Les grandes cultures cétacéennes

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Le monde mental des cachalots nous reste impénétrable

La culture chez les dauphins et autres cétacés

Une introduction à l’étude menée par Luke Rendell (Dalhousie University) et Hal Whitehead, Professeur de Biologie (Dalhousie University), co-auteur de « Cetacean Societies: Field Studies of Dolphins and Whales » (Chicago University Press 2000 ) 


En mars 1998, le « Conseil Mondial des Chasseurs de Baleines  » (World Council of Whalers) affirmait publiquement sa conviction profonde que « la chasse à la baleine contribue de manière significative à renforcer l’identité et l’intégrité des communautés humaines en satisfaisant leurs besoins culturels ».
Pourtant, alors qu’ils tuent pour préserver leurs propres cultures traditionnelles, les peuples chasseurs de baleines détruisent bien plus que de simples cétacés : ils détruisent également la culture de ces mammifères marins.

En dépit de toutes les difficultés de l’observation sur le terrain, il apparaît en effet de plus en plus clairement que les cétacés disposent de cultures complexes et importantes.

Mais qu’est ce qu’une « culture ? ». Les définitions de ce concept ont beaucoup varié.
Pour la plupart des biologistes qui étudient l’évolution des espèces, la culture constitue l’ensemble de l’information transmise d’une génération à l’autre par le biais de l’imitation ou d’un enseignement direct.
Ces scientifiques s’intéressent tout particulièrement à la manière dont la culture évolue et comment elle affecte les modifications génétiques.

Bien que tous les animaux possèdent leurs cultures propres, depuis les chants d’oiseau variant selon des dialectes jusqu’aux outils utilisés par les chimpanzés, les biologistes s’accordent généralement à considérer qu’un abîme sépare les traditions de ce type et les authentiques cultures humaines, infiniment plus riches et plus complexes que tout autre. Ces biologistes ont malheureusement fort peu étudié les grandes cultures cétacéennes…

L’essentiel de ce que nous savons du comportement des cétacés repose sur l’observation de quatre espèces typiques : la baleine à bosse, le dauphin Tursiops, l’orque et le cachalot. Chacune de ces espèces dispose de cultures remarquables.

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Les dauphins portent des noms propres


L’une des cultures parmi les plus connues est celle, superbe, de l’art du chant chez les baleines à bosse.
Les mâles de cette espèce, quelles que soient leurs zones de reproduction dans l’océan, chantent pratiquement la même chanson, qui se modifie au fil du temps.
Ainsi, deux mâles qui se trouvent à des milliers de kilomètres l’un de l’autre peuvent chanter un air identique, mais celui-ci sera différent l’année suivante pour tous deux, et pour n’importe quel mâle de ce même océan.
Cette progression synchronisée de la culture par-delà d’immenses espaces n’est connue que chez les humains : pensons par exemple aux hit-parades internationaux dans le domaine de la pop-music !

La culture semble également importante dans le contexte des aires de nourrissage des baleines à bosse.
Mason Weinrich et ses collègues ont observé ainsi l’apparition d’une nouvelle méthode d’alimentation assez complexe – « l’usage habile du coup de caudale  » – adoptée par les baleines à bosse de la zone méridionale du Golfe du Maine en moins d’une année.

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Baleine à bosse en train de chanter, penchée la tête sous l’eau, sans reprendre son souffle.


Contrairement à ces cultures à changement rapides propres aux baleines à bosse, les cultures des odontocètes peuvent s’avérer plus stables.
Ainsi, à Shark Bay, en Australie occidentale, quelques dauphins Tursiops ont choisi de placer des éponges sur leurs rostres au moment de s’alimenter. Rachel  Smolker et ses collègues pensent que cet usage permet aux dauphins de fourrager dans les crevasses rocheuses à la recherche d’invertébrés ou de poissons sans se blesser la peau.
Le port de l’éponge sur le rostre au moment du « foraging » semble se transmettre essentiellement de la mère à la fille, comme une forme de culture transgénérationnelle. Mais les dauphins Tursiops disposent de techniques encore bien plus complexes, qui se transmettent également par la voie culturelle.

A Laguna, au Brésil – comme d’ailleurs en Mauritanie et en d’autres lieux du monde – un groupe de dauphins et des pêcheurs humains utilisent une série de signaux pour coordonner leur pêche commune.
Les dauphins poussent les poissons dans les filets des pêcheurs et les deux parties en tirent grand avantage.
Cette technique de pêche a été transmise simultanément par la voie culturelle au sein des deux espèces – humaines et delphinienne – depuis 1847.
On connaît également des traditions de coopération identique entre les pêcheurs humains de Myanmar et les dauphins de l’Irrawaddy.


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Orques en Arctique

La culture cétacéenne qui nous est la mieux connue est celle des orques ou épaulards.
Le stade le plus avancé de cette « culture orque » se situe au niveau de l’organisation sociale.
Un « pod  » (un clan) regroupe un ensemble d’individus, douze en moyenne, apparentés génétiquement et disposant d’un dialecte distinct de tous les autres, qui se maintient au-delà de plusieurs générations. D’autres aspects de cette culture impliquent le choix de régimes alimentaires particuliers, diverses techniques de chasse spécifiques à chaque « pod » ainsi que diverses façons de se saluer lors des rencontres entre clans.

