Le dernier rêve d’Iris

1. Pourquoi a-telle abandonné ? 

Dans une société côtière normale, le rôle d’Iris aurait été d’une importance vitale.
On sait que lorsqu’un dauphin vieillit – c’est à dire au-delà de 30 ou 40 ans – il tend à s’assagir peu à peu, voyage moins et reste près des femelles.
Celles-ci, en revanche, gagnent en autorité, au fur et à mesure qu’elles mûrissent et que leurs connaissances augmentent.
Une vieille delphine possède très certainement d’une mémoire extraordinairement riche en
informations précieuses, incluant les multiples itinéraires et cartographies mentales des territoires de chasse, ainsi que la prévision très fine des cycles saisonniers : à quel moment tel poisson se reproduit-il ? Où trouve-t-on les meilleurs calamars ? Quelles conclusions tirer de la position du soleil dans le ciel, à tel moment de l’année ou d’un certain type d’amoncellement de nuages annonçant ou non l’arrivée d’un cyclone ?

Ce savoir est indispensable à la survie du groupe et c’est pourquoi, loin de les exclure du clan, on entoure au contraire les anciens de respect et d’attention. Chose extraordinaire, ces vieilles grands-mères, que les premiers observateurs s’étonnaient de trouver si nombreuses dans des tribus actives, allaitent encore
à l’occasion lorsqu’un enfant leur rend visite.

Iris pour sa part, aurait donc été «doyenne de clan» au sein d’une petite société côtière regroupant une quinzaine d’individus génétiquement apparentés et s’intégrant à leur tour dans une communauté plus vaste d’une bonne centaine d’individus.
Elle aurait été entourée de ses filles, de ses soeurs et des multiples bébés, enfants et adolescents que tout ce petit monde n’aurait pas manqué d’engendrer.

De temps en temps, à la tête de sa troupe ou en compagnie de clans voisins, elle aurait mené quelques expéditions de chasse collective au large du Guatemala ou bien aurait été rendre visite à des amis ailleurs dans le Golfe du
Mexique. Mais la plupart du temps, son activité principale aurait été le « foraging» – la cueillette sous-marine
propre à ces  chasseurs-cueilleurs – l’éducation des petits et l’aide aux jeunes mamans inexpérimentées.

En bassin, rien de tout cela. Il n’y a rien à apprendre que la soumission à l’Homme et c’est lui qui s’en charge.
Rien à découvrir, rien à prévoir, pas de chemin à retenir ni de nouveaux poissons, de nouvelles algues à mémoriser.
Pas de petite crèche à surveiller – les bassins sont des cimetières d’enfants –ni de juvéniles à éduquer.

Iris ne sert à rien et elle le sait. Sans doute, éprouve-t-elle encore un certain bonheur à entendre près d’elle
exploser les éclaboussements intempestifs d’Ivo, ce delphineau fragile qu’elle a protégé de toutes ses forces dans l’enfer des bassins d’Anvers et ce, pendant 18 ans ! Il est en vie, il est adulte, en bonne santé et comme pour toutes les
mères, c’est ce qui compte avant tout.

Sans doute aussi, les autres femelles du Zoo de Duisburg la respectent-elle pour ce qu’elle est : une ancienne.
Mais personne ne communique dans ces lieux, personne ne se parle et il n’y a rien à se dire, de toutes façons.
Iris doit se sentir abominablement seule et inutile.

Quant aux shows, ils n’ont plus de sens pour elle.
Elle en a tant « presté » tout au long de sa vie ! Et puisqu’elle a moins faim, que les récompenses en poissons l’indiffèrent, elle s’offre le seul caprice, l’unique acte de liberté qu’elle ait jamais posé : elle refuse le travail forcé.
Et elle dort, ostensiblement, durant toute la durée des spectacles…
Bravo Iris ! Bien envoyé !

