Première rencontre avec un dauphin libre

Rencontre à faible profondeur entre un dauphin et le responsable du site Dauphins Libres, non loin d’une plage de sable fin à Panama City Beach.

Première rencontre avec un dauphin libre

La mer.
Chaude, immense, cristalline, étale sous le soleil d’octobre.
Plus de plage, plus de port, et personne alentours.
Notre bateau erre au hasard.
L’heure est propice, paraît-il, mais qui peut savoir où et quand la rencontre aura lieu ? Alors, bien sûr, tous les regards scrutent l’eau. La tension monte. Les coeurs battent fort. Puis tout à coup, un passager se redresse, un doigt se tend , un cri:

– » Là-bas, regardez ! Les voilà ! LES VOILA ! »

Rôdant sans doute depuis plusieurs minutes à quelques mètres sous le bateau, ils surgissent, en effet, un par un, somptueux, avec ce bruit si net et caractéristique du souffle expulsé par
l’évent. Deux, trois, cinq, dix ailerons gris émergent et fendent la surface presque lisse de l’eau dans notre direction.

On dirait des requins. Mais d’un bond qui révèle le ventre encore rose, un dauphin nous détrompe.
Ce sont bien eux, nos frères, nos cousins de l’océan, véritables torpilles vivantes gainées de satin gris, qui tracent à vive allure et s’approchent de notre embarcation, comme autant de joyeux indigènes faisant fête à des explorateurs.

Un jeune jaillit à bâbord, relevant son rostre, orientant vers nous son oeil coquin et replongeant dans une gerbe d’écume.
Un autre survient par tribord, bec béant, découvrant ses dents couleur d’ivoire. Il se tient un moment, tête bien droite hors des flots, l’air surpris, amusé.
Pourquoi sont-ils ici ? Que viennent faire auprès de nous ces habitants de la Planète Bleue, ces fascinants intraterrestres doués d’une formidable intelligence ? Et celui-ci, surtout, qui semble patienter non loin de la coque, l’aileron bien immobile sous la surface de l’eau.

Dauphin en attente près du bateau Son rostre reste clos : il ne réclame pas de nourriture, mais des jeux !

 

Chaussant mes palmes en toute hâte, je me prépare à le rencontrer.
Plongeon. D’abord, les flots tièdes m’aveuglent dans une confusion d’écume.
Puis peu à peu, derrière la vitre du masque, une silhouette blanche se matérialise, tel un ange pâle au sein des ténèbres bleutées.
C’est un grand Tursiops – mâle ou femelle, allez savoir ! – dont la peau est toute griffée de
cicatrices.
Il se tient là, à une distance d’un mètre à peine. Un animal sauvage, ne l’oubliez pas !
Et libre, indépendant, venu du fond des mers, dangereux peut-être, avec son rostre percutant et ses dents aiguës, capables d’éventrer les requins d’un coup d’estoc….
Pourtant, le premier sentiment qui me saisit à cet instant, c’est celui d’une confiance absolue et totale.
Oui, j’ai peur mais de l’eau, des profondeurs obscures, et non pas de ce grand dauphin de quatre mètres qui demeure devant moi, le regard frontal planté dans mon regard, le corps maintenu à la verticale, mystérieusement serein.

Sleepy Eye en 1995

Et puis il parle !
Un coup de sonar me darde de la tête aux pieds et la mer s’emplit de sons étranges: sifflements, claquements légers, modulations suraiguës à la limite de l’inaudible.
Il me parle et l’on dirait qu’il veut communiquer, me transmettre un message, dans une langue incompréhensible mais qui semble s’accompagner de sensations profondes, d’images, d’émotions.
De la télépathie ? Je n’en sais rien. Comme dans un conte de Noël, comme dans une légende, un animal est en train de m’expliquer quelque chose. Mais de quoi parle-t-il ? Qu’essaye-t-il de me dire ?

A mon tour, je lui réponds avec des gestes maladroits, de pauvres sons qui font des bulles.
Je tente de lui crier, de toute la force de mes pensées, que je le comprends et que je l’aime et que cela fait des années que
je soupçonne sa sagesse.
Sans bouger, il m’écoute.
Puis doucement, tout doucement, il avance son rostre vers ma main, entrouvre son museau et un geste d’une infinie délicatesse, il me saisit l’extrémité des doigts…

– « Nager ? Veux-tu nager ? » semble-t-il vouloir dire.

Bien sûr, et il m’entraîne. Comme deux vieux amis, nous partons côte à côte, sans nous quitter des yeux, parallèle l’un à l’autre, à grands coups de caudale grise et de palmes fluo. Nous nageons, vite et fort, fonçant presque comme des hors-bord et peu m’importe où nous allons. Ensemble, nous remontons vers la surface en faisant le gros dos, ensemble nous replongeons d’un seul mouvement merveilleusement sychrone, comme s’il y avait là, non pas un mais deux dauphins…

La mer est sans limite, et le temps n’existe plus. Nager. Toujours plus loin. En compagnie du meilleur nageur que la terre ait jamais connu. Le plaisir est total…. et s’achève brusquement.

D’un dernier élan sinueux du corps, la formidable masse de muscles et de neurones prend congé et disparaît dans les grands fonds obscurs tandis que le bruit du sonar s’amenuise, me laissant bientôt seul, ému, heureux… et déjà nostalgique.

Je reviendrai, ami dauphin, sois-en certain.
Je reviendrai dans ton univers bleu.
Et nous nagerons encore, et nous parlerons encore… si toutefois d’autres hommes ne t’ont pas fait mourir.

Article publié dans feu le magazine belge INTUITIONS en 1995

La catastrophe de Deepwater Horizon a gravement touché les dauphins dans le Golfe du Mexique.

Ce témoignage a été rédigé peu de temps après ma toute première rencontre avec un dauphin libre et publié dans plusieurs revues.
Il y eut bien certes d’autres rencontres par la suite mais celle-ci, qui advint aux alentours d’octobre 1995, alors qu’Iris et Ivo étaient menacés de mort au delphinarium du Zoo d’Anvers, fut sans doute primordiale puisque à dater de ce jour précis, je devins le plus farouche ennemi des delphinariums et le partisan de l’abolitionnisme le plus déterminé.

 

Ric et Yvon en 2014 pour une Europe sans delphinarium.


Panama City Beach et les dauphins libres