L’industrie des delphinariums

Hershey Park Pennsylvanie.

Hershey Park en Pennsylvanie. Le bassin n’abrite plus aujourd’hui « que » des otaries (2015).

 

2005

L’industrie des delphinariums
Une multinationale de la mort et du mensonge

On a trop peu parlé dans la presse d’une remarquable «Proposition de résolution relative à l’interdiction de toute nouvelle implantation de delphinariums sur le territoire belge et au suivi médical et scientifique du delphinarium de Bruges » (Document 51 1430/001) publiée le 10 novembre 2004 dans les annales parlementaires.

Ce texte est pourtant révolutionnaire en ce qu’il affirme clairement et pour la première fois au niveau officiel que :

« Le delphinarium est un lieu où quelques animaux « payent » pour
l’espèce.  L’éventuelle multiplication de ce type d’entreprise en Belgique n’est donc pas souhaitable.
Les numéros répétitifs destinés à amuser le public ne sont pas le reflet de ce qu’est réellement un dauphin, n’apprennent rien au public sur les multiples facettes de cet animal et ne sont pas le meilleur exemple d’éducation au respect de l’animal ».

Il s’agit donc là d’un indéniable pas en avant.
En revanche, on s’étonnera de ce que cette Résolution reprenne presque mot pour mot les mensonges distillés par les delphinariums
et qui peuvent se résumer en quatre points :

1. La captivité des cétacés contribue au progrès scientifique.

2. Les dauphins se reproduisent si bien en bassin que les captures en mer deviennent inutiles.

3. La réhabilitation des dauphins captifs est impossible.

4. Les conditions de vie en captivité se sont améliorées de manière radicale durant ces dernières années.

Dauphin captif à Hershey Park (USA). La plupart des delphinariums ne respectent même pas les normes d’accueil déjà minimalistes de la WAZA.

Revenons, s’il vous le voulez bien, sur chacune de ces assertions :

1. Pour ce qui est d’une meilleure connaissance scientifique des dauphins, il est indéniable que certaines données fondamentales relatives à leur physiologie et à leurs compétences cognitives ont pu être collectées jusqu’aux années 70, au prix de souffrances inouïes, dans ces mouroirs qu’étaient alors les delphinariums américains et européens.

Ces recherches n’ont cependant eu qu’un faible impact sur la préservation des populations libres et ne visent plus aujourd’hui qu’à maintenir en vie des animaux captifs dont le prix d’achat augmente de manière exponentielle.
On voit mal d’ailleurs comment elles pourraient venir à bout des terribles problèmes de pollution chimique et sonore, de prises de pêche accidentelles, de captures commerciales ou de sous-alimentation dont souffrent les cétacés.

Quant aux travaux menés sur la communication et le sonar, notamment par le Dr John Lilly ou le Dr Louis Herman, on sait qu’ils ont surtout servi à modéliser des armes de guerre ou à exploiter le cétacé comme tel.

En 2005, rappelons-le, près de 60 dauphins-soldats armés jusqu’au rostre gardent toujours les porte-avions de la US Navy au large de l’Irak.

Les recherches éthologiques réellement pertinentes  quelquefois financées par certains grands delphinariums (l’Aquarium de Vancouver, par exemple) qui se rachètent ainsi une bonne conscience – ne se mènent plus qu’en mer.

Elles seules sont en effet à même de rendre compte de toute la complexité de la vie des cétacés, ces êtres intelligents dotés du sens du soi, de cultures et de libre-arbitre et qui, à l’instar de l’Homme, n’ont d’existence réelle qu’au sein de leur champ social et de leur environnement naturel.

2. Aucun cadastre global et fiable n’existe au niveau européen ni moins encore au niveau mondial concernant les naissances en bassin.

Il est donc difficile de savoir si les delphinariums pourront un jour devenir vraiment « auto-suffisants », comme ils en rêvent et produire en circuit fermé leurs propres dauphins de batterie.
A l’heure actuelle, en tous cas, les dauphins fondateurs – c’est à dire capturés en mer – semblent encore et toujours nécessaires pour assurer l’élevage forcé de delphineaux domestiques, pauvres marionnettes blêmes vidées de leur culture pour être mieux encore soumises au bon vouloir de l’homme.

Qu’on en juge :

En 1990, 2 dauphins ont été capturés par l’Aquarium de la Havane puis revendus au Zoo de Barcelone. 4 autres dauphins cubains ont été livrés à Cadaquès en 1993 et 6 encore à l’Octopus Park (Canaries) en 1995.

Toujours capturés à Cuba, 2 dauphins femelles ont été livrées au delphinarium de Nuremberg au même moment, tandis que 4 dauphins, mâles et femelles, arrivaient au Parc Astérix en 1988, moins d’un an après leur capture en pleine mer. 3 de ces individus sont morts aujourd’hui.

Début 2002, le Parc Mundomar en Espagne commanditait la capture de 6 Tursiops au Mexique, dont la moitié mourut peu après. Les autres furent transférés au Zoo Marine (Portugal) où se trouvaient déjà 2 de nos dauphins de Bruges.

Le Parc Océanographique de Valence, qui s’est ouvert en 2003 envisageait, selon la WDCS, d’attraper 44 dauphins à Cuba, à raison de 10 ou 12 par an, pour peupler ses « somptueux » bassins d’une superficie de 80.000m2 et de 42 millions de litres d’eau. Des bélougas, probablement d’origine russe, y sont déjà confinés. En décembre 2004, le delphinarium de Loro Parque à Tenerife envisageait d’importer 4 orques au départ des Etats-Unis, etc.

