses depuis longtemps- il n’’est donc de delphinarium belge.

A l’’instar des grand magasins tel que Auchan, Carrefour ou Delhaize, on pourrait dire qu’il n’en existe plus qu’une poignée, mais qui disposent d’un nombre impressionnant de succursales partout en Europe.
Derrière celles-ci, tel un chef d’orchestre ou référent supérieur, il y a la compagnie Sea World, étroitement associée à la US Navy et représentative de l’influence musclée de nos amis américains en Europe, qu’il s’agisse d’OGM ou de delphinariums….

Delphinarium en Chine

Delphinarium en Chine. Et ce n’est qu’un début !

Dans de telles conditions, quel sens peut encore avoir nos luttes au niveau régional ?
Prenons notre combat contre le Dolfinarium de Bruges, par exemple.
C’’est le dernier établissement de ce type en Belgique.
Il fera bientôt l’’objet d’une commission d’évaluation parlementaire destinée à revoir les normes de détention des dauphins, placée sous l’’égide du Ministre Rudy Demotte.
(Lire : conclusions des Commissions 2006/2014)

Le but de ces débats, essentiellement issus de conséquences médiatiques de la première manifestation ayant jamais eu lieu devant cet établissement en juillet 2004, est d’’obtenir une amélioration des conditions de vie des neuf dauphins encore détenus sous une cloche en béton, dans un hémisphère d’’eau chlorée et de lumière rare.

Fort bien. Mais sous quelle forme ? Comment va-t-on améliorer leur quotidien ?

En leur offrant la liberté ? Non, bien sûr ! Les dauphins de Bruges sont pour la plupart, soit nés en captivité, soit captifs depuis si longtemps que leur réhabilitation demanderait un temps et des efforts infinis, au sein de « baies fermées » qui n’existent qu’en rêve…

Un lagon, alors ? Comme à Harderwijck, ConyLand ou Antibes ?
L’’un de ces espaces aquatiques soigneusement divisé par des clôtures sous eau, mais qui donne l’illusion que les dauphins vivent dans un lac ? Ou comme ce lagon d’Antibes dont les dauphins arrachent et mangent  le revêtement ? Pourquoi pas ?

Cela permettrait en tous cas à nos dauphins nés captifs de voir le ciel, les nuages, les oiseaux et de sentir la caresse du soleil sur leur peau pour la toute première fois de leur vie, et aux « anciens » de se souvenir du bon vieux temps, quand le vent soufflait encore sur leur aileron et qu’ils fonçaient à toute allure au travers des vagues dans l’immensité de l’océan…

Bruges dans l’ombre en hiver

 

Leur monde

 

La tendance est au lagon, ces temps-ci, une mode d’autant plus sympathique que l’entreprise peut rapidement rentabiliser de telles structures en y vendant du «dolphin-petting», du «dolphin-feeding», de la «dolphin-assisted-therapy» et autres produits associés.

Non sans risques, d’ailleurs : chacun se souvient comment le pauvre Tex a réagi à l’immersion dans ce genre de « lagon » à Antibes, un élargissement radical de sa cellule, certes, mais assorti de séances de « touche-touche' » qu’il n’a pas supporté. Ou est-ce le plein soleil et la chaleur qui l’a tué ? Allez savoir, on ne vous dira rien.

D’autres idées ? A quoi bon ?
Car si jamais les revendications de notre commission d’évaluation parlementaire dépassaient d’un iota la limite convenable, nos neuf dauphins « belges » – mais d’origine nord-américaine – seraient aussitôt délocalisés vers l’’une des trop nombreuses prisons bleutées de la Maison-Mère, Aspro Ocio en Espagne.

Et c’est là que nous disons : le combat contre l’industrie des delphinariums n’a de sens aujourd’hui qu’envisagé sous l’angle élargi du grand marché européen.  Un seul article à amender, un seul, dans la Directive No.338/97 du Conseil de l’Union Européenne, datée du 9 décembre 1996. Et le problème de la captivité des dauphins peut être résolu d’un seul coup de baguette magique du Portugal jusqu’en Finlande, en passant par la France… et la Belgique !

Le lagon du Marineland d’Antibes et son revêtement toxique pour les dauphins.

Force est de reconnaître, par ailleurs, que l’’Industrie de la Captivité a tout de même réalisé quelques menus progrès depuis les grands massacres des années 70 et 80.
Comme tous les zoos et les cirques du monde, les delphinariums ont du encaisser le choc des grands traités internationaux (CITES, Bernes, IUCN, etc.) lesquels ont rendu légalement difficile la manne des captures en milieu naturel.

