Un petit kinkajou, un jour, est devenu fou

NOCTURAMA
Juillet 2003

C’est un long couloir baignant dans la pénombre, où règne une chaleur lourde.
Les vitrines s’y succèdent, derrière lesquelles s’agite toute une faune nocturne dont le cycle journalier a été inversé : ici, c’est la nuit, dehors c’est le jour, et lorsque le soir tombera, les lampes s’allumeront et les captifs iront dormir.

Oryctérope, chauves-souris, poissons aveugles des grottes, raton-laveurs, genettes tigrines et autres animaux de taille modeste remuent derrière des vitrines baignées d’une lumière faible, de type crépusculaire et décorées à l’image de leur milieu naturel. En y regardant de plus près, on se rend compte cependant que les broussailles sont peintes
sur un panneau de verre au fond de la cage et que les rochers sont moulés et faits de béton creux. Ces enclos ne sont en fait que des terrariums plus ou moins vastes, aménagés comme les dioramas d’antan.

Les enfants adorent cet endroit, bien sûr, la semi-obscurité excite leur imagination et les fait crier de joie et un peu de peur, aussi,  lorsqu’ils déboulent en courant de vitrine en vitrine. La plupart dépassent en riant les premier coude du couloir sans même s’y arrêter et s’empressent de rejoindre la vitrine « chauve-souris » ou celle des ratons-laveurs.

Pourtant, juste derrière ce coin, quelqu’un a été capturé pour eux. 
Quelqu’un a été arraché à son monde d’origine et confiné dans une cage pour leur fournir « l’information sur la vie sauvage » à laquelle, dit le Zoo, tous les enfants devraient avoir droit et dont tentent de les priver d’insensés activistes.

Marquons le pas et approchons-nous. 
D’abord, on ne perçoit pas grand chose, le regard doit s’habituer à ces ténèbres grisâtres.
Un petit animal s’agite bien, en effet, dans l’angle droit de la vitrine. Mais de quoi s’agit-il ?
Un gros rat ? Un petit singe ? Une sorte de chat ? Lisons mieux la minuscule étiquette apposée sous la vitre, juste quelques lignes écrites en flamand et en français.
Voici la réponse attendue : il s’agit là d’un Poto flavus, mieux connu sous le nom de kinkajou, petit mammifère arboricole assez commun qui vit en Amérique Centrale et du Sud.

La petite bestiole velue, elle, ignore tout de son nom latin. Et elle vit aujourd’hui en Belgique. 
Elle n’a même pas remarqué notre présence attentive.
Il faudrait frapper au carreau – ce que nombre de visiteurs ne se gênent pas de faire, en l’absence de
gardiens – pour qu’elle consente à tourner le regard. Pour regarder quoi, me direz-vous ? Encore l’une de ces faces pâles d’humains dont les voix graves et les bruits de pas lui parviennent sans doute au-delà de
la vitre de son petit enclos…

De toutes façons, « Poto flavus » a autre chose à faire.  
Il saute. Il exécute sans cesse un étonnant salto arrière du plus bel effet. Cette figure acrobatique ferait sourire si elle ne se répétait sans cesse de façon psychotique dans ce même coin droit du terrarium.
La séquence est toujours la même : le kinkajou se colle contre la paroi de la cage voisine, bondit vers l’arrière, retombe sur ses pattes et recommence encore. Sans fin. Pendant des heures.

Un nouveau groupe de gosses arrivent en courant. 
Ils s’avisent de la présence d’un visiteur adulte accroupi silencieux devant une vitrine sans intérêt apparent.
Ils s’arrêtent en se bousculant et découvrent à leur tour le petit animal.

