Quel futur pour les dauphins d’Anvers ?

 

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1998

Aujourd’hui, les deux dauphins d’Anvers ont toute la place pour eux ! Pendant un temps, ils ont connu les affres de la surpopulation mais peu à peu, l’un après l’autre, tous leurs amis sont morts, les bébés, les nouveaux, et les anciens qui s’accrochaient encore. Les deux survivants restent donc seuls : Ivo, le grand fils de 19 ans et sa mère de 30 ans, Iris.

Captifs depuis dix-huit ans, ils n’ont plus jamais revu le soleil, ni nagé en droite ligne dans de véritables vagues, ni chassé des poissons, ni fouillé le sable avec leurs rostres à la recherche de coquillages.

Leur vie sociale est anémique : en deçà de quatre compagnons, un dauphin se sent seul.
La neurasthénie le guette et le Zoo l’a bien compris puisqu’un malheureux phoque a été adjoint désormais au spectacle des dauphins et sans doute, à leur compagnie.

En 1995, lorsque Illas et Dolly vivaient encore, la Direction du Zoo annonçait à la presse qu’elle renoncerait à son delphinarium dès la mort de ses derniers pensionnaires.

Aujourd’hui, la décision est prise, sans doute sous la pression des groupes activistes : le delphinarium fermera avant l’hiver 1999 et ses deux vétérans sont donc priés d’aller mourir ailleurs, loin de nos yeux trop sensibles….
Cette solution n’en est pas une, bien sûr, et ne saurait nous satisfaire.

Quoi ?

Après tant d’années de vie commune, la mère et le fils se trouveraient brutalement séparés, sans espoir de se revoir jamais, pour s’en aller connaître les affres d’une captivité sans fin dans d’autres bassins surpeuplés d’étrangers méfiants ou agressifs ?
En novembre 1998, sous la pression des associations de plus en plus nombreuses à se mobiliser, le Zoo changeait encore d’avis :  » Nous allons les envoyer TOUS LES DEUX à Duisburg, en Allemagne ! »

Duisbourg ? c’est un bassin comme les autres, où vivent déjà cinq dauphins entassés et où sont morts quantité d’autres, depuis les années septante.

Quelle différence pour iris et Ivo ? Plus de monde ? Comme en cellule ?

Qu’ils soient à Anvers, à Harderwijck ou en Allemagne, nos deux dauphins ne devraient donc, selon le Zoo, jamais retrouvé cette liberté qu’ils ont pourtant connue, ni même le goût de l’eau de mer et du poisson vivant.

Leur cauchemar n’aura pas de fin.

Ils termineront leurs jours comme tous les autres, épuisés par cette vie stupide et déprimante (après vingt, vingt cinq ans peut-être pour Ivo) de confinement dans l’eau chloré, prisonnier d’un monde d’Hommes…

Est-ce vraiment là la retraite que nos vétérans méritent après toutes ces années de survie opiniâtre et alors même qu’on leur propose, aujourd’hui et tout de suite, un accueil de rêve dans les Caraïbes ?

 

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Iris se laisse mourir à Duisburg, à l’âge de 34 ans, en mars 2003.

 

 

 

II. INTO THE BLUE

La réhabilitation des dauphins Iris et Ivo telle qu’elle se déroulerait si le Zoo donnait son accord.

1. La Direction du Zoo d’Anvers transmet la totalité du dossier vétérinaire de Iris et Ivo à une organisation américaine spécialisée dans la réhabilitation des dauphins captifs. Elle lui transmet également la bande vidéo d’un show récent, afin que l’on puisse s’assurer depuis les Etats Unis, du comportement de la « vieille » Iris et vérifier son état de santé.

2. S’il apparaît que selon les experts, Iris est simplement épuisée par ses années de captivité et non pas frappée de sénescence avant l’âge, la Direction du Zoo donne son accord au principe d’une réhabilitation.

Elle confie donc officiellement la garde – c’est-à-dire la propriété – à la société choisie. Actuellement, il n’existe qu’un seul organisme spécialisé dans ce type
d’opération : Dolphin Project 

Ric O’BARRY en est le principal animateur. Force est d’admettre pourtant que de nombreux dauphins doivent d’avoir retrouvé la liberté grâce à Ric, qui s’est également soucié à de nombreuses reprises du sort de nos dauphins belges et s’est rendu personnellement en novembre en Belgique afin d’étudier l’état de santé d’Iris et d’Ivo.

 3. Une fois l’accord acquis, le financement de l’opération est reparti entre les acteurs concernés.

On peut espérer que le Zoo contribue à une partie de  l’opération, compte tenu du bénéfice médiatique qu’il en tirera.