Aujourd’hui, les gérants des parcs ont donc pour directive de garder en vie leurs cétacés captifs le plus longtemps possible, ceci pour de strictes raisons économiques, et certains exemples attestent qu’’ils y parviennent.
Ainsi, Nellie, née captive, est âgée de plus de 50 ans. Puck, Linda, Roxanne à Bruges commencent à devenir de vieilles dames et même Lolita en Floride, avec ses quarante ans de cabane et ses dents moulues, respire encore aux dernières nouvelles.

En Europe, les dauphins anciennement capturés en mer ont tendance à vivre de plus en plus longtemps.
La reproduction en bassin, autrefois désastreuse, a connu d’’indéniables avancées scientifiques, si l’on peut dire, depuis la fin des années 80, incluant des techniques d’insémination artificielle et d’hybridation physiques ou culturelles réussies.

Peu à peu, on commence à pouvoir produire des dauphins de la  seconde génération qui survivent, se reproduisent à leur tour et sont donc de mieux en mieux formatés pour la consommation commerciale immédiate. Mais ce ne sont pas des produits faits pour durer.

Bien sûr, des orques captives continuent à mourir avant l’âge, des bélougas malades à gémir dans les bassins de Valence et des milliers de cétacés à crever comme des mouches dans les delphinariums pourris d’Asie ou des deux Amériques. Mais si l’’on en juge par l’’ensemble des chiffres, les delphinariums tuent nettement moins depuis quelques années que durant les décennies antérieures. Mais il est vrai que dans les années soixante, la razzia a été féroce, au point d’épuiser certaines populations de dauphins côtiers pour remplacer les morts incessantes.

Bien sûr, notre industrie de la captivité, apparemment si soucieuse du bien-être de ses «résidents» forcés, continue à conclure dans l’ombre des marchés peu limpides avec certains associés moins scrupuleux qu’elle.
Elle reçoit par ce biais, de manière apparemment légale, un nombre conséquent de Tursiops, bélougas, orques, pseudorques ou orcelles capturés chaque année au large de Cuba, du Japon, de la Chine et de la Russie, renouvelant ainsi les gènes de son cheptel captif afin d’éviter toute consanguinité.

Et des massacres ordinaires continuent à avoir lieu tous les jours en bassin…

Mavis en train de mourir dans un centre commercial au Canada. Comme tous ses enfants, tous ses compagnons, y compris son ami Howard. Cela se passait ...en 2005.

Mavis en train de mourir dans un centre commercial au Canada. Comme tous ses enfants, tous ses compagnons, y compris son ami Howard. Cela se passait …en 2005.

 

Aujourd’’hui, grâce à leurs formidables moyens financiers et aux sommes qu’’ils investissent dans la publicité, les delphinariums détiennent le monopole absolu de l’’information. Il est exceptionnel qu’’une chaîne télévisée occidentale ou un quotidien se risque encore à critiquer le fonctionnement de ces structures ou leur existence même, données une fois pour toutes comme pédagogiques pour les enfants – voire même thérapeutique ! – et utiles aux progrès de la science.

Garder un dauphin vivant dans une fosse en béton pleine d’’eau chlorée est plutôt dispendieux.
Tous ces millions de dollars investis dans un encadrement vétérinaire, dans la recherche de nouvelles techniques de reproduction ou dans la création de bassins géants, seraient infiniment mieux investis dans la protection directe des dauphins libres des océans.

 

Où est le VRAI problème ?

Les premiers grands singes en cage mouraient comme des mouches. Il en fut de même pour les premiers dauphins.

 

Mais pourquoi s’acharner sur ces sympathiques établissements qui génèrent tant d’emplois, tandis que meurent les cétacés libres par millions chaque année sous les coups de boutoirs de la pollution, des ultra-sonars, de la sur-pêche, des captures, des chasses alimentaires ou des prises « accidentelles » dans les filets dérivants ?
Pourquoi ? Parce que le VRAI problème est d’’abord d’ordre éthique.

Pourquoi a-t-on renoncé au cannibalisme ? Pourquoi a-t-on renoncé à l’’esclavagisme ? Pourquoi condamne-t-on aujourd’hui le racisme, le sexisme, ou la xénophobie ? Parce qu’à la lumière de nos connaissances, il est apparu qu’’aucun être humain n’’était vraiment différent d’’un autre et qu’aucun ne pouvait être donc jugé comme inférieur à un autre. Chacun d’entre nous est une personne qu’il convient de respecter. Il n’’était dès lors plus concevable qu’’un humain puisse en manger un autre ou le réduire à l’’état d’’objet.

