La vie privée des dauphins

Le Grand Dauphin de l’Atlantique (Tursiosp truncatus) a créé des cultures subtiles

 

La vie privée des dauphins

L’article qui suit concerne essentiellement le Grand Dauphin ou Tursiops truncatus.
Il va de soi que les cultures varient non seulement d’espèce à espèce (dauphins pélagiques, dauphins côtiers) mais aussi de tribus  à tribus, selon la localisation géographique du groupe.
Les Tursiops de la Mer noire ne se comportent pas comme ceux de la Floride, ni ceux de Floride comme ceux de la Louisiane ou du Mont Saint-Michel. Bien des pages seraient nécessaires pour passer en revue les modes de vie de tous ces peuples de l’Océan.
Et ne parlons pas ici des orques, des bélugas, des globicéphales ou des orcelles !

 

ENFANCE ET FAMILLE

Lors de l’accouchement qui a lieu sous la surface, le nouveau-né est aussitôt confié par sa mère à une aidante, cousine, soeur ou amie qui le remonte rapidement à l’air libre afin qu’il y inspire son premier souffle par l’évent, cette sorte de «narine» perchée en haut de son front.
Toute sa vie, notons-le, cette «marraine» prendra soin de l’enfant à l’instar de sa mère.
Le delphineau reste en moyenne de 3 à 5 ans tout près de sa maman, qui le surveille de près. Les liens qui les unissent sont extrêmement forts et dureront toute la vie.
La maturité sexuelle ne sera d’ailleurs atteinte qu’à 13 ou 15 ans pour les garçons, 7 à 12 pour les filles, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils soient en âge de se reproduire ni qu’ils s’engagent dans une vie d’adulte dès cet âge là.

Très tôt, le delphineau pousse de joyeux babilles et reçoit un nom propre, sa «signature sifflée» qui le distinguera de tous les autres dauphins et permettra aux tribus extérieures à la sienne de connaître son identité et son clan.


 

Indian River Lagoon, le territoire des dauphins depuis des millénaires


ORGANISATION SOCIALE

Les dauphins Tursiops sont des animaux très sociaux se déplaçant dans des groupes de 2 à 15 individus pouvant  constituer des groupes plus grands de 1000 à 10 000 comme observé près de l’Afrique du Sud et dans l’océan Pacifique.
Les petits groupes sont généralement situés près de la côte, tandis que les plus grands se trouvent au large. Bien que ces dauphins constituent des unités sociales distinctes, ils ne sont pas isolés des autres groupes. Mâles et femelles sont philopatriques, c’est à dire qu’ils ont tendance à rester sur leur territoire d’origine et y revenir toute leur vie.

Le type principal de groupement observé est celui de la «fission-fusion» où la composition des groupes change régulièrement. Des études menées à Shark Bay en Australie et à Sarasota Bay en Floride ont fourni plusieurs types de relations.
Alors que certaines femelles préfèrent être en groupe, d’autres restent solitaires. Les associations entre femelles étaient vastes et complexes. Dans un même groupe, les femelles ayant des petits du même âge se regroupent en crèche commune alloparentale.
Les mâles coopèrent généralement avec les femelles lors des chasses communes et de la défense du territoire. Les associations avec les mâles s’intensifient lors de la saison des amours, quand les femelles sont réceptives. Mais en toute saison, les mâles et les femelles peuvent voyager, se nourrir et se reposer ensemble.

Les dauphins mâles à Shark Bay, en Australie, présentent le comportement social le plus complexe de tous les mammifères connus, hormis les humains.
Des études menées dans les années 1990 ont révélé que deux à trois dauphins mâles coopèrent très étroitement les uns avec les autres pour isoler les dauphins femelles du groupe principal pour l’accouplement. Parfois, ces alliances dites de «premier ordre» unissent leurs forces pour voler des femmes qui ont été monopolisées par d’autres alliances. Des alliances du deuxième voire du troisième ordre peuvent alors se constituer. Cependant, ce lien de plus haut niveau peut changer selon le contexte.
La formation d’alliances chez les dauphins n’est comparable qu’à celle des humains en termes de complexité.

