SeaWorld, la nature en spectacle

 

SeaWorld, l’empire du mensonge

SeaWorld, la nature en spectacle ou la « Disneyfication » du Monde

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Une interview de Susan Davis, Professeur à l’Université de Californie, auteur de l’ouvrage Spectacular Nature (1997)

 

* Quelle est votre impression à propos de Seaworld, au terme des deux ans que vous y avez passé pour mener votre recherche ?

Je pense que c’est d’abord et avant tout une entreprise commerciale.
Je l’observais depuis pas mal d’années déjà. Chaque fois que j’y retournais, je me disais que cela ressemblait de plus en plus à un grand centre commercial. Je veux dire qu’il y a là, vraiment, un regroupement incroyable de toutes sortes de magasins de souvenirs, de denrées alimentaires, de films et d’appareils photos, du fait que les ventes de concession à des firmes extérieures constituent un apport extrêmement important pour les finances du parc.

Donc, il m’a semblé dès l’abord qu’il s’agissait là d’un environnement purement commercial, très intensément contrôlé, très soigneusement étudié.

 * Comment opèrent-ils ? Comment touchent-ils leur public ?

 Eh bien, ils étudient le comportement des gens.
Ils lancent sans cesse une quantité énorme d’études de marché et ils savent donc tout un tas de choses à propos de leur clientèle, qu’ils n’arrêtent pas de consulter en interviewant les visiteurs du parc.
Ils disposent également d’une équipe d’architectes paysagers et de décorateurs de spectacles très intelligents et très compétents.

Ceux -ci passent leur temps à rafraîchir et à réorganiser le décor du parc et ses plantations, en poussant le détail jusqu’à se demander si les gens préfèrent marcher sur des chemins en béton plutôt qu’en asphalte.  Oui, ils pensent à ce genre de détails, jusqu’aux plus infimes, comme font d’ailleurs tous les concepteurs de parc de thème, jusqu’aux limites que leur permet leur budget.
Les responsables du parc étudient aussi de manière approfondie, la biologie de leurs animaux, et tout particulièrement celle de leurs orques, car ce sont là des animaux de grande valeur, chers à l’achat, coûteux à entretenir et difficiles à maintenir en captivité.

* Comment résumeriez-vous l’importance accordée par SeaWorld à l’éducation, à la recherche scientifique et au divertissement du public ?

 C’est en premier lieu une entreprise de divertissement.
Sa première mission est de rapporter de l’argent à la maison-mère, Anheuser Busch.  Les orques constituent à ce niveau le « clou» de tous les spectacles fournis par cette entreprise de loisirs.
Ces orques sont un peu leurs «Mickey Mouse», ok ?

C’est pourquoi ces animaux doivent être en bonne santé. Ils doivent pouvoir être dressés. Ils doivent avoir bel aspect.  Idéalement, ils devraient même se reproduire entre eux. Même si certaines autres recherches sont menées à SeaWorld, l’essentiel des travaux scientifiques visent à maintenir ces cétacés performants et en bonne santé, et donc capables d’exécuter des shows en captivité. Je pense que c’est à cela que la science sert à SeaWorld.

* Pourtant, SeaWorld insiste sur sa mission pédagogique, dans le genre, vous savez : « Nous amenons des mères et des enfants ici  et ils s’en retournent vers le monde extérieur, mieux informés et plus conscients à propos des autres espèces de mammifères »

Oui, c’est exact. C’est fascinant de voir vivre les cétacés de tout près. Ils sont incroyablement beaux, même dans le contexte plutôt étrange des shows qu’on leur impose.
Ceci dit, SeaWorld fait grand cas de son « mandat éducatif. Je pense que vous pourriez obtenir le même niveau d’information sur les orques en lisant un bouquin de bonne qualité dans une bibliothèque scolaire. Je dirais même que la qualité et la quantité d’informations fournies par le parc n’équivaut même pas ce que vous pourriez trouver dans ce genre d’ouvrage de vulgarisation scientifique….

 * Vous êtes maman vous-même. Quel bénéfice croyez-vous que vos enfants pourraient tirer d’une visite au Sea World ?

 J’aurais peur qu’ils ne pensent qu’en assistant à un show de cétacés, ils s’imaginent agir sur un plan politique, OK ? Que le fait d’assister à ce type de spectacles et de donner de l’argent à SeaWorld serait agir en tant que défenseur de l’environnement. 

Je voudrais que mes enfants sachent que l’activisme politique consiste à faire davantage que de payer sa place pour un spectacle. Je pense que ce que nous offre SeaWorld n’est qu’une forme spectaculaire de ce que cette politique peut être.

