Son nom n’est pas Lolita

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L’orque Lolita sera-t-elle enfin libre un jour ?

Son nom n’est pas Lolita

Un article de IAN KUPKEE

Traduit de l’anglais par KYLE AYLLON VERELST

Je commençais en février une série sur la détresse de Lolita, l’orque solitaire qui depuis sa capture dans la nature en 1970 a vécue au Miami Seaquarium. Je confessais avoir, comme tant d’autres, été dupé en pensant que la libération de Keiko, l’orque du film « Sauvez Willy“, avait été un échec.  J’admettais m’être trompé et je reconnaissais que mon paradigme avait changé en mettant à l’épreuve mes convictions, soutenues depuis longtemps, sur Lolita. J’expliquais les plans viables et rigoureusement étudiés pour sa retraite après 45 ans passés à éclabousser les touristes.

J’écrivais à propos de ses eaux natales, éloignées des côtes de Washington, ces eaux où sa famille nage encore et où une mère attend toujours le retour de sa fille. J’écrivais au sujet d’un état dont les résidents humains ont passé des décennies à faire du lobbying pour le retour légitime d’un baleineau, Tokitæ, séparé des siens. Pour éviter toute confusion, je continuerai à utiliser le nom que sont habitués à entendre les gens de Miami. Mais pour les archives, son nom n’est pas Lolita.
Et Miami n’est pas sa maison.
C’est précisément pourquoi je crois que sa réinsertion sera un succès.

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Le cerveau humain comme celui d’autres grands singes contient des cellules fascinantes et uniques.

Ces neurones en fuseau sont responsables du traitement des émotions, de l’interaction sociale et de l’utilisation du langage. Elles sont celles qui fonctionnent à pleins tubes lorsque l’on éprouve des sentiments d’identité culturelle, des intuitions, des déjà-vu, des instincts et des attachements familiaux. Parfois  surnommées « les cellules qui rendent humain“, ces neurones en fuseau font l’objet d’une découverte bouleversante en 2006.

Les orques en ont aussi.
D’ailleurs, ils en ont trois fois plus que les humains – proportionnellement à la taille de leurs cerveau – et depuis deux fois plus de temps que nous. En fait, ces cellules sont tellement abondantes dans le cerveau des orques qu’elles s’étendent pour former un lobe limbique supplémentaire. Alors que nous commençons à peine à découvrir sa signification, ce lobe additionnel – absent chez les humains – semble responsable des vocalisations, des hiérarchies sociales et des liens familiaux serrés, spécifiques à chaque groupe d’orques.
C’est ce qui les distingue tellement de la plupart des animaux, et la cause de mon angoisse quand j’entends les gens déclarer que nous devrions  également „libérer“ les chiens et les chats, car comme les orques ils seraient en „captivité“. J’aime mes chiens, mais ils boivent à la cuvette des toilettes. Ils ne se ressemblent pas le moins du monde.

 

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Cellule en fuseau

Est-ce à dire que les cétacés sont plus intelligents que les humains? Oui, et non. Les orques ne sont par exemple pas capables de construire une fusée, mais elles sont parfaitement capables de construire des communautés. A vrai dire, elles y sont meilleurs que nous. Et je suis convaincu que la famille de Lolita ne se contentera pas de la reconnaître, mais qu’elle participera de façon indispensable à sa réinsertion dans les eaux auxquelles elle appartient. Cette famille est l’essence même de mon espoir pour la retraite de Lolita.

L’orque âgée maintenant d’un demi siècle avait approximativement 4 ans lors de sa capture.
À cet âge les orques sont bien versées dans les dialectes de leur groupe natale. Elles en apprennent le langage in utero et la retiennent le restant de leur existence. Les experts qui ont observé Lolita au Seaquarium l’ont également entendu utiliser des vocalisations typiques à la communauté du L-Pod.
Alors que sa réadaptation pourrait prendre un certains temps, elle parle déjà littéralement la langue. Et je soupçonne qu’elle recevra bien de l’aide. À l’heure où j’écris, la mère de Lolita, qui a 80 ans, est toujours vivante. Je ne suis pas un parent, mais je peux imaginer ma réaction lors du retour d’un enfant, séparée de moi depuis plus de 45 ans.

Keiko ne trouva jamais sa famille. En fait, nous ne la trouvâmes jamais non plus. Après l’interdiction des captureq d’orques dans les eaux des USA, l’industrie a récidivé en Islande. Les autres membres du groupe de Keiko ont peut-être tous été capturés ou chassés. Peut-être sont-ils morts les uns après les autres. Nous ne le saurons probablement jamais. Ce que nous savons en revanche c’est que, plus âgé que la plupart des orques mâles captives, Keiko a pu vivre 5 ans comme un être sensible dans son environnement naturel, jouissant de la liberté de ses propres décisions. Qu’il s’en soit sorti tout seul rend son parcours encore plus remarquable.

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Keiko libre

Certes, Lolita est plus vieille.
Mais son âge ne joue pas en sa défaveur, car les scientifiques soutiennent que les orques plus vieilles ont plus de capacités d’adaptation que leur contrepartie plus jeune. Nombreuses sont les orques autour de l’Archipel Crozet vivant bien plus longtemps que les orques captives. La femelle Ocean Sun du L-pod, probablement la mère de Lolita, aurait approximativement 88 ans, alors qu’une des matriarches du J-Pod atteindrait les 102 ou 104 ans !