Outre les fonds propres dont dispose le Dolphin Project  pour ce type d’opération, une vaste opération de Fund Raising à l’échelle nationale et internationale sera également initiée dès le mois de novembre 1998.

Enfin, diverses firmes pourraient être intéressées à associer leur image à une opération aussi populaire que le retour d’Iris et d’Ivo. Le transport pourrait ainsi être assuré par la compagnie d’aviation Virgin, bien connue
pour ses prises de position novatrices.

L’ensemble de l’opération a coûté environ 400.000 dollars pour trois dauphins captifs, Missie, Rocky et Silver, dans des conditions  particulièrement royales.

4. Iris et Ivo sont extraits de leur bassin et transportés jusqu’en Mer des Caraïbes par l’équipe de l’organisme désigné.

Si l’état de santé d’Iris et d’Ivo l’exige, un bref séjour de remise en forme et de  réadaptation au CENTRE EUROPEEN DE SOIN ET DE REHABILITATION DES MAMMIFERES MARINS qui s’apprête à ouvrir ses portes à Port Saint-Père, près de Nantes peut être envisagé, sous haute surveillance.

 5. Arrivés au Centre de Réhabilitation (en France d’abord puis aux Caraïbes) que gère l’organisme désigné,
en un lieu adapté pour la circonstance, les dauphins sont placés dans un lagon fermé et progressivement nourris de poissons vivants qu’il leur faudra saisir eux-mêmes.

Bien que le dauphin soit par essence un être intelligent et donc éminemment adaptable, la captivité est à ce point lourdes de dommages psychophysiologiques qu’une réhabilitation lente et progressive, menée de manière extrêmement rigoureuse, est toujours nécessaire, sauf dans le cas de captifs maintenus très peu de temps en bassin.

Agir autrement mettrait le dauphin très gravement en danger et certaines réhabilitations bâclées et dramatiques ont servi d’arguments à l’industrie des delphinariums pour dénigrer l’ensemble du processus.

Une réhabilitation comprend au moins les phases suivantes :

 * Réadaptation aux espaces plus larges
La plupart des dauphins longtemps captifs devient agoraphobes et sont pris de vertige au-dessus d’un grand fond. Ils n’osent pas franchir les vallées sous-marines ni plonger longuement en apnée. Un plongeur doit les y inviter
ou un autre dauphin.

* Désapprentissage de la dominance humaine et des comportements acquis en captivité.
Nager tout le temps la tête hors de l’eau. Ne plus répondre aux coups de sifflets ne plus exécuter de tours à la
demande, etc.  Progressivement, le dauphin doit se déshabituer à la présence de l’homme, ce qui ne va pas sans mal ni sans déchirement pour ceux qui en prennent soin.  Ric O’Barry explique de quelle manière il ne faut pas non plus répondre aux sollicitations des dauphins, ne plus accepter leurs jeux ou leurs tentatives de communication.

 * Réapprentissage des modes de chasse normalement enseignés par la mère dans le contexte naturel et
perdu ou non acquis durant le temps de la captivité.

Se saisir d’un poisson vivant est un geste qu’il faut réapprendre,  lorsqu’on a été nourri de poissons morts durant de longues années. De la même manière, doivent être réappris les codes et rituels scoiaux communs aux
dauphins sauvages. La présence de ceux-ci aux alentours des sites de réhabilitation facilite d’ailleurs grandement le processus.

6. La présence de M.Cris Vandevelde, l’ancien entraîneur d’Iris et d’Ivo qui  leur était si dévoué, serait hautement
souhaitable aux côtés des dauphins durant toute la durée de la réhabilitation, afin d’éviter à ceux-ci le traumatisme d’une séparation trop brutale avec leur principal soigneur… et ami !

Par ailleurs, le Dolphin Project fait régulièrement appel à l’aide de bénévoles pour ce type d’opération, qui exige la présence d’un vétérinaire, d’un spécialiste en réhabilitation, et d’un personnel technique  minimal pour assurer les soins de base.

7. Enfin, au terme d’une période de six à huit mois en moyenne, la remise en liberté définitive peut avoir lieu, dans les eaux bleues des mers tropicales.

 

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Iris au Zoo d’Anvers en 1998

 


III. QUEQUES SUCCES ANTERIEURS

De l’avis même des industriels de la captivité, les réhabilitations sont le plus généralement couronnées
de succès. Mais qu’en est-il après vingt ans de confinement continu ?

