Jean-Marie Gustave Le Clézio et le spécisme

Lettre ouverte à J.M.G. Le Clézio
à propos de l’’espèce humaine et des autres terriens.

Monsieur,

Ce fut avec un vif plaisir et une admiration sincère que j’’eus le privilège d’assister à votre interventions lors de la Table ronde «Culture, identité et racisme» organisée par l’’Institut français de Maurice ce 12 mai 2010.
Le public étant fort nombreux, je ne pus hélas vous interpeller à propos de diverses questions qui me venaient à l’’esprit tout en vous écoutant. Je me permets dès lors de vous en faire part aujourd’’hui par le biais de ce courrier.

Votre argumentation en faveur d’’un seul «Genre Humain» m’’a notamment beaucoup frappé, tant il correspond bien à la réalité scientifique des choses : nous constituons en effet, selon le paléoanthropologue Pascal Picq, une espèce unique appartenant de la classe des Mammifères, à l’ordre des Primates, au sous-ordre des Anthropoïdes, à la famille des Hominidés, au genre Homo (qui fut celui de l’’australopithèque, notamment) et à l’’espèce Homo sapiens. Nos diverses cultures et morphologies ne sont que les fruits secondaires de l’’histoire et de l’’environnement et ne peuvent en aucun cas constituer un motif de discorde.

A ce titre, le racisme n’’est à l’’évidence qu’’un sinistre archaïsme, une réaction viscérale qui consiste en l’’exclusion voire en la mise à mort de tout quiconque n’’est pas de notre tribu, né sur notre territoire.

Jane Goodall l’’a découvert dès les années 70 : les guerres que se font les humains ne diffèrent qu’’en degré, mais non en nature, de celles auxquelles se livre un autre Hominidé, le Chimpanzé (Pan troglodytes) dont le génome est identique au nôtre à 99, 4 % près.
Certes, à l’’union des seuls frères et cousins velus arpentant leur coin de forêt pour en chasser l’intrus, ont succédé chez l’’homme des concepts fédérateurs plus larges, susceptibles d’’unir un nombre sans cesse croissant d’’individus.

Depuis les villes-états jusqu’aux nations et plus vastes encore, jusqu’’aux notions de Chrétienté, de Grand Khalifat, de Communisme ou de «Monde Libre» capitaliste, le principe reste le même : c’’est le clan des grands singes de Gombé contre ses voisins, c’’est Spartes contre Athènes, les USA contre URSS, mais aussi et surtout, Romains contre Barbares, Aryens contre Juifs, Occidentaux contre «Primitifs».

Il est curieux dès lors de constater que la majorité de nos penseurs s’’interrogent encore sur le «pourquoi» des guerres et du racisme, alors qu’’il  suffit d’élargir le cadre de leurs réflexions au-delà de notre seule espèce pour en saisir l’origine aussitôt. Il s’agit bien là de comportements propres à plusieurs sortes d’’hominidés. Et ce serait tout à l’’honneur d’une véritable humanité que de pouvoir s’’en dégager grâce à sa haute intelligence.

Hiroshima

 

A ce propos, force est d’’admettre que le prétendu fossé infranchissable distinguant l’’Homme, «race supérieure», des autres animaux – comme si une rose n’’était pas une fleur mais quelque chose «de plus» – n’’est qu’’un leurre, un mensonge que nous nous racontons afin de pouvoir exploiter sans malaise ni scrupules l’’ensemble du Vivant.

De multiples recherches menées sur le terrain ont en effet récemment révélé l’’existence de cultures diversifiées, de structures sociales complexes, de langages articulés distincts chez nombre d’’espèces non-humaines, tels que les cétacés, les grands singes ou les éléphants. La conscience de soi mais aussi la compassion, la morale, l’usage d’outils, voire même certaines formes d’’art ou de religion, ne sont pas le privilège de l’’homme, comme l’’explique le chercheur Yves Christen dans son ouvrage «L’’animal est-il une personne ?» ou le primatologue Franz de Waal dans «L’’âge de l’’empathie» et «La politique du Chimpanzé».
Au vu de ces découvertes, ne faut-il pas considérer désormais le «spécisme» – cette idéologie qui nous fait croire que nous avons tous les droits sur les autres habitants de notre planète bleue – comme une sorte de super-racisme ?

Sagesse

 

«L’’homme est-il un loup pour l’’homme ?» a demandé quelqu’un lors de la Table ronde.
Si c’était le cas, nous serions infiniment moins cruels envers nos semblables, car le loup, lui, n’’est jamais cruel. Il est simplement efficace lors de ses chasses organisées en bandes.
Et ses cultures sont belles, émouvantes et dignes.
La cruauté suppose une intelligence plus élaborée, plus perverse, plus tordue, qui prend plaisir à faire souffrir l’autre. Une fois encore, l’’éthologie cognitive nous apprend que, non content de faire usage d’’armes primitives ou de soigner ses plaies à l’’aide de plantes médicinales, le Chimpanzé est sans doute le seul animal avec l’’Homme à torturer sciemment ses ennemis.

Comme le disait lors de la Table ronde M. Issa Asgarally :  « La culture peut tuer ».
A cet égard, l’’anthropocentrisme, fondement de notre vision spéciste de l’’univers, n’’est pas sans conséquence non plus, car il mène  aujourd’’hui  l’’ensemble des espèces vivantes, en ce compris la nôtre, au seuil d’’une catastrophe planétaire.

Au nom de ce super-racisme, nous avons massacré tous nos anciens prédateurs, tigres, lions et léopards, qui ne survivent plus qu’au zoo ou, humiliés, grotesques, dans les cirques.
Nous avons pêché tant de poissons, tué tant de baleines que l’’océan ne sera bientôt plus que le seul royaume de méduses géantes. Nous dévastons avec une telle fougue les forêts primaires et les millions d’’espèces qu’’elles abritent avec elles, qu’’un jour ces poumons de notre Terre ne pourrons plus recycler le carbone ni nous fournir de l’’oxygène.

En cette année dédiée à la protection de la biodiversité, J.M.G. Le Clézio, je crois qu’’il est urgent pour ceux qui philosophent de sortir du carcan de l’’Humanisme pur et de traiter avec respect, amour et modestie nos frères, les autres Terriens, qu’’ils aient des mains, des pattes, des nageoires ou des ailes.
C’’est à ce seul prix que nous pourrons sauver l’’Humanité elle-même.
D’’avance, je vous en remercie.

Yvon Godefroid
Belgique
dauphinlibre@gmail.com

L’un a la peau noire, l’autre des nageoires. Pourtant, les Humains et les Cétacés disposent des plus puissants cerveaux du monde

 


Pour en savoir plus :

Cultures animales
Le Grand Singe Humain
Spécisme : l’erreur fondamentale de nos sociétés modernes