Angel a quitté pour toujours la prison de Gulf World

Angel, 4 ans

Angel a quitté pour toujours la prison de Gulf World

La petite delphine Angel a quitté pour toujours le delphinarium Gulf World à Panama City sur la côte de Floride. C’était un grand dauphin de l’Atlantique, comme ceux qui vivent en liberté à quelques dizaines de mètres de sa prison. Elle s’est éteinte le 23 septembre 2018 à l’âge de quatre ans, dans les bassins qui l’ont vu naître.

Sa mort n’a pas fait la une des médias et son hommage funèbre fut celui que l’Industrie adresse à tous les dauphins qu’elle tue, sans changer une virgule, depuis des décennies : 
« La direction et les employés de Gulf World pleurent la perte soudaine et inattendue de notre dauphin, Angel. Angel est morte dimanche matin, alors que peu de temps avant, elle nageait encore tout à fait normalement.
Bien que la cause exacte de sa mort reste inconnue, Angel était soignée pour une infection fongique à long terme qui, selon nous, mène à un taux de mortalité de 98% chez les dauphins.
Cette infection fongique, connue sous le nom de mucormycose, peut affecter tout aussi bien les populations sauvages que les animaux confiés aux soins de l’homme. Une autopsie a été effectuée immédiatement et nous en étudions toujours les résultats« .

La mucormycose est surtout l’une de ces maladies nosocomiales qui frappe régulièrement les détenus des delphinariums. Elle est causée par des champignons de l’ordre des Mucorales, champignons filamenteux couramment présents dans l’environnement, qu vivent dans le sol, sur les végétaux en décomposition ou dans les déjections animales.

Chez les cétacés, ces mycoses affectent généralement la région de l’évent et les poumons, provoquant une mort lente par suffocation.  Mais l’attaque peut être plus brutale : de telles infections mucorales entraînent une destruction du tissu atteint, des infarctus locaux et des thromboses, favorisées par la sécrétion de toxines du champignon. Cette maladie est exceptionnelle chez la personne non immunodéprimée.

Nous y voilà. Immunodéprimée, mais par quoi ?
Par la prise constante d’antibiotiques ? Par la crasse au fond des bassins ? Ou plutôt par les faibles défenses immunitaires des nés-captifs de la seconde génération ?

Mère et enfant à Gulf World en 2000 Photo Dauphins Libres

A cet égard, Angel est une modèle du genre :
Sa mère, Maria, était née elle-même en prison. Quant au père, son intervention s’est faite à distance, par la magie d’une injection de sperme froid dans le vagin de Maria. On ne sait donc rien de lui. Il semble assez incongru de féconder artificiellement une femelle dauphin alors qu’il y a déjà six mâles dans les bassins de Gulf World. Mais c’est pourtant ainsi que cela se serait passé, pour une raison qui nous échappe.

Toujours est-il que le résultat n’a pas lieu d’étonner.
Un delphineau né d’une mère déjà immunodéprimée de naissance suite à une insémination artificielle peut difficilement rivaliser en termes de force et de santé avec son homologue sauvage. Et ce ne sera pas quelque champignon d’hôpital qui le tuera celui en l’étouffant, mais bien plutôt la marée noire, la pollution ou les filets dérivants.
La littérature scientifique est d’ailleurs assez pauvre sur les cas de mucormycose en milieu naturel alors qu’elle semble l’une des causes majeures de décès chez les captifs, avec la pneumonie et le suicide.

Gulf World en 2000 Photo Dauphins Libres

Et puis il y a les lieux, bien sûr, le delphinarium lui-même !
Il y a 18 ans, Dauphins Libres avait visité ce petit « road-zoo » typique de la Floride qui exhibe des fauves ou des dauphins pour les touristes près des plages.
« Non, vous ne rêvez pas ! » écrivions-nous alors. « Nous sommes bien à quelques pas de la mer,  à une dizaine de mètres des plages et des dauphins totalement libres qui les longent ».

Une simple route sépare les bassins des eaux vertes du Golfe. La nuit, lorsque tout est calme, les dauphins captifs, sans aucun doute, peuvent en entendre le bruit des vagues ainsi que les appels de leurs compagnons qui s’y ébattent.
Gulf World, puisque c’est ainsi que se nomme cette prison aberrante, n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces « petits delphinariums » locaux que l’on ne soupçonnerait pas trouver en de tels lieu et qui pourtant, à l’instar des lamentables « road-side zoos », pullulent sur toute la côte de Floride.

