Quel avenir pour les dauphins de Bruges ?

 

 2005

Quel avenir pour les dauphins de Bruges ?

Au lendemain de la grande manifestation qui s’est tenue devant le Delphinarium de Bruges le 11 juillet 2004, force est de constater que le bilan global n’est pas des plus positifs.

En dépit d’une première et unique rencontre entre Gaia, Yvon Godefroid et deux représentants du Delphinarium de Bruges en juin 2004,  tout dialogue constructif s’est révélé impossible.

Pourtant, lorsque nous avions rencontré M. Johan Cottyn, le chef-dresseur du bassin et son très vigilant directeur commercial, M. Bart Vermeulen, il semblait qu’un accord pouvait au moins se dessiner autour de l’idée d’un lagon à ciel ouvert, creusé sur le site même du Boudewijn Park ou mieux encore, non loin de la mer à Zeebrugge.

Ce genre de projet est loin de faire l’unanimité auprès des opposants à la captivité, puisqu’il constitue en quelque manière une façon de prolonger les activités écologiquement désastreuses de l’industrie des delphinariums sous de nouveaux habits.
Nombre de structures tels le Dolphin Research Center
aux USA, le Delphinarium de Nuremberg ou celui de Harderwijk en Hollande l’ont compris, qui aménagent aujourd’hui ce genre de pièces d’eau de mer naturelle où les dauphins peuvent bénéficier du soleil, du vent et de fonds sablonneux, plutôt que de parois de béton nu et d’eau chlorée.
S’il ne s’agit certes que d’exploiter mieux encore des animaux captifs auprès d’un public majoritairement composé d’enfants, du strict point de vue des dauphins concernés, cela constitue tout de même une sacrée différence !


C’est pourquoi nous approuvions cette solution minimale.
Mais pas le Boudewijn Park.
Est-ce un coup de fil d’Aspro Ocio, la maison-mère espagnole, qui a changé la donne, face à l’importance des budgets que supposent ces travaux ? Nul ne le sait.
Toujours est-il que les contacts ont été rompus de manière assez brusque et pour le moins inexplicable.

Aucune amélioration immédiate des conditions de vie des neuf derniers dauphins maintenus sous un dôme obscur (nombre réduit à 6 en 2012 puis remonté à 7 en 2015) n’est donc à prévoir à terme sur le territoire belge. Si des travaux sont en passe d’être entrepris pour améliorer le cadre de vie des phoques et otaries locales, nos dauphins, pour leur part, resteront dans l’ombre et les vapeurs de chlore….

(Lesquelles sont reconnues nocives pour les poumons de nos bambins en piscine, mais par pour ceux des dauphins. Or, l’on sait que les pathologies respiratoires, bronchites ou troubles associés, sont l’une des causes de mortalité principale en bassin..
Mais chut !… Cela ne doit pas se savoir ! )


Pas de liberté en vue

Pour ce qui concerne le déplacement vers une baie fermée, préalable indispensable à un retour en mer libre, sans doute ne faut-il même plus y songer. Ce genre d’opération exige en effet une longue préparation et une « dé-programmation systématique » du dauphin captif et ne peut se faire qu’avec l’accord des propriétaires des animaux,  à savoir Aspro Ocio, au prix de dépenses plus importantes encore.

Pour rappel, l’opération Into the Blue, qui a rendu à la liberté Rocky, Missie et Silver, trois dauphins captifs anglais, par un bel après-midi du 10 septembre 1991, a été principalement financée par la fondation Belle Rive et feu le Prince Sadruddin Aga Khan.
Quel milliardaire voudrait-il encore investir aujourd’hui dans le bonheur de neuf dauphins belges ?

A Bruges, nos quatre dauphins fondateurs proviennent pourtant des Etats-Unis : ils pourraient donc y être rapatriés sans problème de douane ou de contrôle vétérinaire particulier.

Quant à leurs six enfants nés captifs, notons que le Dolphin Reef à Eïlat est actuellement en train de réhabiliter les siens.  Ces delphineaux sont bien nés dans un baie close à Eïlat, mais comme leurs parents ont été capturés en Mer Noire, c’est en Mer Noire qu’on est en train de les rapatrier.

Ce qui prouve à tout le moins que l’argument favori des gérants de delphinarium : « Les dauphins nés captifs ne sont jamais réhabilitables » est un mensonge commercial.


Des projets de loi pour la rentrée

Il nous revient par la presse que le 28 septembre 2004, la Commission de la Santé publique de la Chambre se rendra au Boudewijn Park afin de s’assurer du bon état de santé des cétacés captifs.