Je crois aussi qu’il y a un autre message que SeaWorld  diffuse puissamment et qui m’inquiète : c’est que la défense de l’environnement est aujourd’hui entre de bonnes mains. Il est surtout entre des mains expertes, celle des grandes compagnies, Anheuser Busch ou d’autres.
Or vous savez comme moi à quel point ces holdings se soucient peu de la préservation de la biodiversité !

Ma conviction est que les changements de mentalité ne viendront pas des grandes compagnies, mais bien des  actions individuelles en faveur de l’environnement. 

 * Brad Andrews, le responsable de Sea World, affirme pourtant que le seul espoir de préserver des espèces sauvages et de rendre le public conscient de la fragilité des biotopes, réside dans l’existence de ces parcs à thèmes gérés par des fonds privés. Le gouvernement et les services publics en seraient pour leur part incapables.  

 Quel est le mot poli pour vous dire ce que j’en pense ?
Foutaises.
Je veux dire par là que si les médias de divertissement sont à coup sûr une force puissante pour intéresser les personnes à ce problème et pour les informer, l’éducation au respect de l’environnement délivrée par SeaWorld reste très superficielle et ne suffira pas.
Nous avons besoin de l’activisme populaire  et individuel, nous avons besoin de l’action des gouvernements et je pense que nous avons surtout besoin de lois pour protéger l’environnement. Personnellement, je me garderais bien de remettre ces missions entre les mains de l’industrie du loisir !

 * Mais quel genre d’activisme ? Par exemple, quelle est votre opinion à propos de la fondation Free Willy ?

Ma foi, je ne considère pas que cette Fondation fasse de l’activisme environnemental. Ce serait plutôt un nouveau genre de spectacle étrange construit autour d’un animal vedette. Regardons cela sous un autre angle. Savez-vous quelle est la compagnie qui a promu l’existence de la Fondation Free Willy ? Est-ce Universal ou Warner Bros ? OK !  Disons que ce sont les Frères Warner.  On ne peut pas dire qu’ils soient très impliqués dans la défense de la biodiversité ! Vous savez, ils pourraient aussi bien informer les gens sur ce que font les pêcheries avec les dauphins dans le Pacifique. Ils pourraient sensibiliser les gens au phénomène inquiétant de la sur-pêche en mer ou à celui de la grave pollution chimique des eaux de l’océan. Est-ce que la fondation Free Willy fait tout cela ? 

 * Pas à ma connaissance, non.  

 Pas à la mienne non plus.
Je crois qu’on se trouve là dans une sorte de cercle vicieux.
Je veux dire des entreprises telle que SeaWorld ont rendu célèbres certains de leurs animaux. Ils ont créé un vif intérêt pour eux, suscité de la compassion pour eux mais qu’elles ont créé de toutes pièces leur visibilité politique et publique.

L’une des conséquences de cet état de fait est que nous avons maintenant un animal célèbre qui constitue également une image sous licence et une marque déposée. Je ne dis pas que les gens ne devraient pas se préoccuper de la santé d’un animal individuel, mais sauver le seul Keiko n’a pas le même impact que de progresser dans la protection de son environnement  naturel.

* De quelle ampleur est la puissance d’une entreprise telle que SeaWorld ?

A vrai dire, cela représente plus ou moins quatre millions de visiteurs par an, rien que pour le SeaWorld  de San Diego, qui est celui que j’ai étudié. L’ensemble des parcs de thème d’Anheuser Busch reçoivent probablement, si je me souviens bien, près de 18 millions de visiteurs annuels. Ces chiffres sont peut-être un peu datés, mais ils vous donnent une idée globale du succès  de ces parcs. Dont le prix d’entrée est par ailleurs plutôt élevé !

Pour un adulte, il faut compter un minimum de 35$. Multipliez cette somme par 4 millions… avec une marge d’erreur et de prix promotionnels, cela fait tout de même beaucoup d’argent !

Je veux dire que ces parcs de thème produisent d’énormes bénéfices, et c’est pourquoi d’ailleurs il y a eu un tel essor dans la construction de ce genre de centres de loisirs dans tout le pays au sont des fabricants d’argent. C’est très rentable !

 * En quoi le groupe Anheuser Busch a-t-il besoin de cela ?

Bon, vous savez, toutes les grandes entreprises savent qu’il est utile de diversifier leurs activités. Les parcs à thèmes sont des producteurs fiables d’argent frais, une fois qu’ils sont mis en service.
Ce sont des entreprises très stables, aussi longtemps du moins qu’il n’y aura pas un grave crise pétrolière ou un effondrement complet du tourisme.
Donc, il s’agit simplement là d’un excellent investissement pour Anheuser Busch. Mais je pense qu’il existe aussi un bénéfice secondaire, voire même deux.