L’organisation de la communauté des dauphins à Doubtful Sound diffère considérablement de celle observée chez les autres populations de dauphins. Cette petite société vit dans de grandes écoles mixtes. Des associations fortes se produisent dans et entre les sexes. Il n’existe pas de sous-unités claires dans la communauté, mais trois groupes d’individus ont tendance à passer plus de temps ensemble qu’avec d’autres. Les associations durables sont une caractéristique forte de la structure de la communauté et sont plus répandues que dans les populations de dauphins précédemment étudiées. Cette stabilité dans la dynamique de l’association a été observée au sein et entre les sexes. (…) On y a observé aussi des associations stables entre mâles et femelles sur une durée de plus de 7 ans, alors que dans d’autres sociétés dauphins, mâles et femelles vivent à l’écart les uns des autres.

Dauphins en chasse


Les communautés Tursiops s’organisent quant à elles en «tribus» d’une centaine d’individus des deux sexes et de tous âges (de 0 à plus de 60 ans en moyenne), subdivisées en  «clans», d’une quinzaine de personnes, eux-mêmes constitués de « familles » de 5 à 6 individus.

Les dauphins résidents occupent en général une vaste portion de côte, pouvant s’étendre sur 120 km et dont les frontières chevauchent souvent celles des communautés voisines. Aucune inimitié entre ces «villages marins», mais bien au contraire, des échanges incessants, des amitiés, des alliances et des conflits sur une plus vaste échelle encore.
On parle ainsi de « super-tribus », comparables à nos «nations» et l’observation de certains rassemblements, regroupant parfois plus d’un millier d’individus, pourraient en effet confirmer cette hypothèse.
La société dauphin est de type «fission-fusion» : on va, on vient, on change de lieu et de partenaire, on se bagarre aussi entre mâles, mais sans qu’il y ait de victime ni de sang versé, on demeure entre gens de bonne compagnie.

Durant la belle saison, tout le monde nage près des côtes, à fourrager dans les prairies marines des baies bien protégées ou à plonger profond dans les ténèbres, sous 600 mètres parfois, en se guidant par écholocation à la manière des chauves-souris, grâce aux sons pulsés (clicks) émis par l’évent.
Les matriarches constituent le centre même de la société dauphin. Elles vivent souvent à quelque distance des mâles adultes qui se regroupent à l’écart du territoire commun.


CULTURES ET OUTILS

A Shark Bay, en Australie, les dauphins sauvages utilisent des éponges marines en tant qu’outils pour fourrager les fonds marins caillouteux sans se blesser le rostre. Une étude démontre que les explications génétiques et écologiques de ce comportement sont inadéquates.
Ainsi, le fait de se servir d’une éponge (« to sponge») est le premier cas connu d’une culture matérielle présente chez une espèce de mammifère marin. Le «sponging» montre une transmission sociale verticale presque exclusive au sein d’une matrilinéaire unique de la mère à la progéniture femelle.

A Shark Bay toujours, existe une autre culture, la chasse sur la grève.
Celle-ci exige un échouage partiel ou presque total sur les plages de la côte. En dix années d’observation, seuls quatre adultes et leurs petits ont été observés en train de chasser de cette manière pendant plus d’une année. Seuls les petits nés de parents qui chassaient sur la grève développent eux aussi cette tactique, bien que l’échouage total, très dangereux, ne s’observe pas avant l’âge de 5 ans.
Les « chasseurs de grève » utilisent les habitats peu profonds près des côtes et sont plus susceptibles de chasser durant la marée montante. Aucun haplotype d’ADN mitochondrial n’appuie ici une transmission matrilinéaire stricte.
La chasse sur la grève implique donc vraisemblablement un apprentissage social vertical par les petits, alors qu’il peut se produire un apprentissage individuel, horizontal et (ou) oblique chez les individus qui fréquentent les habitats côtiers peu profonds à leurs côtés.

