John Hargrove et l’orque Takara : un amour si cruel

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Takara et John

Le 7 octobre 2015

John Hargrove écrit au directeur du Marineland d’Antibes !


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John Hargrove et les orques   


John Hargrove
fut senior-trainer à SeaWorld et au Marineland d’Antibes, avant de démissionner de cette industrie de mort.

Son livre «Beneath the surface» nous raconte sa longue carrière de dresseur, portée depuis l’enfance par sa passion pour les orques. Au fil du récit, les pires horreurs de la vie captive sont dénoncées, les maladies, les morts, les drames, les séparations, les attaques.

Mais John explore aussi ces liens subtils et complexes qui lient le dresseur à son esclave. Un dresseur bien fragile, dès lors qu’il est dans l’eau et doit composer avec le plus grand prédateur de tous les océans, un vrai monstre marin qui peut le mettre en pièces en une seconde. C’est d’ailleurs ce qui faisait tout le succès de ces périlleux ballets aquatiques, avant qu’ils ne soient interdits par l’OSHA, que de mettre en présence dans une arène la Bête Brute et l’Homme Savant, comme dans la corrida, avec la même charge de risques.

La vérité, c’est que les choses ne passent pas du tout comme ça. La Bête Brute réfléchit, elle pense, son intelligence est aiguë, sa mémoire infaillible. On l’a confinée de force ou bien on l’a fait naître dans un univers clos, enfermée jour et nuit dans une cuve, six tonnes de rage, de frustration et d’envie de nager loin. Le seul moyen de soumettre la bête, c’est la faim, l’isolement dans des sous-bassins à barreaux et l’ennui, insondable.
L’orque sait qui le nourrit et qui contrôle chaque moment de son existence. Il sait aussi que l’homme est faible, distrait et que d’un coup de gueule, on peut le faire tomber dans l’eau en lui saisissant le pied ou le bras. Alors, il faut établir une sorte de coexistence pacifique, une complicité, une confiance mutuelle avec ces géants prisonniers dans un lavabo. Une relation toujours en équilibre, toujours prête à se rompre quand l’orque bascule du côté obscur de la Force, mais aussi moments d’amitié pure entre un détenu et son geôlier….

Extrait :

 


 

L’orque Takara sauve un dresseur à SeaWorld

Takara adorait jouer avec moi.
J’avais l’habitude de lancer des balles et d’énormes objets flottants dans la piscine, que Takara me renvoyait aussitôt en émettant des sons de plaisir et d’excitation. C’était un bonheur pour elle que de propulser comme des missiles ces grands objets massifs, pesant quelques centaines de livres, en plein dans les gradins, endommageant les fauteuils, les murs et tout ce qui se trouvait sur leur chemin. La force de l’impact tordait parfois des barres de métal ou faisait sauter des morceaux de béton hors des murs. Si son projectile jouet vous avait frappé, il est peu probable que vous y auriez survécu. Takara connait tout ce qui l’amuse en bassin et quand elle gambade, elles fait voler toutes sortes de choses dans l’air, en ce compris les dresseurs qu’elle bascule soigneusement dans une piscine adjacente. Elle savait avec qui elle aimait s’amuser et qui prenait soin d’elle. En général, les shows dans l’eau avec Takara sont plutôt rudes : elle est forte, explosive et rapide et attend que vous ne soyez plus capable de gérer physiquement tout cela.

En octobre 2009, un autre dresseur de San Antonio SeaWorld et moi étions en train de répéter un exercice avec Takara et Keet pour le spectacle. Le but était de plonger avec les orques au fond de l’eau, à 12m de profondeur, et que les cétacés nous remontent. Une fois que leurs caudales auraient touché le fond, les animaux devaient donner un grand coup et, nous portant debout sur leurs rostres, surgir simultanément à très grande vitesse presque complètement de l’eau, tandis que nous restions debout au-dessus d’elles, tels des clowns dans une boite à musique, mi-humains, mi-cétacés. 

Pour que tout cela fonctionne, il fallait que Takara et Keet soient parfaitement synchronisés. Il fallait aussi que nous, les dresseurs, gardions précisément notre équilibre quand les animaux accéléraient vers la surface.

Ce jour-là, toutefois, Takara allait bien plus vite que Keet. Ce qui veut dire qu’arrivée au fond du bassin, elle dut attendre qu’il la rattrape pour coordonner leur remontée commune.  Lorsqu’une orque patiente ainsi sous l’eau, cela affecte le dresseur, qui tente de rester fixé en équilibre sur l’orque. Du fait de la nature de l’eau et de la gravité, le corps humain va commencer à flotter durant cette attente, quittant la bonne position, puisque le mouvement s’est arrêté. C’est ce qui m’est arrivé durant le bref laps de temps qu’il a fallu à Keet pour nous rattraper. Une fois synchro, Takara a claqué ses nageoires puissantes et l’élan soudain et puissant a fait légèrement glisser mon pied gauche posé sur son rostre.

Ce fut le début du désastre.
J’ai su immédiatement que j’étais en danger quand mon pied gauche – mon côté dominant – a bougé de place. J’ai d’abord pensé que je devrais interrompre l’exercice et me séparer de Takara. Mais je me suis convaincu que j’avais tout de même encore assez d’équilibre pour réussir. J’avais tort. Takara est arrivée à la surface avec tant de force que mon pied gauche a totalement glissé sur le côté. Cela m’a fait pencher vers l’avant. Takara savait que quelque chose n’allait pas. Dans la vidéo de l’accident, on peut clairement voir qu’elle tente d’arrêter. On voit qu’elle se courbe pour m’éviter. Mais il était trop tard et je suis tombé en avant en arrivant à la surface. Son rostre – avec plus de 2260KG derrière – s’est écrasé sur mon flanc et m’a envoyé dans le bassin comme une poupée de chiffon.

