Quel futur pour les vieux dauphins ?

Iris, Duisburg, 2002. Fin de parcours ordinaire pour un dauphin de cirque…

2002

Iris et Ivo, d’Anvers à Duisburg :
Quel futur pour les « vieux » dauphins ?

L’histoire de nos dauphins « belges » est tout ce qu’il y de banal : capturés en 1981 dans le Golfe du Mexique avec quelques autres membres de leur famille, Iris et Ivo ont survécu dix-huit
ans dans le bassin criminellement étroit du Delphinarium du Zoo d’Anvers.
A l’époque, Iris avait déjà vécu une douzaine d’années en mer.  Ivo, lui, n’était âgé que d’un an ou deux et c’est un vrai miracle qu’il ait pu traverser vivant les premières années de sa détention.

Car TOUS leurs compagnons de bassin ont fini par mourir l’un après l’autre au terme d’interminables agonies.  Dolly et Illas – fidèles compagnons d’iris, sans doute issus du même « pod » qu’elle – furent les derniers dauphins fondateurs à s’éteindre auprès d’eux vers 1996.

Et c’est ainsi qu’un beau jour, Iris et Ivo se retrouvèrent seuls au milieu du bassin-cimetière. Il fallut prendre une décision.
L’ennui commençait à les miner lentement : on leur adjoignit quelques otaries lors des shows, on leur fit faire un peu de delphinothérapie, mais en vain : en tête à tête permanent dans une eau qui leur brûlait les yeux, Iris et Ivo n’allaient pas bien…

Le Zoo d’Anvers était d’avis de les laisser mourir sur place. 
Au terme d’une vigoureuse mais difficile campagne regroupant un grand nombre d’associations, le Zoo d’Anvers décida finalement, au printemps 1999, d’expédier les deux ultimes survivants vers le Delphinarium de Duisburg.
Bien qu’une bonne quarantaine de dauphins captifs et d’autres cétacés soient déjà morts dans ce zoo allemand, Play Boy et sa petite troupe de femelles y vivaient alors fort paisiblement, dans des bassins en effet bien plus vastes et mieux tenus que ceux d’Anvers.

De l’avis des « experts », tous attachés au Zoo, ce transfert ne pouvait être que bénéfique à nos deux « dauphins belges », comme on les désignait alors.

En juin 2001, le résultat de cette « intégration nécessaire et profitable dans un nouveau groupe social » parle, hélas, de lui-même: Play-boy et son fils sont morts, ainsi que le bébé d’Iris et d’autres delphineaux en nombre incertain. Iris, pour sa part, souffre aujourd’hui d’une dépression nerveuse particulièrement lourde, qui lui a fait renoncer à toute vie sociale et l’amène rapidement vers une mort annoncée.

Le spectacle de sa déchéance est choquant : alors que les shows battent leur plein, cette pauvre delphine tourne le dos au public, enfoncée dans un coin de la piscine d’appoint minuscule qu’elle refuse de quitter pour le plus grand bassin.  Elle ne bouge plus depuis longtemps. Et le Zoo fait comme si de rien n’était !
Mais que pourrait-il faire, en fait  ?

Car au-delà de l’histoire individuelle de nos deux « dauphins belges »,
se dessine une problématique autrement plus large et plus préoccupante : celle de l’avenir des cétacés de cirque qui vieillissent avant l’âge. 
Nagent-ils tous dans leur propre tombe ? Peut-on encore les réhabiliter ? Y a-t-il d’autres solutions ?
C’est ce que nous allons voir.


Sur la trace des dauphins perdus 

On conçoit qu’une situation aussi commune n’ait guère soulevé l’enthousiasme des foules en 1997.
Le cas de ces deux dauphins était tellement ordinaire, leur histoire tellement connue et reproduite à tant d’exemplaires depuis les années 60 sur la surface de la planète que, oui, en effet,
il aurait peut-être mieux valu se concentrer alors sur des scandales plus criants ou des problèmes écologiques plus large, comme celui des filets dérivants.

Pourtant, et pour avoir fait le choix de personnaliser ces deux dauphins en particulier en les nommant par leurs noms de cirque, Iris et Ivo, pour avoir décidé de raconter leur histoire en détails
et de les suivre au fil de toute leur aventure (depuis leur arrivée à Anvers jusqu’à leur mort annoncée à Duisburg), il nous est apparu qu’aucune forme de captivité n’était innocente ni jamais « banale ».

Même pour des dauphins aussi «encadrés» que ceux du Zoo d’Anvers – pensons à ceux d’Argentine, de Cuba ou du Japon, qui meurent par dizaines chaque année – et dont le parcours est
tellement prévisible, le séjour en delphinarium s’est pourtant payé en un peu plus de vingt ans par des souffrances inouïes, des deuils, des séparations atroces et des fausses-couches déprimantes, tandis que tout autour mouraient les compagnons.