Le 4 mars 1995, le cétologue Paul E. Nachtigall interrogeait le dolphin-trainers C. Sturtivant (dont le site « Keeping Dolphins » est consacré à l’élevage des cétacés captifs) sur le réseau MARMAM.
A la demande du scientifique, Sturtivant énonce les réhabilitations les plus connues et estime à chaque fois le succès de l’opération. Ne relevons ici que les cas les plus susceptibles de nous intéresser :

1993.

Flipper, un mâle tursiops a été relâché à partir de Laguna, Brésil, après environ dix ans de captivité continue et dans les eaux qui l’avaient vu naître (native réintroduction). Depuis lors, Flipper a été aperçu longeant la côte à plus de 155 miles de distance, et le plus souvent en compagnie d’autres dauphins. On l’a vu la dernière fois en 1994.

 1992.
Mama est une femelle tursiops relâchée après 17 ans de captivité dans ses eaux d’origine aux Bahamas (Claridge and Balcomb, 1993).  Aucun suivi spécifique n’a été mis en place mais le dauphin a été photo-identifié sans doute possible plus de huit mois après sa libération. Mama se trouvait en compagnie de dauphin sauvages.


1991
Opération « Into the Blue » : un bel exemple de réhabilitation réussie

 

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Rocky au moment de sa libération en 1991

 

Le cas de Missie, Rocky et Silver présente beaucoup d’analogies avec celui  d’Iris et Ivo.

Seules différences : les Anglais aiment les animaux et la réhabilitation de ces trois vétérans s’est opérée dans un climat souriant et positif avec l’aide des établissements de détention concernés.

L’opération a été principalement menée par Doug Cartlidge, ancien dolphin-trainer de l’association ECO et par Alan Cooper, de Cetacean Defence.

Rocky était prisonnier au Morecambe Marineland (UK), Missie et Silver étaient incarcérés au Delphinarium de Brighton (UK).

Comme Iris et Ivo, Rocky, Missie et Silver ont vu mourir à côtés d’eux plus de vingt de leurs  compagnons d’infortune.

Leurs conditions de détention étaient encore pires que celles de Iris et Ivo, puisque à trois, ils totalisaient 56 ans de
captivité continue au moment de leur libération.

Afin de rapporter des fonds, une vaste collecte a été organisée avec l’aide d’artistes sous la guidance du journal The Mail on Sunday.

Les sponsors étaient British Airways et les magasins Sainsbury notamment.

L’opération de récolte de fonds a rapporté plus de 400.000 dollars.

C’était assez pour mettre sur pied un centre de réhabilitation temporaire aux Iles Turks & Caïcos (Caraïbes).

Ce « Dolphin Rehabilitation Center » était un lagon fermé de 80 acres donné par la société Trade Wind Industry.

Ce centre a été aménagé avec l’aide de l’association Zoo Check ainsi que par la Bellerive Foundation , la WSPA (World Society for the Protection of Animals) et le British Divers Marine Life Rescue.

Lors du séjour aux Caïcos, la nageoire dorsale de chaque dauphin a été marquée à la neige carbonique pour pouvoir les reconnaître.

Le vendredi 6 septembre 1991, après huit mois de réhabilitation, les trois  dauphins furent amenés jusqu’au site de réhabilitation, une petite baie déserte non loin de leur lieu de séjour.

Le mardi suivant 10 septembre, Rocky, Missie et Silver se lancèrent dans l’océan pour la première fois depuis près de vingt ans.

Tout de suite, ils commencèrent à explorer les récifs de coraux et moins de  6 jours plus tard, Rocky fut aperçu parmi une bande de quarante dauphins.  Silver est devenu le grand ami de Jojo le dauphin ambassadeur installé à demeure dans lesIles Turks & Caïcos (Caraïbes) tandis que Missie a été aperçue à plusieurs reprises et en pleine forme durant les années qui ont suivi.

Tous les delphinariums de Grande Bretagne ont fermé leurs portes depuis  lors.

 1987

Joe (mâle) and Rosie (femelle) sont deux tursiops relâchés le 13 juillet 1987 à partir de Wassaw Island, Georgie, après sept ans de captivité (Coyle and Hickman, 1988). Tous les rapports relatif à leurs activités indiquent qu’ils sont en bonne santé et parfaitement réinsérés.  Ils entretiennent des relations régulières avec les groupes de dauphins résidents. Une liste plus complète est également disponible en anglais sur le site

 


 

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 IV. QUEL AVENIR POUR LE ZOO D’ANVERS ?

