Aquariums : quand les requins se dévorent entre eux

A l’Aquarium de Séoul, un requin en a dévoré un autre pendant 21 heures

Aquariums : quand les requins se dévorent entre eux

Prisonniers dans leurs aquariums, les requins qui se dévorent entre eux suscitent l’horreur et la consternation.
Les grands squales sont en principe nourris à suffisance pour qu’ils n’aient plus l’envie de dévorer leurs semblables ni surtout les jolis petits poissons qui tournent en rond à leurs côtés.
Et pourtant, cela arrive et sans doute plus souvent qu’on ne le pense, car il n’y pas toujours un smartphone pour filmer la scène et faire le buzz sur les réseaux sociaux…

Tout récemment, une visiteuse du zoo d’Anvers a saisi une telle scène.
« Une vidéo diffusée sur Twitter montre une scène, survenue dans l’aquarium du zoo d’Anvers (Belgique), un des plus vieux au monde, à laquelle les visiteurs ont assisté. Alors que les poissons évoluent dans l’aquarium, un requin à tête noire apparaît soudainement avec un requin plus petit entre ses dents. Le squale secoue sa proie avec acharnement. Les visiteurs pouvaient le voir passer plusieurs fois devant la vitre avec sa proie, un requin-taureau, accroché à la mâchoire. A la suite de cette scène, le second représentant de l’espèce dans l’aquarium a été logé dans un autre endroit, « par précaution », selon un représentant du zoo.
Depuis des années, les requins à tête noire vivaient en harmonie avec les autres espèces. Mais selon les explications du responsable des lieux, il arrive que l’instinct de l’animal reprenne le dessus. Le zoo a également estimé que le requin-taureau pouvait aussi être malade».
Cette information , qui semble avoir enchanté la presse et les réseaux sociaux à la mi-octobre, appelle plusieurs réflexions…

Le requin à pointes noires du zoo d'Anvers dévorant un requin-taureau

Le requin à pointes noires du zoo d’Anvers dévorant un requin-taureau

Tout d’abord – et c’est dommage que les journalistes n’aient même pas pris la peine de s’informer un peu, reproduisant à l’identique le même communiqué Belga, depuis la Russie jusqu’à la Réunion en passant par le Québec – les « requins à tête noire » n’existent tout simplement PAS !
En revanche, les requins à pointes noires existent bel et bien : il s’agit d’une espèce tropicale, présente en Mer Rouge, qui s’est introduite en Méditerranée après l’ouverture du Canal de Suez. Ce petit requin vit dans les récifs coralliens et présente, pour les chercheurs, un intérêt tout particulier : il s’agit en effet d’une espèce particulièrement sociale, qui chasse en groupe comme les dauphins.

Notons qu’à l’origine le Zoo d’Anvers parlait bien de «zwarte punthaai» ou requin à pointes noires des récifs, en néerlandais bien sûr.
Seule la DH a pu donner donner le nom correct de ce requin.  Quant à sa victime, il s’agit d’un requin taureau, d’un requin dormeur et d’une espèce non identifiée selon les organes de presse.

Il y a aussi le fait qu’une telle information puisse susciter tant d’émotions.
Après tout, les requins sont pour la plupart des prédateurs très spécialisés qui passent leur temps dans la vie réelle à dévorer les autres poissons.
Mais pas au zoo. Là, ce ne sont plus que des images aseptisées, des papillons épinglés dans une boîte, dont tous les comportements sauvages sont sensés avoir été éradiqués. De la même manière, les gorilles ne sont pas supposés se battre en public comme à Pairi Daiza, les dauphins ne doivent pas faire l’amour pendant les shows et les éléphants des cirques sont vidangés avant d’entrer en scène pour qu’il ne fassent pas caca dans l’arène. Des images comme chez Walt Disney, dont l’industrie de la captivité tente d’effacer tout ce qui pourrait choquer un jeune public.

