Techniques de chasse chez les dauphins de la Mer Noire

Le banc de poissons est ici rassemblé en une seule « boule de viande »

Techniques de chasse chez les  dauphins de la Mer Noire

Nous ne livrerons ici que quelques brefs aperçus des capacités inventives des dauphins en matière de chasse, telle qu’elle se dessine au travers des pages de l’étude menée par le cétologue russe V.M. Bel’kovich.  On trouvera la version complète de cette recherche dans l’ouvrage « Dolphin Societies, discoveries and puzzle » publié par  Karen Pryor et Ken Norris aux Presses de l’Université de Californie.

Dans le texte qui nous occupe,  V.M.Bel’kovich s’attache à l’observation attentive, menée sur plus de trois ans, d’un petit « troupeau » (herd) de dauphins Tursiops résidant en Mer Noire.
Les techniques de chasse qu’il répertorie à cette occasion ne relèvent donc que de cette ethnie particulière, celle qui vit – non sans mal – le long des côtes russes, bulgares et ukrainiennes. Mais dans chaque mer du monde, rappelons-le, d’autres dauphins Tursiops et non-Tursiops, ont développé d’autres traditions de chasse, aussi nombreuses que leurs dialectes ou que les coutumes de nos propres peuples.

A souligner aussi : la plupart des comportements décrits ci-dessous ne sont concevables que si les cétacés sont à même de se communiquer des informations abstraites et précises relatives à leur stratégie commune.  La coordination stupéfiante de leurs mouvements lors des chasses ne se rencontre nulle part ailleurs dans le règne animal et suppose donc l’existence d’un langage capable de transmettre des concepts spatiaux et temporels, ce que confirment d’autres études menées en laboratoire.

Insistons enfin sur le fait que ces merveilleuses cultures – dont nous reparlerons à propos des recherches de V.Markov sur le langage des cétacés – sont aujourd’hui gravement menacées. Épuisés par d’incessantes captures pour les delphinariums menées par les trafiquants russes ou ukrainiens, les dauphins de la Mer Noire risquent bien de disparaître à court terme…


I. A la recherche du poisson

Organisations spatiales des membres de la tribu lors des déplacements

A1. Recherche menée par l’ensemble du groupe

Parfois, lors des recherches en groupe, la communauté se déplace en formation frontale, côte à côte, sur une seule ligne. Le plus souvent, la recherche est menée en suivant une trajectoire complexe, selon des circuits compliqués et manifestement voulus. Tous les membres du clan se déplacent à l’unisson, en spirale ou en cercle afin d’encercler le poisson de manière délibérée.

Le niveau de coopération des dauphins est particulièrement frappant lorsqu’ils changent de direction sur un seul front. Tous remontent à la surface en même temps et se placent sur un seul rang.
Ceci à peine accompli, ils disparaissent alors tous ensemble sous l’eau. Puis les dauphins remontent à nouveau, l’un après l’autre, en ordre dispersé, comme des bouchons surgissant par dessous les vagues. Au bout de quelques instants, une nouvelle rangée de dos et d’ailerons redevenait visible et au mouvement suivant, le plongeon
synchronisé se prolonge 30 à 70 secondes.

Ce type de comportement n’advient pas seulement pendant la phase de recherche mais également au moment de la pêche proprement dite, chaque fois que les dauphins s’alimentaient de petits maquereaux ou de harengs.