Touristes et dauphins en face de Gulf World

Pourquoi ?
D’un côté, les vacanciers veulent toujours davantage rencontrer les dauphins et nager avec eux.  De l’autre, les règles très strictes des National Marine Fisheries Services interdisent en principe que l’on approche des dauphins libres en mer.
Cette réglementation ne concerne évidemment pas les bateaux militaires qui vont et viennent depuis la base voisine, ni les avions également militaires qui survole cette région du golfe à grands bruits, ni les jets-skis ni aucun engin à moteur polluant et pétaradant dans les eaux territoriales des dauphins, mais bien les seuls nageurs.
« Look from a distance… but don’t feed them, harm them, or swim with them« , nous conseillent les panneaux sur la plage.
« A Gulf World, nous disent les dépliants, comme en contre-point des interdictions officielles, vous pouvez toucher et nourrir les dauphins sans danger et de manière légale« .

Gulf World en 2000 Photo Dauphins Libres

Gulf World … Un bien grand mot pour ces quelques bâtiments sommairement plantés sur la dune et qui abritent un ensemble de trois bassins, alimentés à l’eau de mer naturelle et arrosés d’un soleil éclatant.
Les bassins sont petits et peu profonds. Depuis les toits , on pourrait voit la mer et les dauphins libres qui passent.
Une route nous sépare de la plage.
Dans la première piscine en avant-scène, deux jeunes delphines enceintes exécutent un show assez calme et peu spectaculaire. On sent qu’elle viennent à peine d’arriver et qu’elles s’adaptent à grand peine à leur nouvelle condition.
Dans les bassins arrières, deux autres Tursiops, une mère et son enfant. Plus loin, un dauphin Sténo qui s’ennuie et tente sans cesse d’observer les visiteurs à travers une petite grille. Ils ne font rien de toute la journée.

Les spectacles ont lieu plusieurs fois par jour mais Gulf World propose d’autres programmes réputés attrayants :
« Dolphin Encounter » – 95 $ sans les taxes, réservations exigées – vous permet d’entrer dans l’eau et de toucher les dauphins à volonté, de leur donner de la nourriture et de les caresser de toutes les manières pendant une heure et quart. Recommandé aux familles avec petits enfants, vous aurez de l’eau jusqu’à la taille mais les bébés doivent être tenus dans les bras ! »
« Trainer for a Day » par contre, est un stage qui vous permet d’apprendre les premiers rudiments du dressage bien mené.
La session dure six heures, vous participez aux soins, au nourrissage et aux autres activités mais vous payez cette fois 175 $.

Cher ? Pas vraiment, si vous songez qu’à la fin de votre session, vous pourrez participer quelques instants au show public de la soirée en tant que nouveau Monsieur Loyal ! Les enfants sont très friands, paraît-il, de ce genre de consécration.
La nuit, en revanche, c’est la fête pour les grands : sous des tonnerres de décibels et un déluge d’effets lumineux, le célèbre « Dolphin Laser Show by Night » est sûrement un spectacle à ne pas manquer.

Pédagogie et conservation ne sont pas les priorités de Gulf World

En 2018, les choses n’ont guère changé, à part les dauphins, les tarifs et les installations qui ont pris une ampleur toute hollywoodienne.
Mais il est vrai aussi que depuis 2015, Gulf World appartient désormais à la compagnie Dolphin Discovery, qui dispose d’antennes au Mexique, dans les Caraïbes et jusqu’en Italie.
Le petit delphinarium de bord de route est devenu une sorte de marque de fabrique, puisqu’il se dédoublera bientôt avec une franchise dans le nouveau complexe touristique en Alabama.

Le groupe Presidium d’Austin, au Texas, vient en effet d’acheter le terrain avec de grands projets, notamment celui d’un parc aquatique doté de la plus grande piscine à vagues de tout l’Alabama. Un parc marin estampillé « Gulf World » présentera des dauphins dans un stade de 1.200 places et ainsi que d’autres exhibitions d’animaux marins.

 

Bref, on comprend pourquoi la mort de la petite Angel dans sa prison de Gulf World n’a pas vraiment fait la Une des médias. Et on devine aussi qu’il y aura encore beaucoup de petites Angel…

 


Samira perdue pour son peuple