Eu égard aux enjeux politiques sous-jacents – Bruges est en plein coeur de la Flandre profonde – on peut craindre que le Dolfinarium ne s’en sorte avec les honneurs et les félicitations du jury pour la bonne mine de ses cétacés blêmes.
Mais que peut-on encore attendre, de toutes façons, d’un Gouvernement belge balkanisé qui mange à ce point sa parole sur la question des cirques ?

Par ailleurs, on le sait, le député socialiste Thierry Giet entend déposer à la rentrée une proposition de loi limitant toute extension future de delphinarium en Belgique. C’est déjà un début, qui vient en conséquence directe de notre action de juillet.

Enfin, on peut rêver que nos hommes politiques – notamment ceux du SP-A flamand – réclament à nouveau, comme vient de le faire Rudy Demotte, l’interdiction totale des animaux sauvages dans les cirques. Il conviendrait à ce moment que le  Delphinarium de Bruges soit englobé dans cette nouvelle loi, puisqu’il n’est à vrai dire rien d’autre qu’un cirque.

A défaut, la simple application stricte de la Directive Européenne 1999/22/EC du 29 mars 1999 relative à l’accueil des animaux captifs – tele qu’intégrée à la loi belge du 14 août 1986 relative à la
protection et au bien-être des animaux –  pourrait obliger les responsables du Delphinarium de Bruges à fournir à leurs cétacés et pinnipèdes des conditions de vie plus dignes et plus adaptées aux véritables besoins socio-éthologiques de ces mammifères marins.


Une si charmante petite famille

Mais qu’en est-il réellement du sort des dauphins de Bruges ?
Dès que le Conseil du Bien-Etre Animal aura déposé son verdict (Note : ce qui fut fait en 2014, soit 10 ans après la rédaction de cet article !) et que la presse belge se sera ré-endormie une fois de plus sur ce dossier, que va-t-il advenir à cette charmante petite famille qui, selon le Boudewijn Park, mène une vie parfaitement normale ?
Voyons le tableau d’ensemble…

Du côté des « fondateurs capturés avec la dernière violence en mer « , nous avons là des individus déjà plutôt âgés.

Puck est née dans le Golfe du Mexique vers 1966. Elle aura donc quarante ans en 2006. Sachant qu’à partir de trente ans, les dauphins Tursiops sont qualifiés de « vieux  » par les delphinariums – souvenons-nous du discours de Duisburg ou même d’Anvers à propos d’Iris, morte au début de sa trentaine – on peut supposer que la doyenne des bassins belges ne finisse par mourir un jour prochain, compte tenu des conditions de vie crépusculaires et confinées qu’on lui impose.

Tex est le seul mâle adulte reproducteur du bassin. (lire le récit de sa mort  en 2005)
En terme éthologique, la chose est choquante : on sait que
dans la société des dauphins Tursiops normaux, c’est à dire libres, les mâles ne se déplacent que rarement seuls.
Ils font le plus souvent partie d’un duo, d’un trio ou d’un quatuor qui reste uni pour la vie et part « draguer » les femelles le long des plages, tout en gardant d’intenses contacts affectifs avec leur  « pod » d’origine.
La société dauphin est naturellement mixte et comprend nombre de mâles et de femelles adultes, enfants et juvéniles, associés par groupes sur de vastes territoires.

Pas en bassin, bien sûr, puisque les amitiés subtiles et profondes nées entre enfants de tribus voisines, qui permettent la création de telles alliances entre mâles, n’existent plus ici.
Le delphinarium est un monde en boîte où aucun échange avec l’extérieur n’est possible, si ce n’est ceux voulus par l’homme. Les mâles ne se connaissent pas entre eux, ne forment pas d’alliances et se battent à mort, au point qu’on ne peut en laisser deux ensemble dans le même trou d’eau.

Tex, donc, qui naquit libre en mer vers 1974, sert aujourd’hui de « grand étalon reproducteur ». Sa vie est faite de voyages incessants en camion et avion. Revenu de Hollande, il se trouve désormais au Marineland d’Antibes où il vient d’engrosser deux delphines et repartira demain vers l’Italie. Il reviendra sans doute encore pour
une dernière saillie en Belgique mais ne résistera certainement pas longtemps à ce mode de vie pour le moins atypique et peu naturel. Ne parlons même pas ici des relations affectives qui se sont nouées entre Tex, Puck et le reste de sa famille et dont les delphinariums ne tiennent évidemment aucun compte.

Linda, née libre en 1976, et Roxanne, née libre en 1985, survivront certainement encore quelques années et seront sans doute amenées à produire encore quantité d’autres delphineaux captifs, à l’instar de poules pondeuses ou de vaches de batterie.
Les chiffres prouvent en effet que les dauphins capturés tiennent le coup plus longtemps que ceux nés en bassin. Ceci est notamment du au fait que leur état de santé est naturellement meilleur, puisqu’ils ont pu vivre une enfance normale, au soleil et en liberté.

