Les cétacés parlent-ils aux humains ?

Rampal et Jane Doak. Photo W.Doak.




1. L'histoire du dauphin Rampal 

Un beau matin, un dauphin Tursiops mâle est arrivé devant la localité de Whitianga, en Nouvelle Zélande. 
Une mère delphine et son petit nageaient à ses côtés. 
Wade Doak et son équipe vinrent leur rendre visite. 
Ils étaient bien équipés : une sorte de téléphone électronique submersible leur permettait de communiquer clairement dans les deux sens, d'entendre et de se faire entendre.

Rampal - le mâle - adorait la musique de Bach et le son de la flûte traversière, d'où son nom. 
Il l'écoutait en extase, flottant à fleur d'eau dans l'axe des haut-parleurs suspendus sous la coque du catamaran. Mais là où vraiment, il ne se tenait plus, là où il pouvait rester au pied de la coque pendant des heures, en nageant contre un courant contraire, c'est lorsqu'il écoutait... la voix humaine !
Jane Doak - la femme de Wade - parlait dans un tuyau plongé sous la surface ou bien dans le " téléphone" et sans cesse, sur le mode du dialogue alterné, Rampal tentait d'imiter ces sons, en proposait d'autres similaires ou les mettait en regard de ses propres vocalisations. Diverses émissions de bulles nuançaient ses propos.

Lors des dernières séances de la dernière année - car ce petit jeu s'est poursuivi sur plusieurs saisons - le dauphin a montré une concentration absolument exceptionnelle pour un animal prétendument " sauvage".
Il arrivait droit sur le bateau, négligeait de scanner les baffles et le microphone, dont il avait compris le rôle depuis longtemps et se mettait aussitôt au travail. Le timing des séances, décidé par Rampal, était très régulier : deux fois par jour, chaque fois pendant une heure.

Et très systématique : lors de ces dernières séances, le cétacé a offert à ses auditeurs un véritable festival de langue delphinienne, un chatoiement inattendu de sons nouveaux et de gammes diversifiées, un peu comme s'il récitait une sorte d'alphabet ou une liste de phonèmes. Les tracés graphiques enregistrés attestent de l'exceptionnelle complexité des structures sonores sifflées à cette occasion, souvent de manière graduelle, des plus simples aux plus compliquées.

Cette anecdote nous apprend deux choses :
1. Les dauphins libres se prêtent bien volontiers à des " examens "en pleine mer. Pas besoin donc de les enfermer pour les faire participer à toutes sortes d'expériences, du moment qu'elles sont intéressantes pour eux et respectueuses de leur bien-être.

2. A en juger par les réactions de Rampal, celui-ci était au moins aussi étonné que l'équipage du catamaran. 
Il a du se rendre compte, en écoutant les Doak, que les êtres humains savaient parler, que le son de leurs voix véhiculait du sens. Dès lors, dans un deuxième temps, il a mis tout mis en oeuvre pour leur montrer que lui aussi possédait un langage !


Anecdote extraite de 
Encounters with Whales and Dolphins
by Wade Doak
Published by Hodder and Stoughton 
(Auckland, London) 1989.



2. Les orques de Robson Bight


Orques de l'Antarctique. Phot. G.Blond 1953

 

Un beau soir d'août 88, Eric Hoyt et quelques amis se jouent un blues à la guitare et à l'harmonica depuis le pont de leur bateau. Celui-ci dérive doucement sur les eaux lisses et noyées de brume de la baie de Robson Bight, en Colombie britannique. 

Tout à coup, quelqu'un siffle. 
"Exactement, rapporte Hoyt, le sifflement qu'on lance quand on hèle un taxi ou qu'on appelle son chien, un son humain typique reconnaissable entre tous !
Mais produit par une orque !

La troupe est là, nageant et soufflant tout autour dans l'eau noire, parfaitement invisible. 
Excité comme on l'imagine, Hoyt court chercher son émetteur d'ondes sonores et transmet, via le haut-parleur placé sous la coque, une version électronique de ce fameux sifflement. 
Et là, les orques enclenchent : le sifflement, émis cette fois sous l'eau et non plus en plein air, est enrichi d'une phrase supplémentaire. 

Hoyt reproduit ce thème, l'enjolive à son tour et le renvoie aux orques. Ceux-ci reprennent sa version et la développent encore. Puis c'est à Hoyt, puis c'est à eux, sans cesse, dans une partie de jeu de "Simon " frénétique, mémorisé à toute vitesse !
Enfin, un bref coup sourd. Une orque frappe le micro de la pointe du museau. 
Un signal clair pour dire : " Fin de partie, le jeu s'achève". 

Ce qui est remarquable, dans cette histoire, c'est que les orques ont imité - apparemment à la perfection - un son souvent produit par les marins, les pêcheurs ou les promeneurs sur les berges, avec une intention précise.
Jusqu'alors, hommes et cétacés n'avaient pas encore eu de contacts. Ce sont donc les orques qui ouvrent le dialogue avec une "phrase humaine" pour mettre à l'aise leurs interlocuteurs. 
Et pas n'importe laquelle, puisqu'il s'agit très précisément d'un appel. L'une des rares phrases, sans doute, dont les orques ont pu saisir le sens en observant à distance les comportements associés. 


Hoyt conclut : "Ce genre d'imitation parfaite n'a rien pour nous surprendre.
Un triste jour, au delphinarium de Pender Harbour, le gardien n'en crut pas ses oreilles. Tandis qu'une pluie fine commençait à tomber sur la verrière, l'orque captive sifflotait tout doucement : "It's pouring...It's raining...
"


 

Anecdote extraite de 
Orca : The Whale Called Killer
By Erich Hoyt .
 Published in various edition by 
E.P. Dutton, Robert Hale, and Firefly (US, UK, and Canada) 
Reprinted 1999.

 



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