– D’une part,  cette compagnie aimerait être perçue comme une «entreprise verte», soucieuse d’écologie,  connectée avec la nature et les animaux. Certains des autres parcs d’Anheuser Busch ressemblent d’ailleurs tout à fait à des zoos, d’accord ? C’est donc une image très, très positive pour cette société. 

Le deuxième profit secondaire auquel je songe est plus diffus, mais pas moins important. Je pense que nous arrivons à une époque où la prohibition, la tempérance, l’ordre moral reviennent en force.
Beaucoup de gens se soucient des dangers de l’alcool au niveau de la santé et de la vie sociale.
Il est de ce fait essentiel que la bière que vend  Anheuser Busch soit perçue comme un produit sain, familial, convivial et non pas comme antagoniste aux valeurs familiales. Ces merveilleux parcs à thème semblent vraiment faire de grandes choses pour la nature. Ils divertissent les petits et les grands. Les gens ont l’impression d’aider la nature en s’y rendant.

Mais vous y retrouverez aussi des publicités pour le produit-phare de la compagnie, la fameuse bière Budweiser. Certains accusent d’ailleurs Anheuser Busch d’utiliser ses parcs pour lancer la bière sur le marché des enfants. Je pense que ce point de vue est excessif. Les choses sont plus subtiles que cela. Il s’agit sans doute d’imposer une image positive de la compagnie et de ses produits auprès de la plus large audience possible, adultes et enfants compris.  Anheuser Busch ne voudrait qu’il lui arrive ce qui est train d’arriver à l’industrie du tabac : le produit est légal mais il est dangereux !

 Budweiser


* Sur un plan plus personnel, en quoi cette expérience vous a-t-elle affectée ?

 Disons que je ressens d’abord une grande admiration pour toutes ces compétences professionnelles et ces talents qui sont mis à contribution lors de la construction d’un parc à thème de ce genre. J’admire aussi la sophistication de la démarche intellectuelle qui fonde ce type de projet.

Mais cela devenait aussi pour moi de plus en plus difficile de retourner en ces lieux, car j’’avais chaque fois l’’impression que l’’ambiance devenait de plus en plus contrôlée, de plus en plus accablante.  J’’ai éprouvé une sorte de frisson quand ma fille, qui avait six ans à l’’époque, m’a dit : «Maman, tout ça est tellement ennuyeux, partons d’’ici ».

* Accablante ? Vous usez là d’’un mot très fort ! Qu’est ce qui était aussi accablant ?

Bon, vous savez… ce que je trouve accablant aujourd’’hui encore, c’’est …cette espèce de contradiction non reconnue. Il y a cette incroyable mise en scène, cette imagerie partout dans le parc, dans le moindre objet exposé, au sein des aquariums, dans l’aménagement d’un décor apparemment libre et sauvage, cette surabondance de beauté soigneusement étudiée pour avoir l’’air naturelle et sans contrainte la majeure partie du temps….
Les gens n’’aiment pas voir des animaux privés de liberté.  Mais ici, même les plantes semblent contribuer à donner cette impression de sauvagerie.  Et pourtant, vous savez parfaitement que tout cela n’’est qu’’un décor, que tout est contrôlé jusqu’’au moindre détail. Cette illusion n’est qu’’un produit manufacturé. 

Je pense que la nature est un concept fondamental de la culture occidentale. Elle représente pour nous le concept même de la liberté,  de ce qu’’il n’est pas possible de manipuler, de fabriquer ou de simuler.

Or, quand vous êtes au SeaWorld,  vous voyez cette abondance de vie incroyable, ces plantes qui débordent de partout. Pourtant, il ne s’’agit bien que d’une nature simulée, un pur produit commercial.

 

* Vous parlez là quasiment d’une sorte d’anesthésie, d’un processus qui vise non pas à sensibiliser les gens à propos de la nature mais de leur faire croire que tout va bien ?

