Jour de la Terre, Jour des Baleines

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Le regard de la baleine à bosse

 

Jour de la Terre, Jour des Baleines

 

Le Jour de la Terre est un jour important plein de bonnes intentions.
Cependant, le temps est venu pour cette journée d’évoluer et avec elle, tout le mouvement écologique et la façon dont nous nous percevons par rapport à la «Nature». Nous ne pouvons pas continuer à tenter de sauver « notre » planète pour le seul bien-être des êtres humains.
Nous ne pouvons pas continuer à nous préoccuper uniquement des générations futures de notre propre  espèce. C’est en pensant de cette façon que nous sommes arrivé au bord du gouffre de l’effondrement environnemental.

Il y a eu récemment de nombreux appels à un changement de paradigme.
Mais ces propositions manquaient d’un préalable indispensable : une remise à plat complète de la culture occidentale fondée sur l’anthropocentrisme. Cette culture met au centre de ses préoccupations les intérêts et les expériences de certaines personnes (en particulier, les Européens de type caucasien) au détriment des autres humains et des non-humains. Et c’est cela qui doit changer.

Pour nous aider à accomplir cette tâche, nous devons chercher celles qui ont contribué les premières à enflammer le mouvement environnemental : les baleines.
Leur histoire tragique nous montre comment nous avons pu commettre de terribles erreurs. Mais leurs approches amicales continues et régulières vers des membres de notre espèce nous offre en revanche des pistes précieuses sur la façon dont nous pourrions créer avec elles un avenir différent.

 

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Baleine à bosse à Durban, Afrique du Sud, en 1909


Ce sont les baleines qui ont contribué à ce changement climatique auquel nous sommes confrontés aujourd’hui.

C’était leur corps, ciblés par les premiers barons de l’huile de baleine, qui ont alimenté les villes et les industries de l’époque. Ce sont leurs nations qui sont tombés sous le plus cruel et le plus vaste génocide jamais imposé à des animaux sauvages durant toute l’histoire : en moins de 150 ans, quelque 3 millions d’individus ont été tués.

C’est aussi au début des années 70 que les baleines sont devenues un catalyseur puissant pour le mouvement écologiste. Elles cristallisèrent le sentiment naissant que la culture occidentale avait pu commettre des actes répréhensibles à l’égard du milieu naturel.
Lorsque la commémoration annuelle du Jour de la Terre a été décidée, le 22 avril 1970, le disque « Songs of the Humpack Whale» sortait au même moment, qui devint par la suite le premier bestseller de toute l’histoire à être composé de sons d’animaux !

Ces chants ont d’abord exposé les personnes de culture occidentalisée à l’idée que les baleines étaient autre chose que d’énormes réservoirs à huile qui nageaient.
Pourtant, on continuait à les chasser. Ce n’est que quinze ans après la sortie de l’album que le moratoire international sur la chasse à la baleine a été promulgué et se maintient à ce jour, malgré toute la difficulté de la culture occidentale d’accepter que l’on puisse protéger une espèce pour elle–même et non pour les bénéfices qu’elle procure.

Trente ans après que le moratoire de la CBI ait été appliqué, nous constatons pourtant que peu de choses ont changé.
Alors que la chasse commerciale est presque terminée, à l’exception de quelques pays, le moratoire permet encore de considérer les baleines comme des ressources. Il ne démantèle pas l’industrie de la chasse à la baleine, il ne la remet pas en cause. Il la suspend. En fait, il la légitime. Les baleines, comme tous les autres animaux, restent une propriété juridique et ne disposent d’aucun droit légal quant à leur propre vie.

Minami-Boso, JAPAN: Fishermen slaughter a 10m-long bottlenose whale at the Wada port in Minami-Boso, Chiba prefecture, east of Tokyo, 21 June 2007 as the embargo of coastal whaling was lifted 20 June. Wada does not take part in "research" catches but instead is one of four Japanese towns that openly kill whales for commercial sale, a practice allowed as the species they target are not protected by the IWC. AFP PHOTO/YOSHIKAZU TSUNO (Photo credit should read YOSHIKAZU TSUNO/AFP/Getty Images)

Minami-Boso, Japon : l’hyperroodon n’est pas protégé par le moratoire.


Pourquoi ? Parce que le mouvement écologiste n’a pas répondu de manière adéquate à la question de l’anthropocentrisme.

Il n’a pas renoncé à l’idée que les êtres humains sont l’aspect le plus important de l’existence, et que tout ce qui de l’ordre de la «nature» s’en trouve séparé et indigne de considération morale. Ceci est la raison pour laquelle nous continuons à envisager les  baleines  – et la «nature» toute entière – comme étant destinées à la consommation humaine.

