Compétences cognitives et mystique animale

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Le plus gros cerveau du mode. Pour quel usage ?

Compétences cognitives et mystique animale

 Le cerveau en tant que filtre

Selon les enseignements spirituels les plus pointus – Dzong Chen tibétain,  Shivaïsme Cachemirien, Mystique Rhénane ou Soufie – toute matière est conscience (1). Chaque caillou, chaque herbe, chaque nuage, chaque fourmi, chaque humain ne constitue en dernière analyse qu’une cristallisation de la Conscience de fond universelle, la projection d’une réalité multidimensionnelle insondable dont le monde n’est qu’une ombre et qui se déploie sous l’aspect d’une illusion biface : celle du Sujet et de l’Objet.
Cette vision élargie des choses se voit d’ailleurs curieusement confirmée par les développements les plus récents de la physique quantique, de la théorie des cordes et par la notion de «quintessence» ou «énergie du vide» en cosmologie contemporaine (2).
Dans ce contexte, il faut dès lors considérer les divers systèmes nerveux existant comme des filtres immergés dans un bain de conscience pure et non pas comme des organes sécrétant la pensée.
Certains de ces filtres sont très épais, leurs mailles serrées ne laissant passer que quelques bribes du Réel de fond.
Tels sont les ganglions cérébroïdes des invertébrés, la sensibilité phototaxique des bactéries, la réactivité des plantes à leur milieu ou les performances moins limitées qu’on le pense des cerveaux de poissons ou des batraciens.
Le «je», peu défini, est immergé au sein d’un monde sans s’en détacher aucunement, l’animal ne sait pas qu’il sait : il vit, c’est tout, dans l’inconscience de ses propres actes mentaux.


Plusieurs cerveaux, plusieurs consciences

Avec certains oiseaux et la plupart des mammifères, un nouveau pas est franchi : le filtre se fait plus fin, il trie mieux les
éléments du monde et les combine selon des règles internes, fondées sur l’expérience, la mémoire et le sens de la
causalité. Les stratégies de chasse et les jeux sociaux représentent à cet égard un bel exemple de réflexion
intellectuelle simple, fondée sur des raisonnements linéaires du type «si-alors» et sur des chaînes d’icônes
mentales non-conceptuelles. La communication interindividuelle devient de plus en plus sophistiquée.
Le « je » diffus immergé dans l’action devient un véritable «moi» social , qualifié par les autres et par son histoire
propre. Il se place désormais face au monde et devient conscient de lui-même, mais sans toujours disposer, semble-t-il, de la faculté d’autoréflexion, où la conscience individuelle fait boucle sur elle-même et s’observe penser.

A ce stade, néanmoins, il ne fait aucun doute qu’une certaine forme de plénitude quasi-mystique peut déjà être ressentie.
Chaque fois qu’un être satisfait un besoin génétique profondément inscrit en lui (la chasse pour le tigre, la course pour l’antilope, la victoire politique et sociale pour le chimpanzé, etc.), il éprouve en effet un plaisir très intense.  On imagine aisément que le léopard qui fond sur sa proie et lui broie la nuque ressent cette sorte d’adéquation entre ce qu’il fait et ce pourquoi tout son être est fait.

Il en va de même pour les espèces dotées de grands cerveaux et de l’outil du langage (éléphant, cétacés, humains, notamment), dont l’instinct de base consiste en la «recherche de plus de conscience».

Chez elles, dont la conscience est désormais pleinement consciente d’elle-même- la satisfaction ressentie lorsque la cible est atteinte et le monde mieux compris s’apparente certainement à un éveil mystique.
Le filtre du cerveau devient ici presque transparent, ses connections arachnéennes s’imprègnent de plus en plus de la Lumière du Réel et peu à peu, y perd ses contours et s’y fond.
L’ego a disparu.

Mais attention : cet éveil n’est pas donné d’avance. Il suppose une certaine « pratique ».

Pour ces créatures supérieurement intelligentes, le langage est en effet à la fois un moyen vers la connaissance et un obstacle quand il s’agit de s’y fondre. D’où la pratique de la méditation, du « vide en soi  » et autres contemplations destinées à purifier l’esprit et à lui laisser entrevoir l’éclat tout pur de la Réalité.


 

3. Conscience de la mort et conscience du divin

L’observation scientifique nous confirme que la spiritualité, l’appel du divin, le sens de Dieu ou l’éveil de Bodhicitta, quelque soit le nom que nos traditions donnent à cette ouverture particulière de l’âme, n’est sans doute pas absente parmi les non-humains.

On sait aujourd’hui – car la scène a été filmée en de nombreuses occasions –que les éléphants sont sensibles à l’idée de la mort. Les scientifiques qui étudient ces pachydermes ont observé d’innombrables cas d’éléphants tentant de ramener à la vie des membres de leur famille morts ou agonisants. La biologiste kenyan Joyce Poole, qui étudie les éléphants d’Afrique depuis 1976, déclare que l’attitude de ces animaux face à la mort de l’un des leurs « ne laisse que très peu de place au doute quant à leurs émotions profondes et leur compréhension de la mort. »

Lorsque l’un des leur décède, tout le groupe familial entoure et veille son corps, que l’on recouvre de feuillages et de branches brisées. Chacun vient doucement effleurer le mort avec la trompe.

La veille funèbre se prolonge au moins une nuit. Ensuite, la troupe repart à l’aube pour un nouveau voyage mais au dernier moment, se
retournant une dernière fois, la doyenne vient rendre un ultime hommage au défunt par une caresse tout à fait particulière de la plante du pied, comme en donnent les mamans éléphants à leurs enfants nouveaux-nés (3).