Les Keys en Floride sont constituées par un mélange de mangrove et de petites îles reliées par des vasières couvertes d’eau peu profonde.
La mer y est riche en nutriments et en poissons. Les dauphins ont trouvé un moyen d’attraper facilement les bancs de mulets en mouvement rapide. Ils localisent les bancs avec leur sonar. Une fois qu’ils ont trouvé un banc, un seul dauphin nage en cercles autour de lui bas sur le fond marin en frappant violemment sa caudale vers le bas. Ce geste remue la vase du fond et les poissons sont bientôt entourés par un mur de boue de plus en plus étroit. Les dauphins, avec le reste du pod, s’alignent côte à côte autour de l’anneau de boue. Le poisson paniqué saute hors de l’eau au-delà du mur de boue et tombe dans la bouche ouverte des dauphins en attente.

Cette technique est pratiquée uniquement par les dauphins dans une région précise et seuls, certains dauphins de cette zone pratiquent réellement la technique, transmise de la mère à l’enfant. Les dauphins ont presque toujours plus d’une façon de chasser, et peuvent manger une variété très vaste de proies.

La division des tâches
La spécialisation des rôles individuels pendant la chasse de groupe est extrêmement rare chez les mammifères. Les observations sur deux groupes de dauphins (Tursiops truncatus) à Cedar Key, en Floride, ont révélé des rôles comportementaux distincts durant l’alimentation en groupe. Dans chaque groupe, un individu était systématiquement le «conducteur», rassemblant les poissons en cercle vers les autres dauphins qui se tenaient en «barrières». Les taux de capture des poissons varient d’un groupe à l’autre, mais pas entre celui qui pousse les poissons et les autres.

 

EDUCATION 

Nom et identité
Les dauphins Tursiops développent des signatures sifflées individuelles distinctes, qu’ils utilisent pour maintenir la cohésion du groupe en s’interpellant les uns les autres.
Contrairement aux signaux d’identification dans la plupart des autres espèces, la signature sifflée du dauphin est fortement influencée par l’apprentissage vocal. Cette capacité d’apprentissage est maintenue tout au long de la vie, et les dauphins copient souvent les sifflements d’un autre dauphin en mer.
On a émis l’hypothèse que les sifflets de signature peuvent être utilisés comme des noms, c’est-à-dire comme des signaux de référence entre congénères, car on sait que les dauphins captifs peuvent être formés à utiliser des signaux sonores nouveaux pour désigner (étiqueter) des objets. (…) « Cette étude démontre que les dauphins sont les seuls animaux autres que les humains à transmettre des informations sur leur identité indépendamment de la voix ou de l’emplacement de l’appelant » (12) (13).

L’éducation d’un jeune dauphin est complexe, car elle suppose dès l’abord l’acquisition du «parler» propre à la tribu.
A l’instar des nations humaines, chaque communauté développe en effet, à partir d’une base commune (tels les phonèmes chez les Humains) d’authentiques langages propres.

A sa naissance, le delphineau est incapable de prononcer les mots que manient les adultes.
Ce n’est qu’au prix d’un long apprentissage (vers deux ans en moyenne, toujours comme chez l’humain) que l’enfant pourra enfin émettre correctement son propre nom d’abord, puis celui de ses proches et  puis enfin des phrases de plus en plus complexes.
Ces sons, émis par l’évent, sont concentrés par le front comme par une loupe et construits, selon les observations menées en Mer noire par le Dr Vladimir Markov avec le soutien militaire de l’OTAN, en fonction d’une grammaire stricte mêlant «sons pulsés» (clicks), sifflements et quantité d’autres émissions sonores. Nul à ce jour n’a réussi à décrypter le sens de ces langages exotiques mais des expériences en laboratoire semblent prouver qu’ils véhiculent bien des images et des notions abstraites.
Des recherches récentes (2011) ont mis à jour un système de communication bien plus complexes encore et se poursuivent aujourd’hui.

