Voici trois ans, Iris mourait de suffocation dans les bras de ses dresseurs.

 

Derniers jours d'Iris à Duisburg. Photo JP Vonder bergh / Quelques semaines avant sa mort, Iris sautait encore un peu pour faire plaisir à son dresseur personnel.

Derniers jours d’Iris à Duisburg. Photo JP Vonder Bergh Quelques semaines avant sa mort, Iris sautait encore un peu pour faire plaisir à son dresseur personnel.

28 mars 2006

Il y a 3 ans, mourait Iris

Voici trois ans, Iris mourait de suffocation dans les bras de ses dresseurs.
Elle ne laissait derrière elle, en guise d’héritage, qu’un mince opuscule intitulé «Suspected chronic lymphatic leucemia in an aged bottlenose dolphin »  (Leucémie lymphatique suspectée chez un Grand Dauphin âgé), signé par M. Manuel Garcia Hartmann, vétérinaire du Zoo de Duisburg et soigneur attitré d’Iris.

Afin de justifier les conditions de vie atroces qu’elle avait du subir durant plus de vingt années, afin de donner un sens «scientifique» à ce décès tragiquement prématuré (Iris n’avait que 34 ans !), on a donc longuement autopsié le grand corps gris de cette malheureuse, on lui a ouvert le ventre avec un bistouri, on lui a retiré le cœur, le cerveau et les poumons, on a déroulé ses entrailles au sol, on a photographié ses restes et certainement, on y a trouvé toutes sortes de pathologies singulières et intéressantes, résultats d’une double décennie de vie passée dans l’eau chlorée, le confinement, le stress, l’ennui et la pénombre.

Puis on a rangé tous ces jolis organes dans de grands bocaux en formol, on a refermé le casier, on a mis de côté les bistouris et les écarteurs, on a refermé les portes du laboratoire.
Iris est morte une seconde fois.

Il restait pourtant bien des choses à apprendre sur elle.
Et d’abord, qui était vraiment cette «personne à nageoires», affublée du surnom d’Iris mais que sa mère, sûrement, appelait d’un autre nom ?

A quoi pensait Iris ?
Comment voyait-elle le monde qui l’entourait ? Comment ressentait-elle les choses ?
Alors qu’elle nageait encore libre aux côtés des membres de sa famille dans les eaux chaudes du Golfe du Mexique durant les douze plus merveilleuses années de sa vie, qu’avait-elle pu bien vivre comme expériences, comme aventures, comme drames, comme émotions, comme histoires d’amour?

Quelles créatures étranges, quel ziphius, quel cachalot, quelle baleine à bosse avait-elle pu rencontrer autrefois lors de ses plongées dans les profondeurs obscures ?
Selon quelle tradition locale chassait-elle ?
A quels jeux jouait-elle ? Quelles sagas chantait-elle ?

Nous ne saurons rien de cela.
Du fond de son mutisme obligé, Iris ne pouvait parler à personne dans le langage cliqué-sifflé qui était le sien, sans doute un dialecte propre aux tribus des Grands Dauphins vivant le long des côtes du Yucatan ?

Elle ne pouvait donc que se taire, ou couiner des sons d’air par  l’évent, coincée là pour toujours dans son îlot d’eau minuscule, à l’ombre d’un toit de béton, ceinturée par un Océan de Terre, de villes, de fumées, d’industries, un univers de sécheresse infranchissable et cauchemardesque pour elle, à des milliers de kilomètres de la mer, de sa famille et de ses amis….

Personne, jamais, n’a compris ce qu’elle voulait nous dire, personne ne s’est même soucié de tenter de la comprendre.

On l’a juste obligé à faire des tours idiots, à sauter, à danser, on l’a mise en présence d’un tas de mâles ardents, qui la fécondaient vite dans de mauvaises conditions puis qui disparaissaient peu après, la laissant seule à engendrer sans fin des bébés morts.

Mais aussi, on l’a laissée prendre soin jusqu’au bout d’un petit garçon du nom d’Ivo dont nul ne sait finalement s’il était son fils, son neveu, son petit frère ou l’enfant d’une amie qui l’aurait accompagnée au moment de cette terrifiante capture des années 80.
Aucune analyse génétique n’a jamais été faite.

