L’incroyable histoire de l’orque Old Tom

Old Tom en pleine action lors d'une chasse à la baleine menée conjointement par des orques et des hommes.

Old Tom en pleine action lors d’une chasse à la baleine menée conjointement par des orques et des hommes.

L’incroyable histoire de l’orque Old Tom

Eden whaling story

Nous savons depuis longtemps que les dauphins se plaisent  à coopérer avec l’homme. 
Les pêches menées conjointement par ces deux espèces de mammifères sont bien connues en Birmanie ou en Mauritanie, pour ne citer que les plus connues.

L’histoire de l’orque Old Tom nous offre quant à elle l’exemple d’un autre type de coopération, sans doute plus troublante et plus délicate à justifier sur le plan éthique, mais qui nous fournit néanmoins une nouvelle preuve de la prodigieuse adaptabilité culturelle des grands cétacés.

A Eden, une obscur port de pêche situé au sud de la ville de Sydney (Australie) existe un petit musée local. Là se trouve exposé le squelette d’une orque. C’est son histoire stupéfiante mais vraie, celle de l’orque Vieux Tom, que je vais vous raconter à présent.

Cette histoire commence à la fin du 19ième siècle, lorsque la pêche à la baleine est encore une affaire rentable en Australie. 

A l’époque, Vieux Tom était le chef d’une tribu d’épaulards voyageurs, connue sous le nom des « Tueurs de l’Eden ».
On sait qu’à la différence des orques résidant le long des côtes, qui ne mangent que du saumon et sont bien plus
paisibles, celles qui vivent en haute mer attaquent presque tout ce qui bouge, phoques, dauphins, marsouins ou baleines et mettent à mort leurs prises de façon très cruelle. Ces orques voyageuses ou « transient » sont un peu les « Gengis Khan » de l’océan : leur simple appel sifflé suffit à faire fuir instantanément tous les poissons et les cétacés des environs, de la même manière que le rugissement du tigre fait s’envoler les oiseaux et fuir les cervidés en forêt…

Vieux Tom et ses amis étaient de cette race-là.
Un jour, ils se mirent en peine d’observer les humains.
Ils virent que ces primates aux gestes lents mais à l’outillage infernal chassaient la même proie qu’eux.
Alors les orques se dirent sans doute entre elles : « Joignons nous à ces Singes et nous attraperons davantage de baleines ! »

Et c’est ce qu’elles firent.
De 1843 à 1930, ces extraordinaires créatures revinrent chaque année au large de la baie de Two Fold et de sa petite ville de pêcheurs du nom d’Eden et jouèrent un rôle essentiel dans le développement de l’industrie baleinière locale.

Bien vite, en effet, leur coopération devint indispensable : l’automne fut décrétée  » saison de la chasse à la baleine  » car c’était l’époque où Vieux Tom et ses Tueurs de l’Eden arrivaient. Eden fut leur base de chasse pendant près de quatre-vingts ans et la famille Davidson, leur principale associée durant la même période.

Tous les épaulards de la tribu de « Vieux Tom » portaient des noms car on les distinguaient facilement les uns des autres grâce à leur aileron dorsal. Dès qu’ils avaient repéré une baleine, quelques orques se précipitaient vers le port pour alerter les humains qu’une proie potentielle arrivait. Ils déboulaient alors dans le port et sifflaient à tout
rompre pour avertir les baleiniers et les engager à les suivre , pendant que d’autres orques s’affairaient déjà à freiner la progression de la baleine au large.

Comme les bateaux étaient encore bien lents à se mouvoir de ce temps-là, « Vieux Tom » se saisissait de la chaîne de l’ancre pour tirer l’embarcation à sa suite et l’emmener à l’endroit où se trouvait la baleine.
D’habitude, les baleines harponnées entraînent le bateau derrière elle pendant des heures, jusqu’à ce qu’elles manquent de force, s’épuisent et meurent. Pour éviter cela, les orques se jetaient sur le dos de leur victime blessée pour l’empêcher de refaire surface et de respirer.

Vieux Tom avait l’habitude de se saisir de la corde reliée au harpon avec ses dents et de peser de tout son poids pour ralentir encore la course de la baleine. Des années de cette pratique lui valurent d’avoir les dents usées jusqu’aux gencives.

Lorsque la baleine était ramenée et ancrée au port, on l’y laissait quelque temps. Le corps coulait d’abord, les orques prenaient leur part – langue et lèvres pour l’essentiel – puis le cadavre gonflé de gaz remontait en surface et c’est alors seulement que les humains le dépeçaient afin d’en extraire l’huile, les fanons, et toutes sortes d’autres matériaux encore utiles en ces temps d’avant la matière plastique.

Il arrivait parfois que les orques arrivent au port en pleine la nuit et qu’ils réveillent les pêcheurs. Ils les emmenaient alors avec eux dans l’obscurité la plus totale et si jamais l’un ou l’autre bateau s’égarait, les cétacés lui indiquaient le chemin en frappant de la queue sur l’eau. Tom et son équipe se concertaient ensuite pour pousser la baleine en direction des navires des pêcheurs. George Davidson, le dernier témoin vivant de cette histoire incroyable, pouvait dire où se trouvait la baleine sous l’eau rien qu’en observant les épaulards en surface.

Un beau matin, un vieux pêcheur du nom d’Allie Gregg découvrit pourtant le cadavre de Vieux Tom flottant à la
surface.
C’était le 17 septembre 1930. Quel âge avait Tom lorsqu’il décéda ?
35 ans, 50 ans ou même 80 ans ? Personne ne le sait vraiment..
Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’il revint chez ses amis humains pour mourir, lui, l’orque « transient », le nomade des mers libres et qu’il laissa derrière lui toute une ville en pleurs.

Un baleinier suggéra que l’on conserve son squelette dans un musée. C’est ce qu’on fit et c’est là qu’ on peut encore le voir aujourd’hui, avec ses dents tordues et usées d’avoir tiré si souvent le câble des bateaux pour les amener en mer. Quant aux autres membres de sa tribu, ils disparurent tous, tous ensemble, au lendemain de sa mort. Personne ne les revit jamais.

Old Tom aujourd'hui

George Davidson fut pour sa part le dernier baleinier d’Eden.  Après la mort de Tom, en 1932, il posa définitivement son harpon au coin de la cheminée et clôtura ses affaires. Toute chasse à la baleine s’arrêta dans le village.

Sans doute cette pêche si cruelle devenait-elle de moins en moins lucrative en ce début du vingtième siècle, mais surtout, Davidson avait perdu l’envie de poursuivre cette activité. Le succès de ses expéditions dépendait en effet largement de la redoutable efficacité de ses amis « rabatteurs de baleines » marins.

On sait depuis longtemps comment les orques, qui sont des êtres hautement intelligents, traquent et encerclent les baleines géantes de manière particulièrement féroce au sein des océans profonds.

Mais il n’y a q’un seul exemple connu de chasse commune avec l’homme et c’est sur les côtes méridionales des Nouvelles Galles du Sud en Australie qu’elle eut lieu. Cette coopération elle-même n’a jamais existé qu’entre un groupe d’épaulards précis, la tribu du Vieux Tom, et une seule tribu d’humains connue du nom de « Davidson ».

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