Toutes les deux sont en bonne santé et prospèrent, parcourant chaque jours 120 à 160 kilomètres.
Les femelles menopausées jouent un rôle vital dans la société des orques: elles servent de nourrices aux orphelins, et prennent la place de la mère pour les adultes mâles qui ont perdu la leur et pourraient en mourir . Au cours de ces dernières années, le L-pod a perdu deux doyennes. Leur absence pourrait bien mener à la perte du groupe, coompte tenu du fait que les naissances récentes sont surtout de jeunes mâles. Un grand nombre d’orphelins auront besoin d’une „marraine“, une fois leur mère biologique trépassée.

La présence de Lolita est plus nécessaire au Détroit de Puget qu’elle ne l’est à Miami. Dans les plis profonds de ce lobe paralimbique supplémentaire, se nichent  des siècles de mémoire sociale. Je crois qu’elle trouvera sa place en milieu naturel. Elle a une mère qui l’y aidera, qui ne l’a jamais oublié. Elle a une famille qui attend son retour. Et il est bon de rappeler que cette famille fait sans doute partie du groupe d’orques les plus étudiées au monde.

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Le J-pod

Lolita a fait partie de l’iconographie de Miami bien avant la naissance de la plupart de mes employés. Nous la voyons comme une part de notre histoire et de nos traditions, mais elle est venue à nous avec une histoire et une culture qui lui appartiennent, un monde que nous commençons à peine à comprendre. Nous prétendons la garder au nom de l’éducation, alors que tout notre savoir sur les orques a été obtenu par des observations menées en milieu naturel. Jacques Cousteau affirmait qu’observer des orques en captivité était comme tenter d’apprendre le comportement humain par le biais de prisonniers en isolement.

L’existence de Lolita au Seaquarium de Miami est, pour le moins, hors de contexte.
Elle ne fournit aucune donnés scientifique et ne possède aucune valeur éducative. Alors que les shows les plus récents se vantent de mettre un plus grand accent sur  l’aspect éducatif et la conservation, l’information présentée est douloureusement inexacte. Imaginez un musée de sciences apprenant à vos enfants que la terre est plate, et vous aurez une bonne image de la valeur éducative de ce spectacle.

Peut-être Lolita préfère-t-elle certains tours ou aime-t-elle quelques jouets plus que d’autres.
Mais cette bizarrerie ne fait d’elle en aucun cas l’ambassadrice de son espèce. Cela fait d’elle un actrice de cirque glorieuse, une simple source de divertissement et d’amusement. Il est temps que nous nous posions des questions à ce sujet.
Nous l’avons déjà fait auparavant: les gens avait l’habitude de regarder les pendaisons publiques, les expositions de monstres de foire et les combats à mort des gladiateurs, juste pour s’amuser.  Après mûre réflexion, nous avons compris nos erreurs. Cela a certes pris du temps, mais nous avons fini par faire ce qui était juste.  Et récemment, il semblerait qu’un nouveau cycle de prise de conscience ait commencé.

Dans le cadre d’une initiative qui a stupéfié toute la communauté des défenseurs des animaux, SeaWorld a annoncé une chose que jamais je n’aurais cru entendre de ma vie: l’arrêt immédiat d’élevage d’orques dans toutes leurs  installations. La génération d’orques actuellement à leur charge sera donc la dernière. Ce n’est qu’une question de temps avant que les poursuites judiciaires, qui autrefois se concentraient sur Orlando, ne se tourne vers la Floride et Miami. Cependant, un de nos juges fédéraux a récemment refusé de prendre une affaire en compte concernant Lolita et la loi sur la protection des espèces en danger, alors qu’elle aurait pu lui ouvrir la voie vers la liberté.
Nous ne faisons pas bonne figure, à Miami. Nous avons des choses à rattraper. Et ce n’est pas tout. En réponse au désir de changement du public, Ringling Brothers élimine progressivement les éléphants de son cirque pour les introduire dans des sanctuaires. Et la suite très attendue du film d’animation « Le monde de Némo“, « Finding Dory », envoie un message contre la captivité aussi subtile que de la peinture orange fluo !
Alors que ces événements sont acclamés comme autant de pas vers le progrès par la plupart des gens, il en reste beaucoup qui déplore la perte imminente ces spectacles qui apportent tant d’émerveillement merveille et de joie à leurs enfants. Ces gens prétendent que sans la présence d’animaux telles que les orques en captivité, leurs enfants n’apprendront rien sur la nature ou les créatures extraordinaires avec lesquelles nous la partageons.

Si vous refusez d’écouter mes conseils parentaux, regardez les leçons qu’une mère canadienne a appris à son fils en manifestant pour Tilikum.
L’une d’elles m’a particulièrement frappé :
« Nous ne prenons pas ce qui ne nous appartient pas. Lolita a été enlevée à sa famille pour que la nôtre puisse jouir d’un bref sourire occasionnel. L’argument éducatif ne se soumet pas au scrutin scientifique. Et même si c’était le cas, qu’apprendraient nos enfants ? La prochaine génération d’êtres humains mènera la barque quand nous serons trop vieux et faibles que pour être entendus, toi et moi. Pour notre propre survie, ces petits d’hommes doivent apprendre l’humanité. Et nous devons être leurs éducateurs.“

Nous ne prenons pas ce qui ne nous appartient pas. Son nom n’est pas Lolita. Elle ne nous appartient pas. Elle appartient à sa famille. Notre génération l’a enlevée. Nous sommes moralement tenus de la rendre aux siens. Nous devons aux générations à venir, de sonder notre conscience une fois de plus.
Comme un de mes collègues se plait à le dire: « Avant, il nous fallait marcher vers New York, mais à présent nous volons.“
Nous avons marché depuis assez longtemps.
Il est temps pour Lolita-Tokitæ de rentrer chez elle.
Il est temps pour nous de voler.

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Lolita, la petite orque qui ne voulait pas mourir