A2. Recherche menée par une partie du groupe

A côté de ce type de recherche collective, qui implique le clan tout entier, la quête de nourriture peut être menée seulement par quelques individus. Ce type de recherche permet aux dauphins de s’éloigner beaucoup plus et de couvrir un plus vaste territoire. La configuration du groupe complet ne cesse alors de se modifier, du fait du départ et de l’arrivée continuelle des multiples sous-groupes en recherche.
Ceux-ci ratissent littéralement les eaux, se plaçant en formation diagonale ou bien frontale afin de mieux repérer le poisson – et parfois aussi de l’attraper.
Lors de nos observations, la chasse s’avérait être un processus très dynamique, dont les techniques pouvaient changer d’une minute à l’autre.  Par exemple, la troupe complète pouvait très bien pénétrer dans la baie en formation frontale puis casser les rangs et se disperser par petites unités sur un plus large espace.
Lorsque l’un des dauphins parmi ces groupes localisait le poisson et se dirigeait vers lui (phase de détection), tous les autres membres de la troupe s’approchaient aussitôt et le plus généralement, le festin commençait !

Circuits

 

A3. Les dauphins éclaireurs
La recherche de nourriture par des éclaireurs (scouts) est une autre façon de trouver de la nourriture, spécifique aux techniques de groupe.
Ce type de pêche se passe généralement comme suit: un groupe de deux à quatre dauphins voyagent le long du rivage, à une distance de trois cent mètres, en suivant soigneusement les contours de la côte.
L’investigation détaillée de ce rivage, les brusques changements de direction et les modifications fréquentes du rythme respiratoire (depuis les cinq secondes d’intervalle ordinaires jusqu’aux six minutes typiques de la plongée) indiquent très clairement que les
dauphins sont en train de chercher de la nourriture.
Le plus souvent, le gros de la troupe les suit alors en parallèle, quelques miles marins plus au large. Mais lorsque l’un des « scouts » détectent le poisson, toute la bande les rejoint aussitôt et la chasse peut alors commencer.

Occasionnellement, des éclaireurs se détachent d’un groupe en déplacement, afin d’aller observer des filets de pêcheurs qui trempent dans la baie, puis ils regagnent le reste de la troupe. Quant aux scientifiques, ils suivent eux aussi les dauphins à la trace, toujours en parallèle, en les accompagnant à cheval ou à vélo le long de la côte !

A d’autres moments, les éclaireurs qui se livrent à des investigations le long des côtes se nourrissaient directement des poissons qu’ils trouvent. La règle est que le dauphin le plus proche de la côte rencontre souvent le plus de succès. La proie et le plus souvent un mulet gris (Mugilis sp.), que les dauphins amènent vers les eaux peu profondes et forcent vers la surface ou carrément vers la plage, en empêchant de poisson de s’échapper par la gauche ou par la droite.

La raison du changement de rôle fonctionnel parmi les dauphins-éclaireurs n’a pas encore été déterminée. Ainsi, on s’est demandé si un groupe se substituait à un autre, et à quel moment. Au terme de longues heures de travail de terrain, durant lesquels furent observés
plusieurs dauphins identifiés selon leurs marques distinctives, on a pu conclure que chaque dauphin pouvait devenir éclaireur à un moment donné et qu’aucune spécialisation n’existait en ce domaine.

D’autres observations ont fait apparaître que les dauphins-éclaireurs pouvaient communiquer au reste du groupe des informations précises sur les proies potentielles et leur nombre. Par exemple, il arrive qu’un petit nombre seulement de dauphins s’en vienne rejoindre les éclaireurs, lorsque le poisson n’était guère abondant.
S’il y a pléthore, c’est au contraire toute la troupe qui se déplacera !

Un tel comportement avait déjà été observé chez les Tursiops de l’Océan Indien. (Tayler & Sayman 1972). L’un des dauphins avait détecté un immense banc de sardines.
Immédiatement, toute la troupe – soit quelques 200 individus – s’était rassemblée sur le lieu de la trouvaille et s’était mise à manger. Les auteurs concluaient de cette observation que les dauphins sont capables de localiser un banc de poissons rien qu’à l’écoute des clicks
écholocatoires produits par les éclaireurs.

V.M. Bel’kovich suppose, quant à lui, qu’au vu de ces formations qui nagent en cercle, en spirale, en carré, les dauphins sont en communication constante lorsqu’ils recherchent leurs proies.
D’autres recherches semblent enfin prouver que les sifflements émis par l’éclaireur portent à tout le moins une somme d’informations précises sur la nature de sa trouvaille.