Alors les enfants s’exclament crient, oui, ils applaudissent en riant chacun des bonds du petit kinkajou fou, comme s’il leur faisait un tour, comme s’il sautait pour les amuser.
Mais le show est répétitif…
Lassés au bout de quelques secondes, les enfants repartent en courant vers d’autres vitrines.
Ils ne tarderont d’ailleurs pas à ressortir à l’air libre avant peu pour aller voir, de la même manière, d’autres animaux, mais des vrais des gros, de ceux qu’on voit à la télé, éléphants, girafes, hippopotames ou grands singes. C’est pour ceux-là qu’ils sont venus, pas pour un kinkajou anonyme…
Le bruit de leur cavalcade s’éloigne dans le couloir.

Ils n’ont même pas lu le nom de l’animal. 
Ils ne savent rien du kinkajou. Ils n’en sauront sans doute jamais plus.

Ces enfants ignoreront toujours que cet espèce de raton-laveur arboricole – qui a été capturé pour eux,
rappelons-le – vit normalement, non pas dans un diorama surchauffé, mais bien au sommet de la canopée des forêts
d’Amérique Centrale et du Sud.
Lorsqu’il vit libre, le kinkajou ne fait pas ce genre de bonds psychotiques :  il saute chaque nuit de branches en branches sur de très longues distances, à des hauteurs vertigineuses, en s’aidant de sa queue préhensible et c’est pour cela qu’on le nomme au Bélize « le promeneur de la nuit ».

Ils ne sauront pas que le  kinkajou se nourrit essentiellement du nectar puisé au coeur de fleurs géantes, ce qui lui vaut son nom local d’ours à sucre (sugarbear) mais qu’il dévore aussi de gros insectes en les serrant dans ses petites mains presque semblables aux nôtres.

Ces enfants ne sauront jamais non plus que ce petit être est intelligent, sensible, drôle et qu’il a besoin d’affection, d’espace et d’occupations variées pour vivre heureux, comme vous et moi.
Car le kinkajou est loin d’être un animal solitaire : une étude récente a été ainsi menée sur un groupe cohérent de 26 kinkajous dans la forêt pluvieuse du  Pérou, qui se déplaçaient par sous-groupes de 3 ou 4 individus. Une autre recherche, plus récente encore (MacDonald 2001) a pu établir que l’unité sociale de base chez le kinkajou était de cinq individus, typiquement composée d’une femelle dominante, de ses deux enfants – le premier en bas âge, le second juvénile – et de deux mâles adultes qui se partagent les faveurs de leur dame.

Si certaines forêts sont encore pleines d’une foule de petits kinkajous s’interpellant l’un l’autre en faisant beaucoup de bruit, la situation est en train de changer aujourd’hui : les arbres disparaissent sous la scie des bûcherons, tandis que les trafiquants d’animaux sans scrupules arrachent les kinkajous à leur forêts natales pour les vendre sur les marchés d’Europe et d’Asie en tant qu’animal de compagnie. Ils font également commerce de sa viande et de sa fourrure duveteuse, extrêmement appréciée.

 

poto flavus

Laissé seul dans son aquarium, notre « ours à sucre » anversois, lui, a perdu les pédales.
Son esprit s’est égaré loin.  Englouti dans son autisme privé, il ne voit plus rien, n’entend plus rien : il saute, il saute et il sautera ainsi chaque jour de sa vie jusqu’à en mourir…

Ce n’est pas ici qu’il pourra se reproduire.
Ce n’est pas ici, depuis le fond de cette boîte à chaussures, que ses petits pourraient apprendre à sauter de branche en branche ou à choisir les fleurs et les insectes comestibles, avant que d’être réintroduits en milieu naturel.
Ce n’est pas ici, enfin, que nos enfants apprendront quoique ce soit beaucoup sur les menaces qui pèsent sur ce petit animal, dont les gestes de désespoir ne sont même pas perçus par les visiteurs….

Mais alors..
Pourquoi est-il en cage ?

Et à quoi sert ce zoo ?


 

Depuis 2003, les petits enclos du Nocturama ont cédé la place à des enclos plus vastes. Le petit kinkajou a disparu. Et les enfants continuent à courir dans les couloirs sombres, sans s’attarder longtemps devant les nouveaux prisonniers…

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