Iris se laisse mourir…

 

Iris en Juin 2001. Photo JP Vonde der Becke

Un vieux pneu ? Une bouée ? Ou une delphine en fin de parcours ? Iris en Juin 2001. Photo JP Vonde der Becke

 

Juin 2001

Iris se laisse mourir…

Petite famille heureuse ?
Le 12 juin 2001 – mais la situation n’a pas évolué depuis – une délégation belge s’est rendue au Zoo de Duisburg.
Elle se composait cette fois du Dr Gérard Lippert, de Jean-Pierre Von der Becke, photographe et ancien associé de Diane Fossey en
Afrique et de Yvon Godefroid, journaliste et correspondant du CFN.

Le Docteur Manuel Hartmann, le vétérinaire du Zoo, avait été longuement prévenu à l’avance de la date et de l’heure précise de cette visite. Prétextant un gorille à soigner d’urgence, il n’a cependant pas eu le temps – ou l’envie -de nous recevoir, malgré nos appels réitérés à l’entrée même du Zoo.
Nous avons mieux compris la raison de son refus de s’entretenir avec nous à propos de ses dauphins lorsque nous sommes entrés
dans l’enceinte du delphinarium.

A première vue, rien de bien nouveau : la fresque murale a été rafraîchie et rendue plus lumineuse, évoquant désormais une mer lointaine moutonnée de vagues sous une vaste ciel bleu. Pas de chance : l’oeil d’un dauphin ne perçoit pas les couleurs mais qui s’en soucie ? Il ne s’agit ici que de plaire aux humains…

Quatre dauphins sautent « joyeusement » dans le bassin principal et tous semblent apparemment en forme.
Ivo, désormais le maître incontesté des lieux, se livre à nouveau à des prestations spectaculaires : il saute presque jusqu’au plafond, porte un ballon dans ses nageoires pour le lancer à son entraîneur, tandis que « ses » trois delphines Pepina, Daisy et Delphy expédient des trombes d’eau à grands coups de caudale sur la foule, majoritairement composée d’enfants des écoles et de leurs instituteurs.

Cet enthousiasme apparent des dauphins se paie tout de même chaque fois par des bouts de poisson mort. Rappelons que ce premier spectacle matinal – deux autres suivront, parfaitement identiques, durant la même journée – n’est qu’une façon pour eux de se nourrir et de prendre un peu d’exercice. Ils seront sans doute moins enthousiastes au 3ième show…

Quatre dauphins donc, en bonne santé,  » jouant  » gaiement dans le grand bassin, une vraie « petite famille » comme du temps de Play
boy en 1998, une micro-société d’individus captifs en équilibre fragile et temporaire mais en tous cas sécurisante… jusqu’à ce que, bien sûr, un autre mâle soit amené, qu’une femelle avorte ou qu’un autre décès survienne. Le « bonheur » ne dure jamais longtemps pour les dauphins captifs.


 

Iris dit « non » et nous quitte

Donc, pour l’instant, tout va pour le mieux ?
Eh bien non…. Vous n’avez pas tout vu.

Regardez mieux, à présent, du côté gauche du grand bassin. Observez le fameux petit bassin latéral où pendant plusieurs mois, après leur arrivée en 1999, Iris et Ivo sont restés confinés.

Est-ce une bouée qui flotte ? Un ballon gris ? Un vieux pneu oublié ?
On ne voit d’abord qu’une sorte de masse sombre immobile flottant entre deux eaux.
En se rapprochant – malgré les protestations véhémentes des dresseurs – on constate qu’il s’agit bien d’un animal et que celui-ci semble encore vivant.
Un aileron mou, presque couché, surmonte la bosse d’un dos rond qui émerge. Et c’est tout. C’est tout ce qu’il reste d’Iris.

La « vieille » delphine tourne désormais le dos au public, le rostre obstinément calé dans le coin le plus éloigné du bassin minuscule, sans bouger, sans réagir.
Pas une seule fois, en une demi-heure de show, elle ne lèvera la tête ni ne montrera ses yeux.
Pas une seule fois, nous ne la verrons bouger, ou se retourner vers nous ou se joindre aux autres comme elle le faisait encore l’année dernière.
Les autres captifs sautent, plongent et rebondissent sans cesse, de sorte que l’eau des bassins communicants s’agite et crée des remous qui secoue son pauvre corps inerte et flasque.


 

Iris dit « non ».
Épuisée par plus de vingt ans de vie captive qu’ont ponctué d’innombrables décès, brisée par la perte de son dernier enfant , Iris s’en va.
Elle en a assez vu. Assez subi.
Alors, littéralement, elle nous tourne le dos. Elle nie ce monde humain qui a cassé sa vie, elle ne veut plus voir ces hommes qui l’ont
tiré de la mer immense lorsqu’elle avait douze ans, alors qu’elle vivait libre parmi les siens pour la jeter dans une fosse minuscule, sans raison, sans pitié, juste pour faire de l’argent.

A la fin du  » spectacle « , alors que notre délégation se rapprochait plus encore du petit bassin pour prendre d’autres photos, une employée du zoo a surgi avec un seau de poissons.

Alors, image atroce, ce robot, cet automate qui fut autrefois une delphine libre et heureuse s’est mise à tourner sur elle-même deux ou trois fois, effectuant très vite quelques pauvres « tonneaux » devant sa soigneuse au visage dur, indifférent.

Iris en Juin 2001. Photo JP Vonde der Becke

Juin 2011. Les derniers « shows » d’Iris, que personne ne regarde.

Selon le Dr Gérard Lippert, le fait de manger pour un dauphin captif est associé de manière irrémédiable à l’exécution obligatoire d’une performance quelconque, même aussi minimale que ces quelques « tonneaux ».
Réflexe conditionné, mais pour elle épuisant, car elle revint bien vite à son statut de bouée flottante, immobile à nouveau et terriblement seule.

Iris doit avoir aujourd’hui environ trente-deux ans. En liberté, elle pourrait encore enfanter et vivre trente ans de plus.
A Duisburg, elle sera sans doute morte d’ici quelques semaines.
Pour elle, le show va bientôt s’achever pour toujours.
Et c’est sans doute beaucoup mieux ainsi : la vie de delphinarium
ne vaut vraiment pas qu’on la vive….

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