II. S’emparer du poisson

Considérons maintenant la phase finale du processus, c’est-à-dire le moment où le poisson est capturé. Nous devons garder à l’esprit que ce que nous voyons en général au delphinarium (des dauphins mangeant du poisson mort) n’a rien à voir avec les types de
chasse pratiquées dans la vie sauvage.
La différence principale est que pour attraper un poisson vivant, le dauphin a besoin de se déplacer activement et d’interagir très étroitement avec les autres membres du groupe.
L’observation de ces multiples techniques de chasse suggère que le succès d’une expédition suppose que l’on restreigne et contrôle les mouvements de la proie.
Wade Doak parle à ce propos de « meat ball », « la boule de viande » que devient le banc de poisson après rassemblement par les dauphins chasseurs. Ceci est obtenu par différentes méthodes, que nous allons analyser maintenant:

1. La technique du carrousel et de la bouilloire
Lorsqu’ils découvrent des poissons en haute mer, les dauphins entourent généralement le banc et le forcent ainsi à ne plus tourner qu’en cercle, dont peu à peu le diamètre se réduit, tandis que les chasseurs se rapprochent en tournant de la masse mouvante des poissons.

La technique appelée le « carrousel horizontal » était souvent utilisé sur le lieu des observations. Le nombre de dauphins présents dans ce genre de carrousel était généralement proportionné au nombre de poissons enfermés dans leur piège. Il advenait aussi qu’un carrousel succède immédiatement à l’autre, sans doute parce que les poissons venaient de s’échapper ou que leur banc s’était divisé en plusieurs sous-ensembles.

Deux autres techniques de chasse ont été nommées le « carrousel vertical » et « la bouilloire ». Ces formations sont souvent observées au terme d’un premier carrousel horizontal, apparemment en présence d’une importante quantité de poissons. Les chasseurs resserrent alors leurs cercles de plus en plus puis commencent à plonger soit sous le banc (carrousel vertical) ou bien encore, arrivant de différentes directions, dans la masse même du banc de poissons, à la manière des bulles agitant l’eau d’une bouilloire qui bout.
La formation en bouilloire et les deux types de chasse en carrousel sont caractérisés par des mouvements de nage rapides, des remontées en surface bruyantes et fugaces.

La chasse en carrousel fut décrite pour la première fois par Morozov (1970) dans la mer de Crimée.
Des techniques similaires ont également été relevées dans les eaux de l’Océan Indien par Tayler et Saayman. Ceux-ci rapportent avoir vu une troupe de dauphins piégeant un banc de sardines dans une baie. Les uns jouaient le rôle de gardes, empêchant les poissons de s’échapper de la baie, tandis que les autres se nourrissaient déjà banc.
Les techniques en carrousel peuvent être le fait de la troupe toute entière ou seulement de l’une de ses parties. Un banc de poissons peut être encerclé par différents moyens, à savoir:

1. les dauphins décrivent une courbe autour d’un banc de poissons à partir d’un côté puis ferme le cercle et passe en phase « carrousel ».
2. Placés en formation en fourche, les dauphins encerclent simultanément le banc des deux côtés puis mettent ensuite en place un « carrousel » serré.

2. La technique du mur
Outre les techniques précédemment décrites, les dauphins utilisent également une formation d’encerclement pour amener les bancs de poissons vers les berges, soit qu’il s’y trouve des filets de pêcheurs déjà installés, soit que plusieurs autres dauphins les y attendent.
Pendant la battue, la troupe entière participe, rangée en formation frontale ou dispersée par petits groupes. En fait, le choix de l’organisation dépend directement du type de poissons
pêchés et de leur abondance. Pendant la phase finale de la chasse, les dauphins se montrent extrêmement rapides et saisissent leur proie dans l’écume, presque au ras de la
plage même !