Le bébé dauphin devra également se former aux innombrables techniques de chasse de son groupe, aux jeux sociaux, au « tir sonar » permettant d’assommer un poisson d’un «crack» ultrasonore plus efficace qu’un coup de fusil, ainsi qu’à bien d’autres traditions transmises de génération en génération.

Son sevrage commence en douceur : la maman ou la gardienne du jour disperse dans l’eau des fragments de poisson mort, que le jeune enfant attrape. Puis il s’exerce lui-même à attraper des alevins vivants.
La tribu toute entière veille sur ses enfants et il n’est pas rare de voir passer des petites crèches en déplacement, les adultes nageant en V et poussant devant eux, dans une sorte de mini-crique mobile, les bambins regroupés par classe d’âge.
Cette surveillance partagée des enfants est d’autant plus nécessaire que les cétacés doivent parfois descendre assez bas pour dénicher de la nourriture. Le bébé ne pouvant pas suivre sa maman aussi profond, une amie, une tante ou parfois même un grand frère se chargeront de veiller sur lui en surface. Ce type de comportement « alloparental » est particulièrement développé chez la plupart des cétacés et surtout chez les cachalots.


Le trio, formation sociale de base pour les mâles

ALLIANCES

Quelques années avant que d’être pleinement adultes, les dauphins adolescents se rassemblent au sein de groupes mixtes de jeunes d’âge différents, que l’on pourrait comparer à des sortes de colonies de vacances.
On joue, on flirte, on fait plein de bêtises, mais les parents sont là qui se tiennent à distance et prennent garde aux dangers. Des liens d’amitié se nouent entre certains jeunes.
C’est à ce stade que se constitue le noyau dur d’un « duo », d’un « trio » ou d’un « quadruplet ». Lorsque les mâles atteignent l’âge de 10 ou 15 ans, ils s’associent en effet en petites bandes (gang) très soudées de deux, trois ou quatre amis d’enfance qui voyagent de concert à la rencontre des femelles.

Ces « gangs » ne se fondent donc pas sur des liens de parenté mais plutôt sur une connivence, une identité de vue qui rend l’association possible et performante. Il existe également des groupes de femelles, élaborées de façon plus familiale, plus subtile aussi et nettement moins connues.

Les mâles adultes, toujours regroupés en duo, trio ou quadruplet, effectuent peu à peu des voyages de plus en plus longs, qui les mènent parfois à des centaines de kilomètres de chez eux, à la rencontre d’autres tribus et de leurs jolies femelles. Ces Don Juan insatiables quittent alors leur famille pour de longues périodes. Les «fiancées» croisées en cours de route les accompagnent un moment, avant de revenir bien vite chez leur maman, avec un futur bébé dans le ventre dont toute la famille prendra soin.

Même après leur séparation, l’enfant et sa mère gardent des contacts réguliers.
En Floride, le fait suivant a été rapporté : un mâle adulte, parti au loin depuis un an ou deux, est retourné visiter sa mère le jour de la naissance de son nouveau petit frère ! Il semble que ce comportement ne soit pas rare et que l’on puisse même parler de « fête » chez les dauphins.

 

En Floride et ailleurs, on a pu observer la constitution de super-alliances : des trios s’alliant à des duos ou à des quadruplets pour aller se bagarrer avec une autre alliance. Ces bandes élargies sont plus versatiles et changent rapidement de partenaires au gré d’une politique peu ou prou comparable à celle de l’homme, les amis d’un jour devenant les ennemis du lendemain, à cause d’histoire de femmes !

Chose plus étonnante encore, on observe fréquemment des amitiés inter-espèces entre les cétacés ou même d’autres espèces : ainsi, les dauphins Tursiops apprécient particulièrement la compagnie des globicéphales et des dauphins tachetés ou chassent avec les thons. Les Seigneurs de l’Océan, baleines et cachalots sont entourées d’égards et de signes de respect par des bandes entières de dauphins.
On a vu des Tursiops assaillir les bateaux des baleiniers en protestant à grands cris quand la chasse commençait, on a vu enfin- et à combien de reprises ! – des dauphins sauver des humains de la noyade, les protéger des requins ou guider leurs navires loin de récifs dangereux.