Cette façon de voir les choses a connu récemment une extension nouvelle : suite aux remarquables découvertes des «anges de Leakey»  quant aux cultures des grands singes – Diane Fossey pour les gorilles, Jane Goodal pour les chimpanzés et Birute Galdikas pour les orangs-outans – et grâce aux nouvelles avancées de la recherche génétique, un vaste mouvement d’’opinion est né pour réclamer des droits en faveur de nos frères hominiens, ces derniers «para-humains» si proches de nous tant au niveau du comportement social et de l’’outillage sensoriel que de l’’identité chromosomique.

Il faut lire à ce propos le remarquable ouvrage de Pascal Picq intitulé «Nouvelle Histoire de l’Homme» (Editions Perrin, 2005) mais aussi les déclarations puissantes du Great Ape Project.

Rien de semblable du côté des cétacés.
John Lilly a bien réclamé en son temps la reconnaissance d’une «Nation Cétacée», quelques rares groupes anglo-saxons l’ont suivi sur cette voie, mais aucune association européenne ne s’est jamais risqué sur le terrain miné d’une telle vision des Mammifères Marins, encore et toujours qualifié d’animaux.
La pensée unique « humano-centrée » le leur interdirait de toutes façons, sous peine de perdre tout crédit et de se rendre  ridicule.

Le fait est pourtant paradoxal.

Car s’il est bien évident que les grands singes sont nos frères biologiques les plus proches, ainsi que l’analyse génétique vient de nous le prouver de façon définitive, ne faudrait-il pas considérer les cétacés (et les odontocètes en particulier) en tant que nos frères psychiques ?

Leurs capacités cognitives, que génère un encéphale géant exceptionnellement riche en circonvolutions, semblent en effet identiques, voire supérieures aux nôtres, en termes de complexité et de puissance de calcul.

Leurs vies sociales, leurs organisations politiques, leurs langages, leurs techniques de chasse et leurs facultés d’adaptation aux modifications du milieu révèlent une inventivité sans aucun équivalent dans le monde animal.

Le vrai combat contre les delphinariums devrait donc s’appuyer d’abord et avant tout sur de telles données.

Quelque que soit la taille des bassins, minuscule ou immense, que la captivité leur impose, ces prisons restent invariablement vides et nues dans le seul but de de créer un ennui artificiel et de contraindre le détenu à remonter en surface pour y exécuter des shows.
Ce n’est pas ainsi que vivent les vrais dauphins. Leur place n’est pas dans une prison, ni dans une ferme d’élevage.  Leur destin n’est pas de devenir une nouvelle race de « chiens marins » domestiquée par l’Homme.

Les cétacés sont des gens.
Des personnes. Des individus à part entière, comme vous et moi, soucieux de leur famille, de leurs amis et de leur avenir.

Ce sont les «Peuples premiers» de l’Océan qui ont le droit de vivre libres et dont il importe aujourd’hui de défendre les territoires naturels, tout autant que la libre circulation dans les territoires dominés par l’homme.

Dauphins en Croatie, dans des eaux très menacées.

C’est donc un crime fondamental que de réduire en esclavage des êtres d’intelligence, de langage et de culture.
Les Peuples Cétacés ont mieux à faire que de prester des shows débiles dans des trous d’eau chlorée en béton.
Ils pourraient être nos amis, nos alliés, nos frères, comme l’avaient compris depuis longtemps les Grecs et les Romains de l’Antiquité, les Indiens de Colombie Britannique, les Aborigènes d’Australie ou les Mauritaniens qui pêchent avec eux…. si seulement nous cessions de les considérer comme de la viande sur pied ou comme des «animaux» privés de raison et de sensibilité.

Plus que jamais sans doute, il est temps aujourd’hui de réclamer des Droits pour la Nation Cétacé.

Les océans du monde sont pour Elle comme un seul et vaste pays.
Les baleines, les marsouins, les orques, les dauphins et tous les autres cétacés en sont les citoyens, le Peuple d’origine.

Note : depuis la rédaction de ce texte en 2006, le mouvement en faveur des droits des dauphins, des éléphants et des grands singes (entre autres) a pris une extraordinaire ampleur.

 

En savoir plus :

L’industrie de la captivité

Welcome to the Cetacean Nation

cetacea commonwealth : reconnaissance du peuple cétacé en tant que nation souveraine

Toward Legal Rights for Animals

Des droits civils pour les dauphins

La nation Cétacé

L’esclavagisme cétacéen

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