Immédiatement, Takara a commencé à écholocaliser mon corps entier.
Je ressentais comme un “buzz” tel un colibri, mais je pouvais dire que c’était différent d’un son normal. Son sonar semblait presque être une pensée. Takara, durant de précédents exercices en bassin, m’avait déjà approché par écholocation et je pouvais l’entendre et le ressentir dans ma poitrine. Là, c’était pareil puis c’est vite devenu différent. Cela faisait comme un son de claquement, comme du papier collant qu’on arrache – que j’entendais mais que je ressentais aussi en haut de mon cerveau gauche. Je n’ai jamais vécu rien de tel avant, ni après. Plus tard, j’ai blagué avec d’autres dresseurs, je disais qu’elle volait mes pensées et lisait mon esprit. Peut-être était-ce le cas.

Alors que j’essayais de retrouver mes esprits après la collision, Takara envoyait son sonar en nageant en cercle autour de moi , sa dorsale parfaitement droite exposée hors de l’eau, comme un requin. Ce n’est pas parce qu’elle me considérait comme une proie. Elle essayait d’évaluer à quel point j’étais blessé.
Péniblement, j’ai réussi à nager jusqu’à la surface. J’ai fait signe des deux pouces que j’allais bien, pour qu’ils ne me séparent pas de Takara en urgence. J’avais besoin de son aide. J’étais tombé en plein milieu du bassin et je savais que je n’avais pas la force d’en sortir sans son aide.

Pendant qu’elle continuait à écholocaliser mon corps, j’ai doucement fait claquer mes doigts sous l’eau, lui indiquant de nager devant moi. J’ai placé mes mains sur son rostre en essayant de retrouver mon souffle. Je lui ai ensuite fait signe de s’éloigner loin de la zone de spectacle, vers le bord d’un des bassins du fond. Soudainement, la plus brutale et la plus puissante des Princesses de SeaWorld devint la plus douce des sauveuses. Je n’ai même pas senti ses nageoires pectorales toucher mes pieds quand elle a commencé à me faire glisser vers en endroit sûr.
Ensuite, elle m’a poussé vers le rebord du bassin du fond, en se plaçant doucement sous moi pour que je flotte sans devoir faire un effort. Ce comportement ne lui avait jamais été appris. Elle avait simplement conscience de l’importance que j’avais dans sa vie et elle voulait s’assurer que j’étais sain et sauf.

J’ai appris quelque chose de très important lors de cet incident : Takara me chérissait autant que je la chérissais.

Article original
Orca Takara Rescues Trainer at SeaWorld

 

Merci à Julie Labille pour la traduction de l’extrait du livre de John Hargrove.
Groupe de traductions bénévoles – Dossiers Marins et Captivité


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Ric, John et Yvon le 12 juillet à Antibes

Commentaires

J’ai eu le privilège de rencontrer John Hargrove à Cannes en juillet dernier, au restaurant Bijou Plage dont les activités de sensibilisation anti-delphinarium méritent d’être saluées. C’est la charmante équipe de Back to the Sea, composée de mes amies Lolo, Vero et Faby, qui couvent John comme un petit poussin et me l’ont présenté. Tout de suite, j’ai trouvé en face de moi un homme profondément sympathique et gentil, vif d’esprit, plein d’humour mais aussi tourmenté, fragile et parfois sombre à l’intérieur.
A travers lui, à travers ce qu’il nous racontait de sa vie avec les orques, de ses côtes brisées, de son chagrin de ne plus se trouver auprès ses amies prisonnières, mais aussi de sa volonté farouche de les défendre et de les voir libres, j’ai mieux compris pourquoi tant de dresseurs hésitaient à sauter le pas qu’a osé sauter John.

La vie en groupe, les copains, les paillettes, les soirées bien arrosées de l’IMATA, mais aussi le fait qu’on se sent faire partie d’une élite, même si l’on ne gagne pas grand chose, tout cela se mêle à l’amour réel que l’on porte à son esclave et que celui-ci peut vous rendre. Le dresseur ne connaît pas d’autre métier, il craint que les choses n’empirent pour les orques s’il venait à quitter ce monde étroitement contrôlé.

Car bien sûr, à moins d’être aveugle, le dresseur découvre assez vite que ces bassins sont des hôpitaux psychiatriques, où tournent sans fin les patients toujours malades, toujours soignés, toujours enfermés, jusqu’à la mort.
Oui, il faut du courage pour quitter ce petit monde étouffant dont on ne sort, comme de chez les scientologues ou les témoins de Jéhovah, que meurtri, fauché et très seul. La profession est sans pitié pour ceux qui osent quitter son sein. Mais ce courage, John Hargorve l’a eu. Dégoûté de se mentir àlui-même et de fermer les yeux sur la souffrance constante de la captivité, il a claqué la porte de SeaWorld. Il l’a fait pour sauver ces orques qu’il aime pardessus tout.

Puisse son exemple inspirer les dresseurs français du Marineland d’Antibes.
Il y a du travail pour eux dans les futurs sanctuaires marins.

marineland-orques-inondations

Une orque d’Antibes après l’inondation

YG 6/10/2015


Le site de John Hargrove

Beneath-the-surface-JOHN-HARGROVE

Aucune traduction française de ce livre-évènement n’existe encore en librairie. Sans doute le Marineland d’Antibes y est-il opposé, car John Hargrove lui consacre un long chapitre accablant.

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