Le problème des dauphins nés captifs

Côté nés captifs, les plus anciens sont Yotta, âgée de 5 ans, Milo âgé de 4 ans et Flo, la fille de Terry (morte aujourd’hui) et de Tex, qui est également âgée de 5 ans.
Ces deux femelles et ce mâle juvéniles seront sexuellement matures vers neuf ou dix ans, voire un peu plus tard.

(Note 2015 : Milo est mort à 8 ans et Flo à 13 ans, tous deux victimes d’un prétendu « mal de dents » mais plus probablement d’un surdosage d’antibiotiques)

En liberté, une telle maturité n’implique cependant nullement une reproduction immédiate.
Les juvéniles forment d’abord des bandes d’amis chahuteurs qui flirtent et s’amusent entre eux et ce n’est que vers 11 ou 12 ans que les femelles sont mises enceinte et qu’elle s’en vont élever leur premier enfant au sein du clan de leur propre mère.

Les delphinariums sont évidemment beaucoup plus pressés de voir naître des enfants à la chaîne, car ils savent que les nés-captifs ne font jamais de vieux os et outrepassent rarement la dizaine d’années de survie.

Laissera-t-on se produire alors, comme on l’a laissé faire à Anvers ou au Parc Asterix, des unions incestueuses entre père et fille, mère et fils, frère et  sœur ? Pourquoi pas, après tout, si personne ne le sait et que les tests génétiques ne sont jamais communiqués à la presse ?
Si l’inceste est tabou chez les dauphins comme chez la plupart des grands mammifères, les conditions de vie en captivité font hélas souvent tomber les interdits et brisent à jamais les usages culturels normaux.

Ou bien fera-t-on comme d’habitude en expédiant les delphineaux dans un bassin du Portugal ou d’Espagne, à jamais séparés de leurs frères, de leurs soeurs et de leur mère ?

Quant à Indy, Mateo et Ocean, ce ne sont encore que des gosses âgés d’un an à peine. A leur propos, les chiffres font craindre le pire car ce sont les premières années les plus dangereuses pour les tout jeunes dauphins.
Les delphinariums ont beau jeu de prétendre qu’il en est de même en mer.
S’il est exact qu’un nombre considérable de bébés se font tuer par des requins ou meurent par imprudence en s’éloignant trop de leur maman – ils sont comme ça, les delphineaux, espiègles et audacieux quand ils ont assez d’espace pour le faire – on se demande à quoi sert alors la protection et les soins médicaux tant vantés par les industriels de l’animal en cage ?
A l’instar de Skippy et de tant d’autres jeunes, morts à Bruges avant lui – ou ailleurs, pensons à Duke ou à Duphy dans le bassin de Duisburg – on peut donc raisonnablement supposer qu’une bonne partie de cette « charmante famille » ne manquera pas de décéder bien avant l’âge
dans les années qui viennent.

D’autres leur succéderont sans cesse, car les delphineaux sont un atout commercial de poids, comme tous les bébés animaux au cirque ou au Zoo.

Quelle sera l’état de ce petit monde dans – disons- cinq ou six ans ?
Quelle était la configuration de cette « famille artificielle » il y a – mettons – cinq ou dix ans ? Que sont devenus Skippy, Terry, Marco  ou Gorky, ces charmants delphineaux qui faisaient la joie des photographes de presse ?

Aucune raison de s’inquiéter à ce niveau.
« The show must go on » et croyez-le bien, « it will go on ! »
Nul doute que le groupe Aspro Ocio ne puisse assurer le réassortiment du bassin de Bruges dès que nécessaire, lui qui gère les plus grands parcs marins d’Europe et se fournit en dauphins cubains quant il veut !
Et même si les normes légales imposent un nombre donné de dauphins par mètre carré de bassin, eh bien, pas de souci de ce côté-là non plus : on les enverra en Espagne en cas de surpopulation.


Un dialogue de sourds

Une bien belle manifestation à Bruges, donc, un soutien massif et chaleureux de nombreuses associations européennes… mais si peu de résultats !
Ce dialogue de sourd a-t-il encore un sens ? On peut se poser la question.

Il est tout de même frappant qu’avec un bel ensemble, la plupart des journaux et télévisions belges ont essentiellement relayé les thèses du Dolfinarium, à savoir : « Tout va bien, nos dauphins sont heureux et ils sont bien soignés ».

Aucun ne s’est posé la moindre question ni n’a mené la moindre enquête sur les coulisses malsaines de cette industrie du loisir animalier si florissante partout dans le monde aujourd’hui.

Aucun n’a évoqué les terribles captures sauvages menées par des trafiquants espagnols non-identifiés au Japon, en Guinée, aux Iles Salomon ou en Haïti et pourtant dénoncées par Ric O’Barry lors de son passage en Belgique.