 

VIE SEXUELLE 

La vie sexuelle des dauphins est de type promiscuitaire, permettant par exemple des coïts à plusieurs et d’incessants échanges de partenaires, à n’importe quel moment de l’année.

Cette dernière caractéristique (l’indépendance du plaisir par rapport la reproduction) est le seul fait de l’homme, de certains grands singes et des cétacés. Même si des cycles existent- les enfants naissent à la belle saison – la vie sexuelle joue manifestement un rôle social essentiel chez les dauphins.

Caresses et séduction sont d’excellent moyens de résoudre les conflits mais aussi, puisque chaque dauphin peut potentiellement être le père de chaque enfant, d’assurer à n »importe à quel petit une protection rapprochée.

L’accouplement ressemble en revanche à une sorte de « viol simulé ». Sous l’eau, on n’est jamais de trop pour stabiliser une delphine et se livrer aux jeux de l’amour. Une fois ceux-ci lancés, néanmoins, l’imagination des dauphins ne connaît plus de limites et la sensibilité extrême de leur peau rend leurs échanges extatiques. Les préliminaires amoureux se prolongent souvent des heures avant qu’un double ou triple coït (chaque mâle succédant l’un à l’autre) ne conclue le rapport en quelques brèves et acrobatiques secondes.


CHASSE ET CUEILLETTE

 

Il existe une infinité de techniques de chasse en fonction du milieu marin et des traditions locales, qualifiées de «carrousel horizontal», «carrousel vertical», «bouilloire»,  «technique du mur» etc. Leur point commun  est de rassembler à coups de sonars tous les poissons d’un banc vers un centre afin de constituer une «boule de viande» où chacun vient picorer à son tour. Certains dauphins chassent également le poisson jusque sur la rive, en le poussant à s’échouer. L’exercice est plus périlleux, puisque le dauphin risque également de s’échouer en récupérant sa proie. D’autres enfin soulèvent des nuages de sable pour aveugler le poisson, d’autres encore repoussent les bancs contre une falaise.

Des groupes entiers s’en vont aussi en file indienne puis gagnent le large pour de plus vastes randonnées, qu’encadre une armada de « scouts » dépêchés alentour afin de repérer les meilleures zones de pêche. Lorsque ces scouts reviennent, ils se placent face au groupe, leur indiquent en cliquant-sifflant  le nombre de proies disponibles et tout le monde se dirige vers l’endroit désigné.

Les mères et grands-mères affligées de leur marmaille se contentent pour leur part de fouiller les fonds sableux ou les rochers à la recherche de menu fretin : coquillages, crevettes, raies, petits requins, céphalopodes, poissons plats, etc.

Le sonar est constamment utilisé pour repérer l’animal niché dans sa cachette puis pour le débusquer d’un coup sec, d’un seul «click» si massif et perçant qu’il assomme la petite proie. Certains dauphins protègent leur rostre avec une éponge creuse, de sorte qu’ils peuvent fourrager sans se blesser dans les fonds caillouteux.


JEUX

Les dauphins aiment jouer à tout âge et l’un de leurs sports favoris est le fameux «Jeu de l’Algue» que nombre de dolphin-watchers ont pu observer. L’objectif n’est pas de mettre le fragment d’algue ou l’objet «rigolo» (tee-shirt volé à un plongeur, emballage plastique, poisson vivant, parfois) à l’intérieur d’un but quelconque ou de gagner quelque partie que ce soit.
Tout au contraire, le jeu est coopératif et consiste essentiellement à réaliser les plus extraordinaires figures possibles avec l’objet choisi. On a pu voir ainsi de véritables champions lancer l’algue par-dessus leur aileron, la rattraper avec la caudale, l’envoyer vers l’une de leurs nageoires et la passer à leur voisin. Le jeu continue ainsi jusqu’à épuisement des joueurs et les humains seraient sans doute les bienvenus s’ils étaient capables de suivre le rythme !