Le fait est que c’est presque tout un pod qui a été capturé en bloc puis amené au Zoo ce terrible 3 mars 1981.  Il y avait là Illas, Ina, Iris et Ivo. Tous avaient reçu un nom avec la  même lettre initiale, question de pouvoir s’y retrouver dans les lots de prisonniers qui déboulaient de Floride à l’époque.

Iris les a vu mourir tous, Illas, Ina, Dolly et Pat, mais elle a gagné son combat, son défi, sa mission : le petit Ivo a survécu et il était toujours vivant en mars 2006.

Iris et ivo à Duisburg vers 2000. Phot. VonderBergh.

Iris et ivo à Duisburg vers 2000.

 

Qui connaissait vraiment Iris ?

Des êtres humains l’’ont pourtant approché de très près et durant des années.

Un certain Chris VDV, par exemple, qui s’est soucié d’elle durant les 18 ans qu’elle passé dans le bassin grotesque du delphinarium anversois.

D’’autres soigneurs aussi, sans doute, des vétérinaires, des directeurs de zoo à la retraite ou encore en fonction, des «océanologues » plus ou moins fantaisistes qui désiraient tester leur «dolphin therapy», tous avaient accès au bassin et pouvaient rencontrer Iris régulièrement.

Curieusement, ces gens n’ont jamais rien dit, jamais rien publié de cette expérience qui pourtant a du être se révéler émouvante, tragique même, lors du transfert de nos deux amis depuis Anvers jusqu’à Duisburg.

Nous savons tous pourtant à quel point ces « gardiens de prisons aquatiques » aiment leurs détenus.
On sait qu’ils partagent avec eux leur quotidien le plus intime et qu’ils connaissent à leurs côtés des moments d’intense amitié, de drôlerie, de gentillesse, dont nous autres, confinés à la compagnie des chats, chiens et autre mangouste dotés de petits cerveaux, ne pouvons même pas nous rendre compte.

Au moment de cette photo, les dresseurs le savaient déjà : Iris allait mourir. Photo Von der Bergh

Au moment de cette photo, les dresseurs le savaient déjà : Iris allait mourir. Photo Von der Bergh

 

Pourtant, ces gens ne parlent pas. Ils ne témoignent pas.

Ils n’écrivent pas leurs mémoires et personne parmi eux, à ce jour, n’a raconté la vie d’Iris, ni n’a décrit qui elle était vraiment, ni comment elle se comportait en compagnie de ses amis geôliers.

Tout porte à croire que ce n’est pas fortuit.
Les delphinariums ont sans doute donné la consigne de ne plus parler jamais de leurs «vedettes» une fois mortes. Trop mauvais pour l’image. Ils ne font état que  de leurs naissances, ils gomment chacun de leurs décès.

Quand Tex est mort à Antibes, le Sea Park de Bruges a retiré de son site web quelques semaines plus tard, toutes les photos, tous les dossiers le concernant. Choquant  tout de même, quand on sait que Tex avait engendré 6 dauphins sur les 9 qui peuplent encore ce bassin sombre….

Quelle mention est-il fait d’Iris dans l’historique du Zoo d’Anvers publié sur le site  officiel ?
Aucune. Les «Zeezoogdieren » y sont montrés comme un tout…..

Iris à Anvers en 1998. Photo YG

Iris à Anvers en 1998. Photo YG

 

L’effacement systématique et stalinien de toutes les victimes des zoos donne matière à réfléchir sur ce monde hyper-moderne privé de mémoire, qui ne veut vivre que dans le présent et faire de toute chose, humaine ou non-humaine, une source de profit.

En attendant, nous nous contenterons donc, seul face au silence assourdissant des delphinariums concernés, face au silence de tous ces scientifiques qui se souciaient tant de son bien-être, de saluer pour la troisième fois la mémoire de notre chère Iris.

Un beau matin, des salopards l’ont arrachée à ses parents, à ses frères, à ses sœurs, à ses amies pour la réduire en esclavage, alors qu’elle n’avait que douze ans et que l’immensité des océans se découvrait devant le sonar de cette adolescente avide de découvrir le monde et de vivre une vraie vie de dauphin.

Puisse-t-elle aujourd’hui nager en paix dans la Lumière.

 

 Puis ce fut son tour, un jour, de mourir comme meurent les dauphins esclaves...

Puis ce fut son tour, un jour, de mourir comme meurent tous les dauphins esclaves…

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