 

Oui,  je le pense.
Je pense que le public américain est sincèrement préoccupé par les menaces qui pèsent sur l’environnement, aussi bien au niveau local que national ou international. Et je pense aussi que certains exploitent ce sentiment pour en faire un marché : ils font commerce de cette inquiétude au sujet de la santé de la planète.
Mais la réponse que ces commerciaux donnent, c’est surtout :
«Regardez ce que nous faisons ici, regardez tout ce que nous pouvons faire. Tout va bien, vous pouvez être rassurés »

Si vous voulez vraiment considérer Sea World comme une institution pédagogique, alors il faut vous demander ce qu’’ils enseignent vraiment à leur public.  Parlent-ils à leurs visiteurs de ceux qui sont les véritables responsables des problèmes que connaît notre planète ? Suggèrent-ils des solutions concrètes pour y remédier ? Je ne pense pas qu’’ils le font.  Ils vous disent au contraire :
« N’’ayez pas peur. La nature est entre de bonnes mains. Revenez nous voir… »

 * Permettez-moi d’insister : quelle est votre principale préoccupation à propos de ce que peuvent apprendre vos enfants, et tous les autres enfants, lorsqu’ils reviennent d’une visite à Sea World ?

Je suis préoccupée par cette confusion qui est faite entre le véritable activisme en faveur de la nature et l’’usage commercial que l’’on en tire. Il ne s’’agit pas simplement du fait que Sea world est une sorte de machine étudiée pour pousser les gens à dépenser leur argent. Le pire dans cette histoire, c’’est que cette entreprise nous donne en plus des leçons ! Et là, je veux vraiment que mes enfants et tous les autres comprennent que payer une entrée au parc ne fait pas de vous un défenseur de la biodiversité et de l’’environnement !

 * Mais quel type d’activisme conseillez-vous donc ?

 Je ne pense pas qu’’il en existe un meilleur qu’’un autre, ce que je veux dire, c’est que les enfants devraient être sensibilisés aux causes réelles de la pollution, de la dégradation de l’’environnement ou de la destruction des habitats naturels. Cette seule prise de conscience et déjà une forme d’’activisme.

 * Et d’’action politique…

 C’est une forme de politique, sûrement. Vous savez, lorsqu’’on vote, qu’’on s’informe ou qu’’on informe d’autres, toutes ces campagnes de base menées au niveau local ou national, ces efforts pour changer les lois, de dénoncer les lois qui fonctionnent mal…

L’activisme est un processus pénible : il faut se réunir, manifester et se réunir encore. La plupart des gens n’’aiment pas ça, ils préfèrent se dire qu’’en achetant quelque chose, on contribue à aider à ce que les choses s’’arrangent. C’’est typique à la culture américaine. Je crains malheureusement que nous ne devions changer les choses de manière un peu plus radicale.

* SeaWorld est très fier de participer aux programmes scolaires. Quelle est votre opinion à ce propos ?

Bon. Il ne s’agit d’abord que des écoles de l’état de Californie, OK ?
Ces programmes, dont le contenu informatif est très faible, comme je l’’ai déjà dit, sont vraiment choquants, puisqu’’ils ne visent qu’’à gagner plus d’’argent.
En gros, SeaWorld offrent gratuitement aux écoles ses «programmes éducatifs » mais en réalité,  ils disent aux gosses que SeaWorld Parc est un endroit merveilleux, magnifique, coloré et qu’’ils peuvent trouver ce genre d’’établissements tout près de chez eux, partout aux USA.
Et la plupart des visiteurs gobent ce genre d’arguments, ils croient vraiment que ce mélange d’’information basique et de promotion commerciale est une bonne chose.

* Mais pas pour vous ?

 SeaWorld n’est pas la seule institution à procéder ainsi. Et non, je ne crois pas que ce soit une bonne chose. Je crois que dans le cas d’’espèce, SeaWorld exploite le besoin flagrant des instituteurs américains en termes de matériel didactique gratuit pour pouvoir donner leurs cours et je n’aime pas cela.

 * Vous décrivez là une situation générale et contemporaine 

 

En effet.


* A un stade où le secteur public est largement dépassé par les firmes commerciales ?

Oui, et c’’est pourquoi j’ai écrit ce livre. Il me semble que SeaWorld et ’Anheuser Busch nous préparent une privatisation de la culture publique ainsi que l’injection des valeurs marchandes dans l’’enseignement, domaines qu’ils ne contrôlaient pas jusqu’’à présent.     

 * N’êtes-vous pas un peu une voix qui crie seule dans le désert ?

Sans doute. Mais n’’avons-nous pas besoin de ce genre de voix, aujourd’’hui ? Pour répondre à votre question, je crois qu’’il existe des activistes sociaux très sérieux qui se préoccupent de ces questions, par exemple  le  «Center for the Study of Commercialism» ainsi que d’’autres mouvements tels que le «Cultural Environmental Movement». Je ne crois pas être la seule personne à dénoncer ces dérives aujourd’’hui.

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