Aucun enfin ne s’est soucié de savoir quel serait l’avenir des dix dauphins de Bruges ni si ce type de vie convenait à des cétacés dotés de cultures et de conscience de soi.

Cette attitude curieuse est due sans doute à des pressions économiques : il faut savoir en effet que le Delphinarium de Bruges achète nombre d’espaces publicitaires auprès de nos organes de presse. Il offre également des réductions aux enfants par le biais de grandes chaînes de magasins et conduit des actions de promotion continues au sein des écoles néerlandophones.

La dernière preuve des moyens puissants dont dispose Bruges vient d’être donnée par un récent publi-reportage du journal La Capitale (Groupe Sud Presse) en date du 27 août 2004.
Une petite dresseuse professionnelle de dauphin y vante les mérites de son métier- allez-y les jeunes ! – et argumente lourdement en faveur des delphinariums.
Alors que jusqu’à présent, ce même journal avait toujours dénoncé haut et fort les horreurs des « prisons pour cétacés », le Groupe Sud Presse semble brusquement faire marche arrière.

Pourquoi ? Sans doute parce que l’an dernier, leurs pages étaient encore couvertes de publicités pour le Boudewiijn Park et qu’à critiquer ce consortium, on perd des sous, c’est évident…

Que faire dès lors, face à une telle puissance médiatique, si ce n’est mettre en exergue, encore et encore, les fantastiques compétences cognitives, culturelles, affectives et sociales des cétacés volontairement occultées par l’Industrie du Cirque aquatique ?

Que faire sinon espérer qu’un jour, le Dolfinarium de Bruges accepte enfin de respecter, ne serait-ce que de façon minimale, une véritable démarche éthique en phase avec nos connaissances éthologiques actuelles ?

De toutes façons, ce sera bientôt le public lui-même qui exigera que les dauphins soient bien traités, c’est à dire protégés dans leur milieu naturel.
On se contentera alors de zoos remplis d’animaux domestiques (âne, chevaux, bouquetins, chèvres, lapins, cochons d’Inde et autres) et de bassins d’eau de mer avec des phoques belges sauvés sur les plages et promis à la réhabilitation, qui donneront aux enfants l’indispensable contact avec la vie naturelle dont ils ont tant besoin.
Quant aux animaux sauvages, pour le plus grand bénéfice des populations locales, on mettra tous les moyens en oeuvre afin d’assurer la sauvegarde de leur biotope.

Tout être de culture et d’intelligence, tel que le Chimpanzé, l’Homme, l’Eléphant ou le Cétacé, est inséparable de son milieu de vie, de sa culture et de sa famille. Le contempler derrière les barreaux d’une cage ou de la vitre embuée d’un bassin n’a strictement aucun sens.

NON le Delphinarium de Bruges n’est pas le meilleur d’Europe, et de loin ! Même en France, à Paris, les dauphins sont mieux lotis qu’en Flandres, car au moins ils peuvent voir le ciel, sentir le vent  et le soleil sur leur peau. Un plaisir interdit aux dauphins de Bruges, morts ou encore vivants, maintenus sous dôme depuis 1971…

Parc Asterix à Paris France. Copyright Pamela Carzon  http://nomadesdesoceans.free.fr/pa/pa.htm

octobre 2006

Première réunion de la Commission spéciale Dauphins

Les dauphins nés captifs excédentaires sont notamment expédiés dans les prisons aquatiques du Portugal...

Les dauphins nés captifs excédentaires sont notamment expédiés dans les prisons aquatiques du Portugal…

Comme annoncé l’an dernier, une Commission spéciale se réunira dès le 20 octobre prochain en vue de réviser les normes de détention des dauphins dans les parcs zoologiques belges. Placés sous la sympathique présidence du Dr Erik Van der Straeten, les membres de cette Commission comprendront notamment :
Michel Vandenboch, responsable de l’association Gaia, un représentant de l’association Planète Vie (le Dr Yvan Beck et/ou le Dr Gauthier Chapelle), Véronique Servais (ULG) et Yvon Godefroid,  gestionnaire du présent site et seul correspondant pour la Belgique du Cetacean Freedom Network.

Côté « professionnels de la captivité », on trouvera bien naturellement des représentants du Dolfinarium de Bruges, assistés par les vétérinaires Thierry Jauniaux (Ulg), Géraldine Lacave ainsi que par le Dr Manuel Garcia Hartmann, bien connu pour avoir assisté la malheureuse delphine Iris lors de sa mort tragique en mars 2003 au Zoo de Duisburg, et venu d’Allemagne spécialement pour défendre la pertinence de confiner des dauphins dans un bassin clos.

 

Lire le rapport de Toni Frohoff

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