En observant leur vie quotidienne, l’horreur «normale» d’une vie de prisonnier, les maladies, les agonies interminables et les cadavres que l’on retire discrètement hors des yeux du public, nous avons eu la nette impression que ces faits étaient toujours très soigneusement dissimulés.  Tout va bien, continuent à clamer les Zoos, alors que dans leur enceinte, des drames atroces se déroulent. Comment peut-on être dresseur et pénétrer chaque matin dans un lieu où des êtres souffrent et clament dans toutes leurs attitudes qu’ils n’ont qu’une envie : sortir ?

Nous ne savions pas, par exemple, avant de l’avoir vu, que les déplacements de dauphins d’un bassin à d’autres pouvaient se solder par de tels conflits, uniquement parce que l’équilibre social d’un groupe s’en trouvait perturbé. Nous ne savions pas que les nouveaux-nés mouraient presque systématiquement au terme d’une vie fort brève, même si chaque fois, leur naissance se voit
applaudie par toute la presse populaire du monde… et leur décès chaque fois oublié.


Un lieu de retraite pour les vieux dauphins 

Si les vieux éléphants, les vieux chimpanzés et autres animaux de cirque usés par le spectacle ont
droit – comme aux USA – à de vrais « centres de retraite » où ils peuvent dignement achever leur vie « d’artiste » dans des conditions relativement décentes, pourquoi pas les dauphins ?

Ne serait-ce qu’au nom de nos propres valeurs morales, il faut d’urgence prendre en charge ce douloureux dossier des « vieux animaux de cirque ». Les vétérinaires savent aussi bien que nous
qu’au terme d’un certain nombre d’années, le «burn-out» finit par les atteindre tous. Il est donc criminel de les laisser mourir à la tâche, et surtout bien avant l’âge normal (20 ans en bassin, de 40 à 60 en liberté) comme c’est le cas actuellement.

A plusieurs reprises, des propositions ont été émises en vue de créer de tels centres, soit sur une île au sud de la France,  soit, comme l’a
suggéré souvent Ric O’Barry, quelque part en Espagne ou dans les Caraïbes.

Des plans très concrets existent mais aucune suite ne leur a jamais été donné. Pourquoi ? Il faut croire que le lobbying des delphinariums est encore plus puissant qu’on ne le suppose. Ou les activistes plus mous…

Ces « lagons de retraite » aurait aussi d’autres fonctions.

Dans le projet initial d’un Centre au sud de la France, par exemple, tel que nous avons pu l’entrapercevoir entre les mains de Tarik Chekchak, les visites humains étaient  interdites, les dauphins restaient entre eux dans le lagon et n’étaient observables qu’à partir de miradors. Outre l’impact financier et touristique utile de ces visites d’observation lointaines, les dauphins du lagon auraient perdu progressivement l’habitude de fréquenter l’homme et se seraient ainsi préparés tout doucement à un retour en mer.

Il faut bien se rendre compte en effet, que dans l’hypothèse où les delphinariums venaient un jour à fermer, ces structures d’accueil pourraient être utilisées au profit de tous les dauphins anciennement captifs, fondateurs ou nés en bassin, car tous ont été gravement acculturés au contact de l’homme et ne sauraient regagner l’océan sans une préparation préalable.

Bien sûr, nombre de ces dauphins, capturés de fraîche date, pourraient sans doute retrouver rapidement la vie libre.
Il est évident que les dégâts du confinement sont tels qu’une réhabilitation de «vieux dauphins» s’avère toujours indubitablement difficile ou même peu souhaitable.
Dans ce cas, le « lagon de retraite » permettrait  à tout le moins aux anciens captifs de profiter du soleil, des vagues, du vent et des poissons vivants dans un milieu tranquille où on les respecterait.
C’est toujours mieux que de crever dans un bassin de contention.

Pour les autres, les « jeunes » récemment capturés ou ayant longuement vécu en mer, que l’on ne vienne pas nous dire que les réhabilitations sont impossibles et se soldent toujours par des échecs ! Les scientifiques savent pertinemment qu’un animal assez  intelligent pour survivre en captivité dans des conditions aussi intenables l’est certainement assez pour ré-apprendre très rapidement les gestes de sa vie naturelle.

Les opérations bien menées se concluent toujours par un succès, comme nous le prouvent la réhabilitation récente des dauphins Ariel et Turbo, conduite par Ric O’Barry. On se reportera également à la liste impressionnante de toutes les réhabilitations réussies, telle que dressée par Kenneth C. Balcomb III.

Cela dit, et jusqu’à ce jour, de telles opérations ont toujours été menées à titre individuel: on sauve tel ou tel petit groupe de dauphins, on loue pour lui un lagon et toute une équipe et l’ensemble coûte évidemment très cher. Construire un « Centre de Réhabilitation et de Retraite » permanent dans le sud de l’Europe ou dans les Caraïbes serait infiniment plus rationnel et utile.

Rehabilitation of Ariel and Turbo in 2001. Picture Hélène O'Barry

Rehabilitation of Ariel and Turbo in 2001. Picture Hélène O’Barry


Améliorer l’enfer de la captivité ?