SOMMEIL

Les Tursiops dorment seulement quelques heures à la fois.
Ils sont souvent actifs tard dans la nuit, afin de se nourrir de poissons ou des calmars qui remontent des profondeurs. On estime qu’ils passent en moyenne 33,4% de leur temps total à se reposer par petites siestes de quelques dizaines de minutes.
Il existe deux méthodes de base pour dormir en mer : soit les dauphins se reposent tranquillement dans l’eau, à la verticale ou à l’horizontale ou dorment tout en nageant lentement à côté d’un autre animal. Un dauphin peut également entrer dans une phase plus profonde de sommeil, surtout la nuit. Dans cet état, un dauphin ressemble à une bûche flottant à la surface de l’eau. Plus rarement, dans les eaux de faibles profondeurs, il peut aussi s’étendre un moment sur le sol.
Les dauphins mâles adultes, qui se déplacent généralement par paires ou par trios, nagent lentement côte à côte durant leur sommeil.

Le Grand Dauphin ne dort jamais qu’avec la moitié de son cerveau, fermant son oeil du côté opposé.
L’autre hémisphère reste éveillé à un faible niveau de vigilance tandis que l’oeil correspondant reste ouvert. Ceci afin de pouvoir sans cesse surveiller les prédateurs, les obstacles et les membres de son groupe. Cela lui permet aussi de remonter régulièrement à la surface pour respirer un peu d’air frais. Après deux heures en moyenne, le Tursiops inverse le processus, reposant le côté actif de son cerveau et mettant en sommeil l’autre hémisphère. On appelle cela la «sieste du chat», lequel, comme chacun sait, ne dort que d’un oeil !


MENACES 

L’océan est un monde dangereux, comparable à une jungle en trois dimensions, sans bosquets, sans taillis, sans aucun lieu où se cacher aux regards. La vie sociale des dauphins découle d’ailleurs directement de ces conditions exceptionnelles, puisque le groupe lui-même  «l’enveloppe magique», selon le mot de Ken Norris à propos des sténelles – constitue le seul abri. Non seulement des guetteurs en assurent la sécurité mais déjà, le seul fait de se déplacer en vastes ensembles d’individus présentant une apparence physique extrêmement similaire produit chez le prédateur un effet de brouillage.

Les cétacés, ces anciens ruminants retournés à la mer il y a trente millions d’années, ont adopté l’une des stratégies de survie efficace inspirées de leurs nouveaux voisins, les poissons : celle du banc ! Les grands requins sont en effet la principale menace qui pèse sur les enfants en bas âge et même sur les adultes aux corps souvent marqués de leurs féroces morsures. L’audio-vision du dauphin s’étend sur 360°, devant, autour et derrière lui, mais malheureusement pas au-dessus ni au-dessous de lui. Et c’est par ce chemin-là que les squales choisissent d’attaquer, en plongeant en piqué sur le dos de leur proie et en remontant en vrille.


 

VIEILLESSE ET MORT

Lorsqu’un dauphin vieillit, il s’assagit peu à peu et tend à moins voyager. Les femelles, quant à elles, gagnent en autorité, au fur et à mesure qu’elles avancent en âge et que leurs connaissances augmentent.
Une vieille delphine de soixante ans dispose à l’évidence d’une mémoire très riche, incluant de multiples itinéraires et cartographies de territoires de chasse, ainsi que la prévision fine des cycles saisonniers : à quel moment tel poisson se reproduit-il ? Où trouve-t-on les meilleurs calamars ? Quelles conclusions tirer de la position du soleil dans le ciel, à tel moment de l’année ou d’un certain type d’amoncellement de nuages annonçant ou non l’arrivée d’un cyclone ? Ce savoir est précieux pour les dauphins et c’est pourquoi, loin de les exclure du clan, on entoure au contraire les anciens de respect et d’attention. Chose extraordinaire, ces grands-mères, si nombreuses dans les tribus saines et actives, allaitent encore à l’occasion lorsque l’un de leurs petits enfants leur rend visite.