Il serait tentant d’imaginer que l’anthropocentrisme soit tout simplement une facette normale de la condition humaine, mais ce n’est pas nécessairement le cas. L’anthropologue Philippe Descola note que «la façon dont l’Occident moderne se représente la nature est loin d’être largement partagée. Les plantes et les animaux, les rivières et les rochers, les météores et les saisons n’existent pas toujours tous ensemble dans une niche ontologique définie par l’absence d’êtres humains ».

La culture occidentale est autocentrée de manière unique, et notre exclusion systématique des autres animaux et de la «nature» du domaine des choses signifiantes est une forme de violence, infligée de multiples façons. Nous ne serons pas en mesure de résoudre aucun des désastres actuels ou imminents que nous avons déclenché, se détourner d’abord notre regard de notre nombril collectif.

 

Pour commencer à le faire, il existe heureusement des moyens.
Nous pouvons reconnaître et respecter le fait que les baleines – et de fait,  tous les autres animaux – ont autant droit à leur vie que nous avons droit à la nôtre. Nous pouvons admettre qu’ils ont des intentions qui comptent pour eux et que celles-ci méritent d’être prises en compte.

Nous pouvons également entrer dans une relation différente avec d’autres animaux. Nous pouvons nous débarrasser de notre conditionnement qui nous dit que nous sommes intrinsèquement supérieurs à eux et commencer à les rencontrer  sur un pied d’égalité.
Certaines baleines, certains dauphins en liberté, appelés cétacés solitaires ou sociables, peuvent nous montrer comment entrer en relation avec d’autres animaux, dans une rapport qui n’est pas fondée sur la domination humaine ou la persuasion. Les cétacés sociables choisissent d’approcher l’homme et d’interagir avec lui nous de manière surprenante et convaincante, tissant parfois des relations qui couvrent des décennies. Ces personnes non-humaines nous offrent des  opportunités importantes pour explorer d’autres façons de s’adresser aux animaux « sauvages », d’autant plus que ces rencontres ont lieu selon la volonté et dans le milieu de vie du cétacé.


Maintenant que nous avons identifié l’une des causes fondamentales de l’oppression et de la souffrance dans le monde entier – l’anthropocentrisme au sein de la culture occidentale – nous pouvons commencer à déconstruire ce conditionnement culturel qui nous a imprégné chacun tout au long de notre vie.

Cela peut être un processus difficile et progressif, mais il peut aussi se transformer en voyage de la plus belle espèce.
Quand nous apprendrons à nous comporter différemment avec les autres animaux, un nouveau monde se déploiera devant nous – un monde que la culture occidentale a caché à notre vue depuis bien trop longtemps. Donc, en cette Journée de la Terre 2016, nous allons commencer à tirer le rideau.

 

Laura Bridgeman

Let’s stop making Earth Day about us : Whales can show us how

 

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Commentaire

A cette belle réflexion de Laura Bridgeman, je me permettrai d’ajouter un souvenir personnel.
En 1970, je n’ai rien su de cette Journée de la Terre. J’avais 20 ans, j’étais en Inde et l’avenir de la planète ne m’intéressait guère. Personne ne parlait de changement climatique, ni d’effondrement de la biodiversité, ni de SIDA. Des dangers fort réels pesaient sur le monde – la menace d’une guerre atomique était toujours pendante – mais il nous semblait que la bonne volonté ou la révolution arrangeraient les choses, comme toujours. On pouvait empêcher cela !
En revanche, j’avais entendu ces fameux «Chants de la baleine à bosse».
Le disque était magnifique, troublant,  totalement extra-terrestre – et un peu barbant aussi, comme le sitar – pour nos oreilles impréparées. Il venait heureusement conforter les premières notions de conscience animale qui filtraient tout doucement dans la contre-culture, passionnée par le chamanisme des Indiens des Plaines et les travaux psychédéliques du Dr John Lilly.

Aujourd’hui, l’anthropocentrisme reste profondément chevillé dans la plupart de cerveaux humains. Des associations comme Greenpeace ou le WWF n’hésiteront pas à soutenir des chasses barbares, au prétexte  que les stocks de globicéphales ou de phoques sont suffisants. A aucun moment, la souffrance physique et morale de la baleine n’est envisagée. Ce ne serait pas pris sérieux. Il en va de même des institutions scientifiques comme l’UMR d’éthologie animale et humaine de l’université de Rennes qui ne voit aucune objection à travailler sur des dauphins esclaves à Planète Sauvage. 
Pourtant, tant que nous ne percevrons pas les liens d’interdépendance intimes qui nous relient à tout le vivant et qui  font de nous un animal parmi d’autres sur une planète en péril, tant que nous mettrons l’économie à la place de l’ouverture du cœur, il y peu d’espoir que des changements s’opèrent dans la bonne direction.
YG 

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