2. A quoi pense Iris quand elle ne fait rien ? 

Mais à quoi peut bien penser Iris quand elle se tient ainsi, prostrée des jours entiers dans un angle de son petit bassin, les deux yeux immergés, l’évent et l’aileron émergeant seuls de la surface ?  Personne n’en sait rien, bien sûr, ni pourquoi elle agit de cette manière.

Mais nous pouvons à tout le moins supposer que son cerveau dégage une intense activité mentale et que cette delphine pense ou rêve la plupart du temps.

Il convient en effet de se souvenir des quelques faits suivants lorsqu’on se réfère aux grands dauphins et que l’on tente d’imaginer leur univers mental :

– Le poids moyen d’un cerveau de dauphin Tursiops est de 1587 grammes. Son coefficient encéphalique est de l’ordre de 5.0, soit à peu près le double de celui de n’importe quel singe. Par ailleurs, les circonvolutions du cortex cervical sont plus nombreuses que celles d’un être humain : l’indice de « pliure » (index of folding) est ainsi de 2.86 pour l’homme et de 4.47 pour un cerveau de dauphin de taille globalement similaire.
L’épaisseur du cortex est légèrement plus faible chez le dauphin que chez l’homme mais l’ensemble des
zones associatives, dévolues la pensée, au langage et aux concepts abstraits sont également développées
chez les deux espèces.

– Le dauphin Tursiops dispose d’une vie sociale hautement sophistiquée, organisée en alliances, clans, tribus
et super-alliances. Les enfants sont élevés jusqu’à l’âge de 15 ans. La vie moyenne d’un dauphin est
comparable à la nôtre. Cet animal est capable d’utiliser certains outils sous l’eau. Il collabore de plein
gré avec l’homme lors de pêches collectives et sauve régulièrement des nageurs
en perdition ou des voiliers égarés. Selon les plus récents travaux de Bel’kovich, Markov et Nollman, le
dauphin fait usage d’un mode de communication supérieurement élaboré équivalent à un langage. Enfin, ce cétacé
passe avec succès le test du miroir en reconnaissant sa propre image, prouvant ainsi qu’il a une pleine
conscience de lui-même.

Au vu de ces faits, on peut dès lors difficilement douter qu’Iris soit capable de penser.
Mais à quoi ? Et de quelle manière ?

Durant ses périodes de vigilance maximale, il doit s’agir d’interminables ratiocinations et de pensées en
boucle, essentiellement tissées de souvenirs, puisque l’univers actuel d’Iris est extrêmement pauvre en événements nouveaux.

Et si nous admettons avec Vladimir Markov et d’autres scientifiques que le dauphin dispose bien d’un langage conceptuel, alors de telles pensées doivent s’exprimer en « mots », c’est à dire à l’aide de ces mystérieux sémantèmes graphiques dont se servent les dauphins.

Par flashs, des images crues lui reviennent peut-être de ses anciens compagnons, malades, toussant, crachant, râlant leurs agonies tout au long de nuits interminables ou sanglotant en réclamant une mère depuis longtemps noyée.
Elle revoit Jan, Napo, Ina, Odin, Orfee, Prinses, Querida, Pat, Nicky, Dolly, Illas, tous les gens de son clan capturés avec elle et qui l’un après l’autre, on rendu l’âme dans la piscine blafarde du Zoo d’Anvers.

Et puis la route de Flandre en Allemagne, sur un mauvais brancard posé dans un camion.
Et d’autres morts encore :
Play Boy, Duphi, son dernier bébé, d’autres agonies, chagrins, terreurs et bagarres sanglantes peuplent ainsi
le cerveau d’Iris qui, comme tout être conscient, doit peiner à leur échapper.

Sans cesse, la vision de tous ces gens raides, crevés, tirés comme de gros paquets mous hors de l’eau sur
le carrelage du rebord doit venir l’obséder, comme ces anciens du Viêt-Nam qui revivent sans fin leurs combats. Un à un, elle les revoit partir ou prestement euthanasiés, ses amis d’infortune, ses compagnons venus de toutes les mers du monde…

Et quand elle lève la tête, le décor n’a pas changé.
Elle est toujours dans l’abattoir..