Une observation datée du 24 Juillet (Année II)
rapporte : « Les dauphins volent complètement à l’extérieur de l’eau. Ils volent plus qu’ils ne nagent, sur des distances de quatre à sept mètres. Les poissons, un banc de grands mulets gris, sautent
également et parfois, le prédateur et sa proie s’élèvent ensemble dans l’espace. On dirait que les dauphins sont aspergés d’une pluie de poissons ! »

Comme nous le disions plus haut, les dauphins peuvent servir eux-mêmes d’obstacle au poisson et on a observé ainsi en train de s’utiliser l’un l’autre comme un mur sur lequel le gibier venait s’écraser.

Bel’kovich a également assisté à des chasses utilisant la technique du « double mur », au cours desquels les dauphins, placés sur deux colonnes parallèles, poussaient le poisson vers la plage.

 

Ici, apparemment, la plage et les deux colonnes fonctionnaient comme des murs.
Dans ce type de chasse, fonctionnellement, les dauphins jouaient des rôles interchangeables, quelque soit par ailleurs le nombre de chasseurs.
Ainsi, en juillet de la deuxième année d’observation, une paire de dauphins n’avaient pas réussi à mener un banc de poissons sur la rive. Ils les ont donc ramené en arrière vers la troupe de dauphins, qui d’un seul mouvement, se sont alors placé sur une seule ligne,
comme un mur !

Un groupe peut également se diviser en deux sections plus ou moins égales, qui repoussent alors le poisson en direction l’une de l’autre, comme les mâchoires d’une pince.

Même un dauphin tout seul peut parfaitement servir de « mur », du moment que sa présence suffise à ralentir les mouvements du banc et à empêcher les grands poissons solitaires de s’enfuir par le côté. Les filets de pêcheurs à l’arrêt peuvent également servir comme un obstacle contre lequel le poisson est mené.


 

3. La chasse-poursuite

Parfois, des dauphins solitaires ou bien un petit groupe d’entre eux poursuivent le poisson et, sans restreindre la mobilité du banc, le rattrapent simplement. Cette chasse peut s’effectuer en formation frontale ou bien encore en formations diffuses, probablement lorsqu’il s’agit de tout petits poissons.  Les deux types de formation peuvent parfaitement coexister dans le temps, une partie de la troupe se livrant à une chasse diffuse, tandis que les autres avancent à l’unisson.
La chasse en formations frontales, spirales ou circulaires est souvent le fait de cétacés qui plongent pour des durées plus longues que dans les conditions normales. Ce type de chasse est généralement utilisé pour les poissons qui vivent près des fonds.


 

4. La chasse en solitaire

Bel’kovich s’était d’abord intéressé aux seules techniques de chasse utilisées par des groupes ou des sous-groupes de dauphins. Cependant, il dut se rendre à l’évidence que des animaux solitaires menaient également leur propre chasse, même si leurs compagnons se trouvaient à proximité. Les chasseurs solitaires tentent en général de conduire le poisson vers la rive ou vers les filets d’un pêcheur, afin de l’amener en surface. Il s’agit donc ici d’une variante de la
technique du mur mais qu’exécute un seul individu.
La plus fréquente de ces techniques individuelles est celle du « poisson sur la plage ».
Le dauphin peut changer brusquement de direction et foncer vers la rive, en ne laissant émerger que son aileron dorsal. A une distance de quelques mètres de la berge, le dauphin se retourne sur lui-même, saisit le poisson (le plus souvent, un mulet) dans son rostre puis repart aussitôt vers l’arrière, en direction de la pleine mer, nageant toujours sur le dos et jetant le poisson en l’air une ou deux fois pour mieux le positionner et l’avaler plus facilement.


Voir aussi :
Comment chassent les dauphins d’Irlande

http://picslist.com/image/90281587483