En 1958, on pouvait voir au Zoo des lions dans une cage de fer ronde munie de gros barreaux, des rapaces nocturnes dans des boîtiers de béton, d’un lamantin obèse marinant dans son jus, de singes hystériques vociférant dans un singerie cacophonique où des crétins leur donnait parfois une cigarette allumée !
Aujourd’hui, nombre d’installations – pas toutes – se sont améliorées, modernisées, élargies, adaptées aux besoins de leurs pensionnaires et il faut saluer notamment, les conditions de captivité tout à fait acceptables – dans les limites bien sûr des budgets et de l’espace disponibles – que le Parc de Plankendael a réservé aux très rares chimpanzés bonobo. Ceux-ci sont pris en charge par une équipe de charmantes soigneuses, parfaitement dévouées.

Pourquoi dès lors s’obstiner à refuser à Iris et Ivo un retour vers le Grand Bleu et reconnaître publiquement que les delphinariums n’ont plus acun avenir ?

D’ores et déjà, l’image publique du Zoo d’Anvers a été gravement affectée par cette attraction de
cirque.
Certains parents n’osent plus entrer dans ce bâtiment ni affronter ces vitres glauques derrière lesquels tournent en rond des dauphins pâles et tristes aux yeux fermés.

D’autres passent, gênés de montrer ce genre de spectacle à leurs enfants, qui ont déjà vu
trois fois le film « Free Willy ».

Le Jardin Zoologique d’Anvers, fleuron des zoos européens depuis le début du siècle, ne pourrait-il pas, une fois de plus, faire preuve de créativité et d’imagination ?

Ne pourrait-il donner l’exemple par un prodigieux coup d’éclat, en
organisant lui-même le rapatriement de Ivo et Iris vers les côtes de Floride?

Quant au Bassin lui-même, il serait conservé puis reconverti en un espace multimédia, retraçant l’historique de cette libération également historique.

Les enfants des écoles viendraient voir en 3D des dauphins libres évoluer dans un Mer Virtuelle – comme au Zoo de Londres – des vidéos, des animations, des conférences seraient donnés et par la magie d’une balise Internet,
nous arriveraient chaque jour des nouvelles de nos deux dauphins en liberté, scrupuleusement
suivis et encadrés par des chercheurs en Floride.

Dans le même temps, reconvertissant ainsi toute son équipe de dolphin-trainers à des activités
nettement plus écologiques, le Zoo organiserait de véritables « whale-watching » en Mer du Nord, au large du Westhoek.

Rappelons enfin qu’un processus complet de réhabilitation voyage en avion compris – coûterait entre 10 et 13 millions de francs belges grand maximum, somme rapidement réunie par un collecte de fonds.

Le Zoo, lui, vient de débourser 23 millions pour déplacer un koala et le ramerner chez lui ensuite …

Cela dit, même si la question des dauphins d’Anvers peut se régler de manière heureuse – et nous souhaitons qu’elle le soit – rappelons qu’il existe un second delphinarium en Belgique (celui de Bruges) où s’opère, malgré un taux d’échec massif, l’élevage systématique de delphineaux nés en captivité.

Une nouvelle Directive Européenne récemment adoptée par le Gouvernement Fédéral Belge impose désormais une double contrainte aux Zoos et parcs animaliers, à savoir :

– Nécessité d’une réelle valeur pédagogique

– Nécessité d’assurer des conditions d’accueil aux animaux captifs qui respectent leurs exigences écologiques les plus élémentaires.

Dans le cas des delphinariums, aucune de ces deux conditions n’est présente et les organisations concernées par la campagne Iris et Ivo exigeront donc jusqu’à satisfaction de leur demande, que les pouvoirs publics responsables appliquent cette loi de la manière la plus stricte.

A terme, nous espérons donc obtenir l’interdiction totale de la pratique des delphinariums en Belgique aussi bien qu’en Europe, ainsi que de toute forme de confinement de cétacés libres.

Par ailleurs, malgré ses prodigieuses capacités cognitives et de son coefficient encéphalique équivalent à celui de l’être humain, on peut s’étonner qu’en terme de droit, le dauphin soit toujours considéré comme un « bien mobilier » et non pas en tant que « sujet de droit » défendable en Justice.

Le Great Ape Project a déjà abordé cette question dans le cas des chimpanzés et des gorilles mais il serait sans doute extrêmement intéressant que des juristes européens se penchent à leur tour sur ce problème du statut des « highly intelligent beings » conscients d’eux-mêmes au même titre que l’homme et que l’on peut donc difficilement qualifier du terme « d’objet » !