Panique et désespoir : Playboy est en train de mourir !

3. le dernier rêve d’Iris 

Compte tenu de son immobilité, et malgré les perturbations que lui causent les shows deux fois par jour, les pensées en boucle d’Iris doivent bien vite basculer dans le songe.
Iris rêve… mais le sommeil du dauphin est loin d’être semblable à celui de l’être humain.

On sait que les cétacés ont un cycle de vie complet dans l’eau.
En tant que mammifère, ils sont néanmoins obligés de respirer l’air atmosphérique et doivent donc remonter à la surface de l’eau de manière régulière. En outre, du fait des eaux en surface souvent agitées, le cétacé doit se maintenir en mouvement pour conserver sa position.

Chez les dauphins, la phase d’éveil est identique aux autres mammifères. L’électroencéphalogramme présente
des ondes courtes, rapides simultanées dans les deux hémisphères et ceci durant une moyenne de 16 heures sur 24.

Le sommeil lent est lui identique à celui de l’homme et dure environ une heure sur vingt-quatre. La principale particularité du dauphin réside dans le fait que son sommeil est « unihémisphérique ».
C’est à dire que lorsqu’un hémisphère dort » (onde lente par ex: dans le droit), l’autre hémisphère reste  »
éveillé »(onde rapide dans le gauche.) Cette alternance ure de 10′ à 2h1/2 par hémisphère pendant 8h/24.
Le sommeil profond ne peut donc être qu’unilatéral.

Les sténelles à long bec (Hawaï) plutôt nocturnes, se regroupent par 40 à 60 et dorment en rond et d’un seul oeil.
Celui orienté vers la mer reste ouvert. Ils changent de position au bout d’un moment, et donc changent d’œil et d’hémisphère.
Deux ou trois dauphins restent éveillés pour surveiller et prévenir le groupe d’éventuels dangers. Le dauphin commun se repose et chasse à n’importe quelle heure. Le Tursiops calque son sommeil en fonction de l’activité de ses proies. Le dauphin blanc du Pacifique est diurne.
(Données scientifiques extraites du site
Souffle de Mer)

Lorsqu’un songe survient, il ne peut donc nécessairement qu’apparaître sous forme d’une sorte d’hallucination, puisque l’autre hémisphère demeure pleinement vigile ! 
Le rêve vient donc se superposer au monde réel ou y fusionne de multiples manières.

Photo JP Von der Berghe.

Iris aurait pu vivre pendant plus de cinquante ans. Ici, delphine et enfant dans le Golfe du Mexique

Ainsi, du fond de son micro-bassin et sur le mur même qui lui fait face, Iris assiste-telle aux jeux des delphineaux dans les vagues tièdes du Golfe du Mexique. 

Elle retrouve ses amis, ses sœurs, sa mère, les champs de graminées marines qui lui caressaient le ventre et la douceur du vent et du soleil sur son aileron. Elle regarde les pélicans bruns qui survolent le ciel chauffé à blanc.

Elle entend le son du ressac sur la jetée, elle goûte le sel de la mer tiède chargée de plancton et d’algues en fragments, elle observe sous le sable filer les poissons plats, elle scanne de son sonar les gros buissons d’éponges et les
crabes qui s’enfuient…
Tout le monde de son enfance. Cet univers inouï où elle vécut heureuse durant près de douze années…

Un jour, bien sûr, un jour très proche, le rêve deviendra trop intense.
Iris partira pour son ultime expédition, elle s’enfoncera si loin dans l’océan de rêve qui s’ouvrira devant elle, au-delà des murs du delphinarium, qu’elle en oubliera le chemin du retour et s’en ira, droit devant, dans les flots infinis du Paradis Dauphin, laissant dans son sillage la cruauté des Hommes….

Libre, enfin, dans la Mort.

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