Une véritable transmission culturelle a pu être attestée chez les orques sauvages.
Au large des côtes de l’Argentine et des îles de Crozet, les orques font usage d’une technique de capture très curieuse : ils s’échouent volontairement sur un bord de plage, se saisissent d’un phoque et l’entraînent dans l’eau.
Cette méthode n’est pas sans risque, puisque l’orque peut se jeter trop loin sur le sable et s’échouer de manière définitive, ce qui signifie une mort certaine.
Afin de prévenir ce genre d’accidents, il n’est pas rare de voir des mères et leurs enfants s’exercer sur la plage, même en l’absence de phoques. Si le jeune se trouve en difficulté à cause de son enthousiasme excessif, sa maman s’arrangera pour le repousser dans l’eau.
Il s’agit là d’un enseignement en bonne et due forme, supposant une véritable démonstration et l’apprentissage d’une série de gestes à mémoriser.


 

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Les cachalots semblent également disposer de cultures spécifiques, propres aux groupes de femelles.
Des dialectes sont attestés chez eux comme chez les orques, de même que diverses stratégies de défense et de fuite à l’égard des prédateurs.

Encore une fois, ces comportements se maintiennent d’une génération à l’autre et font donc l’objet d’un apprentissage.
Néanmoins les associations de femelles ne sont pas aussi stables que chez les épaulards : il arrive qu’un groupe se divise en plusieurs unités ou que les individus quittent un clan pour en rejoindre un autre.

On peut se demander dès lors comment il est possible que ces cultures se maintiennent dans des groupes aussi fluides.
La réponse est sans doute la même que chez l’être humain : la conformité. Nous adoptons activement la culture du groupe dont nous faisons partie, que ce soit au niveau du langage, de la cuisine ou de l’habillement.

Même si nous en savons finalement fort peu sur la complexité de ces cultures cétacéennes, il semble qu’elles partagent certaines caractéristiques que l’on ne retrouve pas ou fort peu chez les autres espèces, à l’exception de l’homme.

– changement synchronisé et à large échelle des phénomènes culturels, tel qu’on l’observe lors de l’évolution des chants des baleines… ou des « hit-parade » et de la mode chez les humains.

– stabilité de certaines cultures au-delà de plusieurs générations.

–  multiculturalisme, observé chez les orques et les cachalots : plusieurs groupes de cultures différentes interagissent sur le même territoire et s’influencent les uns les autres.

La stabilité et le multiculturalisme sont particulièrement intéressants, dans la mesure où ils fournissent les conditions nécessaires pour que la culture influence l’évolution génétique.

Lorsque des groupes de cultures différentes se rencontrent, ce sont ceux dont les usages sont les plus performants qui l’emportent au bout de quelques générations. De ce fait, leurs gènes se répandent davantage.
Pensons par exemple aux Européens qui se sont répandus partout dans le monde, du fait de leur technologie avancée, de leurs armes ou de leurs navires capables d’affronter la haute mer.

On soupçonne aujourd’hui que les « cultures orques » ont pu également influencer la diversification génétique de cette espèce.
Par exemple, les orques du Canada vivent de deux manières très différentes : on trouve des « résidents » ou « côtiers » qui ne mangent que du poisson – du saumon le plus généralement  – et les « transients » (ou hauturiers)  qui se nourrissent d’autres mammifères marins tels que phoques ou marsouins.

Les résidents et les hauturiers disposent de moeurs, des structures sociales et de dialectes extrêmement différents les uns des autres.
Ils sont également génétiquement distincts, et montrent des différences subtiles dans la coloration.

Jim Baird, Jim Heimlich-Boran et Sara Heimlich-Boran, des cétologues spécialisés, ont étudié ces différences.
Leur travail suggère que la distinction entre hauturiers et résidents a pu initialement se produire de manière culturelle, lorsque quelques groupes ont commencé à se spécialiser dans la chasse aux poissons, alors que d’autres se concentraient sur les mammifères marins.

Dans mon ouvrage, je fais référence à la notion de culture pour d’autres comportements peu communs.
Ainsi, les orques, les cachalots et les globicéphales vivent tous au sein de  » groupes matrilinéaires « .
Dans ces unités sociales, les femelles et certains mâles également passent la totalité de leur vie en compagnie de leurs parents de sexe féminin. Comparées à d’autres cétacés, ces espèces font montre d’une très faible variabilité de l’ADN transmise par la mère.
Ma thèse est que ceci constitue peut-être un souvenir de la concurrence culturelle passée entre les groupes, l’ADN des groupes les plus culturellement performants s’imposant parmi les autres populations.

Ainsi, l’on peut affirmer que les cétacés sont le seul groupe du genre animal avec l’être humain pour lequel la culture a influencé l’évolution génétique. J’espère dès lors que les scientifiques qui étudient les cétacés vont se mettre à penser un peu plus comme des sociologues ou des anthropologues, compte tenu de l’importance des phénomènes culturels sur les modes du comportement qu’ils observent.

La culture de cétacés ne doit cependant pas être sur-estimée.
A bien des égards, il s’agit certes là d’un type de culture plus sophistiquée qu’aucune autre culture non-humaine existante mais nous ne devons sans doute pas nous attendre à trouver chez les cétacés des « phénomènes culturels » comme les humains savent en produire, tels que l’écriture, la religion ou la technologie.

Cependant, j’insisterai sur le fait que ces cultures cétacéennes sont à tout le moins aussi complexes que les cultures de ces peuples qui s’autorisent à les tuer au nom de leurs traditions ».

Hal Whitehead /Luc Rendell
The cultures of whales and dolphins

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Le chant des baleines à bosse

deux dauphins jouent avec deux baleines

7 baleines à bosse tentent de sauver un bébé baleine grise


 

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Dauphins libres : langage et intelligence

Le cachalot : un être de culture, de bonté et d'intelligence, doté d'un cerveau monstrueux.. Ici dépecé par l'homme pour...sa viande !