Quant aux mâles les plus anciens, deux ou trois jeunes les accompagnent souvent jusqu’à la fin de leur vie. Lorsque l’heure est venue, on soutient le mourant et on le soulève pour qu’il respire. Le cadavre tombera plus tard vers les abysses comme une feuille morte ou s’échouera sur la grève. Les dauphins prennent soin de leurs blessés et de leurs mourants, ce qui est exceptionnel dans le monde animal.

 


 

 LES PEUPLES DE LA MER

A lire ce qui précède, on ne peut s’empêcher de penser que les dauphins sont une sorte de « Peuple premier » de l »Océan, doté pour son malheur de nageoires et d’aileron plutôt que de mains et de pieds.
Leur vie est la même, leurs liens sont les mêmes et leur répertoire culturel sans doute identique, lui aussi, à celui de certains peuples humains sans écriture presque privés d’outils, tels les Aborigènes d’Australie ou les Indiens d’Amazonie, c’est-à-dire constitué de mythes, de prières rituelles ou de longs récits généalogiques, mais non moins intelligents que n’importe quels Humains.

Les Tursiops sont présents partout. Ils n’ont nul besoin de feu, ils ne construisent rien, ils ne détruisent rien, ils préservent leur environnement depuis des millions d’années.

A cet égard, ils constituent un évident succès de l’évolution puisqu’ils occupent, comme l’Homme occupe toutes les terres sèches, toutes les mers disponibles, tropicales ou tempérées, à l’exception des zones polaires. Y aura-t-il un avenir pour eux en ces mers polluées et mortellement  bruyantes ? Survivront-ils aux pétroliers géants qui souillent leurs terrains de chasse, aux thoniers qui les noient par millions chaque année dans leurs filets dérivants, à la famine dont la surpêche les menace ? Rien n’est moins sûr.


REFERENCES

Dolphin Cognition and behavior : a comparative approach”
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Dolphin societies, discoveries and puzzles
Edited by Karen Pryor and Kenneth S. Norris.University of California Press, 1991.

In Defense of Dolphins: The New Moral Frontier
Thomas I. White, Ph.D.  Blackwell Publishing. 2008

L’intelligence des dauphins

Techniques de chasses en Mer Noire

Cetaceans Have Complex Brains for Complex Cognition

Cortical complexity in cetacean brains
Patrick R. Hof, Rebecca Chanis, Lori Marino 2005

Mirror self-recognition in the bottlenose dolphin: A case of cognitive convergence 

The bottlenosed dolphin’s (Tursiops truncatus) understanding of gestures as symbolic representations of its body parts

H.Jerison “The Perceptual World of the Dolphins”
Dolphin Cognition and Behavior: A Comparative Approach
How the Dolphin see the world

Organization of Communication System in Tursiops truncatus Montagu

A Language to Describe the Structure of Pulsed Sounds in Bottlenose Dolphins (Tursiops Truncatus Montagu)
Vera M. Ostrovskaya, Vladimir I. Markov

The Ability of Bottlenose Dolphins, Tursiops Truncatus, to Report Arbitrary Information

The study of acoustic signals and the supposed spoken language of the dolphins

Cymaglyphs
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http://cordis.europa.eu/news/rcn/30407_fr.html

Signature whistle shape conveys identity information to bottlenose dolphins
Bottlenose dolphins can use learned vocal labels to address each other
Cultural transmission of tool use in bottlenose dolphins
Specialization and development of beach hunting, a rare foraging behavior, by wild bottlenose dolphins (Tursiops sp.)
La chasse au mur de boue
A division of labour with role specialization in group–hunting bottlenose dolphins (Tursiops truncatus) off Cedar Key, Florida

Types de sociétés chez les grands dauphins Tursiops
http://www.sarasotadolphin.org/juvenile-dolphin-behavioral-development-2/
https://www.sciencedaily.com/releases/2012/03/120329101510.htm
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The bottlenose dolphin community of Doubtful Sound features a large proportion of long-lasting associations

Dauphins au Bahamas
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Interactions ludiques entre une baleine et un dauphin

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