Pour le Zoo de Duisburg, qui ne rêve pas autant que nous, le sort d’Iris est réglé d’avance, comme celui de tous les autres dauphins de cet établissement : au terme du même épuisement psychique inéluctable, ils finiront par mourir sur place ou dans quelque autre delphinarium lointain et jamais, à aucun moment de leur triste vie, ils ne goûteront la liberté.
Aucune réhabilitation, aucune remise à l’eau n’est plus autorisée nulle part, pour aucun delphinarium d’Europe, et ce depuis 1992.

Pourtant, des améliorations ponctuelles seraient encore possibles. Pour tirer Iris de sa déprime, on pourrait notamment imaginer plusieurs solutions peu coûteuses, telles que :

Diffuser de la musique douce dans l’eau du bassin d’isolation d’Iris, lui fournir de nouveaux jouets, lui passer des vidéos sous la surface. Paul Spong a soigné de la sorte une orque captive gravement dépressive, grâce à cette seule «thérapie musicale».

Engager un programme d’apprentissage d’une langue sifflée électronique. Diverses universités auraient pu s’intéresser à ce projet et financer les recherches. Iris aurait profité des nouvelles stimulations, des nouveaux contacts et peut-être même de la possibilité de communiquer un jour avec nous.

Offrir à différentes personnes volontaires la possibilité de devenir «visiteur de prison » et de stimuler le dauphin par des jeux nouveaux, miroirs, conversations et autres expériences cognitives
excitantes. Ces visiteurs devraient par ailleurs se soumettre d’abord à un examen médical, afin de ne pas transmettre de germe pathogène au dauphin. Ils devraient faire preuve également de la validité de leurs propositions.

Dauphin en train de communiquer via un clavier électronique


Il est clair cependant que c’est au sortir du Zoo d’Anvers que les pouvoirs publics belges et l’ensemble des associations flamandes et francophones du pays auraient du faire entendre puissamment leurs voix et réclamer un traitement humain pour ces deux dauphins

rescapés. C’est à ce moment-là qu’une opération de transfert vers les Caraïbes aurait du avoir lieu, si seulement les bonnes volontés s’étaient unies vers ce but commun, comme ce fut le cas en Angleterre pour Rocky, Missie et Silver relâchés aux Iles Turks et Caïcos en 1991.

Il n’en fut rien, on le sait.
En 1998, le public était encore peu averti des horreurs de la captivité et cette affaire n’a pas été prise au sérieux par les responsables européens ni les gouvernements nationaux d’alors. Il est vrai aussi qu’il s’agit là d’un dossier difficile, qui implique de gros intérêts financiers, politiques et de discrètes pressions américaines, sans doute.

Aujourd’hui encore, cette vérité prévaut : les delphinariums sont des établissements populaires, ils servent un but utile en montrant des dauphins vivants aux enfants des écoles qui n’ont pas les moyens de partir en mer et, comme le rappelait le ministre belge du Bien-Etre animal, Rudy de Meester en septembre 2001, « la population belge ne proteste pas devant le sort des dauphins, le grand public apprécie les delphinariums. Donc, tant que les gens seront contents de cette situation, nous ne ferons rien pour changer les choses ».

Donc, les gens sont contents.
Mais les dauphins ?


Des nageoires au lieu de bras

On sait que leur cerveau est à peu près aussi volumineux et complexe que le nôtre. On sait qu’ils vivent au sein de sociétés matriarcales remarquablement bien organisées, qu’ils chassent selon
les traditions apprises, qu’ils communiquent entre eux comme aucun animal, à part l’homme, ne le fait. On sait que les dauphins viennent en aide aux marins en détresse, qu’il sauvent des nageurs de l’attaque des requins, on sait qu’ils prêtent main-forte à des pêcheurs côtiers pour rabattre le poisson.
On sait qu’ils peuvent apprendre la grammaire anglaise, répondre à des questions, devenir soldats dans les conflits armés.  On sait tout cela. Ce sont des faits réels.

Et dans le même temps, ce sont des objets. On les importe, on les exporte, on les capture à volonté, on les massacre, on les mange, on les loue, on les exhibe dans des cirques ambulants, on les vend, on les insémine artificiellement, on les force à se reproduire, on les oblige à obéir, on les transporte d’une prison à l’autre et surtout, on les enferme à vie dans une prison toujours minuscule, quelque soit la taille du bassin.

Et de quel droit s’autorise-t-on à faire cela ? Au nom de quelle différence ontologique profonde, de quel fossé existentiel se permet-on de tels actes ?

Au nom de la seule anatomie.
Les dauphins ont des nageoires à  place de bras, une caudale à la place de pieds, un évent à la place de nez et ils vivent dans l’eau plutôt que sur la terre. Pour le reste, ils aiment leurs enfants et ne rêvent que de vivre en paix auprès de leur famille. A cet égard, ils nous ressemblent beaucoup. Mais pas assez sans doute.

Il en était de même naguère, lorsque des Africains se retrouvaient enchaînés au fond d’une cale et se voyaient brusquement traités comme des « objets » qu’on vend et qu’on achète, et ceci uniquement du fait que la couleur de leur peau était sombre plutôt que claire…

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Pour réduire quelqu’un en esclavage, il faut croire d’abord qu’il est différent de nous

 

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