On sait aussi que tout récemment encore, plusieurs dizaines de dauphins furent capturés avec la dernière violence par des trafiquants espagnols aux ordres d’un mystérieux consortium aux Iles Salomon (28 d’entre eux séjournèrent dans un camp marin à Parque Nizuc, Mexique avant d’être revendus… où ?) mais également en Haïti, au Sénégal et en Guinée Bissau, tous pays gravement déstabilisés.

Quant aux quotas de captures prévues par le Gouvernement russe en 2005, ils s’élèvent à 6 orques, 1270 bélougas(dont une partie destinée à la boucherie japonaise), 5 dauphins Tursiops, 5 globicéphales et 10 dauphins à flancs blancs du Pacifique.

Chaque année, l’industrie internationale de la captivité encourage les pêches sanglantes d’une cruauté inouïe de dauphins à Futo et Taiji (Japon), dont elle se réserve une part.
Certains dauphins issus de telles prises ont transité par Harderwijk avant de rejoindre les USA…

 

Dauphin et son enfant lentement noyés à Taiji par un tueur japonais. Ceux-ci n'iront pas au delphinarium... Copyright Sea Shepherd

Dauphin et son enfant lentement noyés à Taiji par un tueur japonais. Ceux-ci n’iront pas au delphinarium… Copyright Sea Shepherd

 

3. La réhabilitation des dauphins captifs impossible ?

A cet égard, il faudrait demander l’avis de Ariel et Turbo, sauvés de l’enfer du cirque ambulant Mundo Marino, mais aussi celui de Rocky, Missie, Silver, Bahama-Mama, Annessa, Echo, Misha, Joe, Rosie, Flipper et de tant d’autres captifs au long cours qui, au terme d’années de souffrances et d’humiliations, ont pu rejoindre sans encombre une tribu de dauphins libres.

Si les exemples sont innombrables de réhabilitations en mer menées avec succès, on peut cependant aussi imaginer des formes de «liberté intermédiaire», tels que lagons à ciel ouvert ou baies fermées.

Les dauphins enfermés depuis trop longtemps pourraient enfin s’y prélasser au soleil, poursuivre des poissons vivants et jouir de la caresse du vent et des marées sur leur peau rongée par le chlore.
Ce type de refuges existe pour les grands singes, les éléphants et autres vieux animaux usés par les cirques ou les zoos… mais pas pour les cétacés.

Ric O'Barry se prépare à libérer Ariel et Turbo.  Photo Hélène O'Barry

Ric O’Barry se prépare à libérer Ariel et Turbo. Photo Hélène O’Barry

4. Les conditions de vie en bassin se sont améliorées ?

Certes, nous n’en sommes plus, du moins en Europe et aux Etats-Unis, au temps du terrible bassin réniforme d’Anvers où les dauphins mouraient comme des mouches et au monde duquel la delphine Iris, décédée à Duisburg à 32 ans d’une prétendue « leucémie due à l’âge » mais surtout de désespoir, n’aura finalement jamais échappé.

Mais à côté de 2 ou 3 « bons delphinariums », certes un peu mieux gérés et plus vastes qu’autrefois –cela dit, une salle de bal cadenassée vaut-elle mieux qu’une cellule ? – rappelons qu’il existe déjà plus d’une trentaine de cirques aquatiques rien qu’en Europe.

Chaque année, de nouvelles structures s’ouvrent en Chine, au Japon (près de 50 aujourd’hui !), en Thaïlande, en Amérique centrale et surtout dans les Caraïbes, qui se contentent de capturer des dauphins, de les maintenir en vie un temps donné, puis de les remplacer dès qu’ils meurent. On imagine mal en effet que des mamans dauphins puissent élever leur enfant dans de telles conditions de promiscuité.

Membre éminent de cette vaste communauté internationale de «montreurs de dauphins», le Delphinarium de Bruges n’est évidemment pas isolé sur une île.
l appartient désormais à un consortium espagnol qui possède plus de 11 parcs d’attractions en Europe et qui propose à son public tant des cétacés et des otaries que des numéros de fauconnerie, des perroquets à vélo ou des toboggans aquatiques.
Le groupe français Grévin gère à la fois le « musée de cire » à Paris, le Parc Astérix et le Dolfinarium de Harderwijk.

Dans ce marché juteux de «l’Entertainment» où le dauphin n’est plus qu’une attraction comme une autre, la mondialisation est désormais la règle.

Concluons avec ces mots très forts de Naomi Rose (Ph.D.Marine Mammal Scientist attachée à la HSUS) prononcés lors du congrès de
l’European Association for Aquatic Mammals au delphinarium suédois de Kolmården en mars 2004 :

«Alors que d’aucuns prétendent que l’exhibition publique d’une quantité relativement retreinte de cétacés captifs ne soulève en fin de compte que des questions de bien-être animal ou d’éthique, ces «shows de dauphins» ont pourtant des conséquences négatives très claires en terme de conservation.
Bien qu’un certain nombre de delphinariums situés en Europe du Nord et aux Etats-Unis n’aient plus procédé eux-mêmes à des captures de dauphins en mer et font en sorte de garder en vie aussi longtemps que possible les animaux qu’ils détiennent, leur succès économique constitue indiscutablement une forte incitation pour les entrepreneurs des pays en voie de développement à poursuivre des captures de manière répétée ou inhumaine ».

Voilà pourquoi nous plaidons pour une Belgique, une Europe, une planète sans delphinarium.
Et ceci sans concession ni aucun compromis !


 

Cet article a été rédigé bénévolement pour la revue de l’association belge Veewyeyde (en version française et néeerlandaise).  On notera dans cette même revue un droit de réponse de Gérard Lippert responsable de l’association Delphus et ardent défenseur du delphinarium Mundomar à Bénidorm, en réaction à notre précédent article sur la delphinothérapie. Suite à cette plainte, l’association ne me demandera plus jamais d’article…
Yvon Godefroid

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