🦍Bonjour chers amis, vous vous sentez comment ce lundi matin ? Espérons que vous êtes de meilleure humeur que Shomari et…

Posted by Pairi Daiza on Sunday, May 5, 2019

– Enfin, ce ne sera ni le premier ni le dernier requin à bouffer ses co-détenus, la plupart du temps sans témoins.
De mauvaises langues n’hésitent pas à dire que les requins-marteaux  de Nausicaa se seraient dévoré les uns les autres. Mais il existe d’autres exemples, dont le plus célèbre fut la lente dévoration d’un requin par un autre à l’aquarium de Séoul.

Elle fut longue et pénible…
« Un aquarium en Corée du Sud a déclaré que son plus gros requin en avait mangé un autre dans ce qu’il a décrit comme une «guerre de territoire».
Lors du premier incident de ce type à l’aquarium COEX de Séoul, un requin-tigre âgé de 8 ans, d’une longueur de 2,2 mètres, mangeait lentement un requin mâle de moins de cinq ans, d’environ 1,2 m de long.
L’attaque aurait eu lieu tôt jeudi soir et environ 10 minutes plus tard, la femelle a été filmée en train de nager avec le corps de son compagnon de bassin suspendu la bouche. Quelque 21 heures plus tard, il ne restait que le bout de la queue.
«Les requins ont leur propre territoire. Cependant, parfois, quand ils se cognent les uns contre les autres, ils sont stupéfaits », a déclaré Oh Tae-youp, responsable des relations publiques de l’aquarium de COEX ».

« Les requins ont leur propre territoire… »
Sans doute. Mais dans un aquarium, ce territoire est réduit à rien, surtout au zoo d’Anvers, et les requins y souffrent de l’ennui, du confinement et du manque de stimulations.
Et ce d’autant que les requins à pointes noires sont des êtres éminement sociaux

Dans son livre « My Sunset Rendezvous, Crisis in Tahiti », Ila France Porcher décrit les relations sociales existant entre les différents requins de récifs à pointes noires qu’elle a observés pendant sept ans au cours de son étude éthologique.
Ce qui est intéressant et unique dans son étude est qu’elle a été capable d’interagir avec les mêmes individus sur une longue période, identifiant les requins en dessinant leurs motifs de nageoires distinctifs et en les nommant. Il aurait été impossible de garder la trace de centaines de requins sans les nommer, et les noms ont pour effet de rendre compte de leurs interactions sociales devenues très personnelles et immédiates. Au fur et à mesure que l’on lit le livre, certains requins en viennent à ressembler à de vieux amis que vous pourriez rencontrer au coin d’une rue ou dans un café.

Elle a observé que certaines requins-femelles avaient tendance à voyager ensemble, arrivant ensemble dans sa zone d’étude à certaines périodes de l’année et repartant ensemble. La manière dont ces requins semblaient se connaître en tant qu’individus laissait supposer un degré d’organisation sociale étonnamment élevé. Au fil du temps, elle a identifié des traits de personnalité distincts associés à des requins individuels et, lorsqu’elle a été acceptée par les requins, quelques-uns sont devenus des « amis » dans le sens où ils l’ont recherchée et ont semblé aimer interagir avec elle.

«Ces requins forment des groupes spatiaux caractérisés par des associations non aléatoires et à long terme, malgré les possibilités de développement de relations sociales entre communautés. Le sexe et la longueur des requins ont tendance à influencer la diversité des populations et des communautés. L’utilisation individuelle de l’espace a également expliqué la structure de la communauté. Les modèles de regroupement observés ne résultent pas seulement d’agrégations passives de ressources spécifiques, mais également du fait que les communautés se sont développées à partir d’un choix actif d’individus en tant que signe de sociabilité. Les préférences individuelles et l’adaptation aux conditions locales, ainsi que des facteurs démographiques, écologiques et anthropiques, peuvent expliquer la variabilité sociale entre les communautés ».

Une vie sociale dont ce malheureux requin à pointe noire a été privé dans les sombres bassins de l’aquarium du zoo d’Anvers et dont curieusement, celui-ci ne parle guère….


Le Zoo d’Anvers ne renonce pas aux spectacles d’otaries