Les années suivantes, lorsque le groupe repassera dans cette région, les ossements seront chaque fois visités, retournés, répandus alentour et le crâne du mort, tout particulièrement fera l’objet de manipulations mystérieuses. Ces rituels de deuil impliquent nécessairement l’idée qu’au-delà de la mort, quelque chose subsiste, une présence ténue dans la dépouille qui réclame encore des soins, malgré la dispersion de son enveloppe matérielle.

De semblables rituels existent également chez les baleines et ont également été filmés : dans ce cas, le corps mort qui flotte en surface est bercé, caressé, soutenu des heures durant avec des gestes d’une infinie lenteur par une compagne ou un compagnon proche.

Pour sa part, Jane Goodall a rapporté dans ses ouvrages l’existence d’une véritable « religion » chez les chimpanzés de Gombé. Ceux-ci exécutent en effet une étonnante «Danse de la pluie» lorsqu’un orage
s’annonce. Tous réunis au sommet d’une colline, il se jettent sur un arbre précis, de taille élevée et solitaire au
fond de la vallée. Ils courent l’un après l’autre vers cet arbre, qu’ils frappent et frappent à grands coups de bâton.

Ce « pilier » debout entre la terre et le ciel n’est pas sans évoquer l’axe du monde dans le chamanisme, représenté comme un bouleau. De la même manière, nos grands singes semblent vouloir entrer en contact, par le moyen de coups sur le tronc, avec leur Instance Divine, un Dieu Tonnerre à leur image, au corps de Super-Chimpanzé qui se fâche avec grands fracas depuis son territoire du ciel et que les mâles de la tribu – comme de nouveaux Nemrod – se doivent donc de défier !
Car c’est ainsi que vivent les singes et c’est ainsi qu’ils perçoivent Dieu (4).


 

4. Dans quel monde vivons-nous ?

Pour la science actuelle, rappelons-le, nous vivons dans un monde à onze dimensions, mais dont la
perception se limite pour nous à quatre dimensions, à savoir trois d’espace et un vecteur « temps ». La gravité est une
force qui « tombe » vers la cinquième dimension, de sorte qu’elle nous apparaît faible. Notre vision du monde est donc incomplète : c’est celle d’une race de singes de savanes encore jeunes, dotés d’une sensibilité visuelle remarquable dans le domaine des couleurs, mais affligés d’une audition bien inférieure à celle des cétacés.

La vitesse des influx nerveux est cinq fois plus rapide chez ces grands mammifères marins que chez l’Humain.
Leur discrimination des instants temporels et des distances physiques – si l’on en juge par des tests en laboratoire –
défie toute imagination : un dauphin peut différencier une petite balle en zinc d’une petite balle en cuivre, simplement en le sondant avec son sonar à une distance équivalente à la longueur d’un stade de football !

Un tel outillage sensoriel n’est sans doute pas sans conséquence dans la prise de conscience du monde.
Et il s’agit là d’un dauphin, le cétacé le plus proche de l’homme au plan social comme au plan intellectuel.
Que penser alors de ces géants des mers dont on découvre aujourd’hui l’âge canonique – près de 200 ans de vie
pour la baleine boréale ? Que penser de ces cachalots aux cerveaux gigantesques, qui passent le plus clair de leur temps sous 3.000 mètres de fond et dont la perception du monde doit être  extraordinairement différente de la nôtre ?


 

5. Les Ermites du Pôle Nord

Ce cétacé de plus de 18 mètres est en effet doté d’un encéphale d’environ sept ou huit kilos, dont les
circonvolutions corticales sont tout aussi nombreuses que celles d’un être humain.
Un cerveau d’une telle taille ne se justifie pas : le requin baleine, qui est énorme, se contente d’un cerveau de poussin.
Quant à la chauve-souris, tout aussi habile que le cachalot en matière d’écholocation, son crâne est gros comme une noisette. On constate par ailleurs, ainsi que le souligne le neurobiologiste H.Jerison, que les structures les plus développées chez le cachalot, et tous les cétacés de manière générale, ne sont nullement les zones sensorielles ou motrices mais bien les zones associatives supérieures, comme chez l’homme, dévolues au langage et à la réflexion.

Curieusement, la vie quotidienne du cachalot est pourtant des plus simples et semble n’exiger aucune compétence cognitive particulière. Les calmars abondent dans l’océan, de même que les prodigieuses créatures luminescentes dont le cétacé se nourrit sous de folles profondeurs et d’incroyables forces de pression au fin fond des abysses.

Vers 15 ans, les juvéniles de sexe mâle quittent le giron maternel. Et tandis que les femelles restent groupées par familles sur la ligne d’Equateur, eux remontent en bandes vers le Nord. Il y demeurent quelques années puis redescendent au Sud à l’âge de 35 ans, lorsque leur taille est devenue appréciable. Ils retrouvent leur tribu et lutinent de jeunes femelles issues de clans extérieurs. Ces cachalots ont déjà passé près de vingt ans dans les mers froides, d’abord en compagnie de certains de leurs semblables – l’amitié est une valeur très forte chez les cétacés – puis de plus en plus seuls. Et tandis que les années passent, les visites vers le Sud se font toujours plus brèves, plus exceptionnelles.

Lorsqu’ils surgissent de loin en loin, ces « Polar Bulls», ces «Taureaux du Pôle» se voient entourés de mille égards par les dauphins qui nagent gaiement dans leur lame d’étrave. Les autres cachalots se tiennent prudemment à l’écart de ces géants ténébreux qui obtiennent instantanément toutes les faveurs de toutes les femelles. Mais ils ne restent pas. Un jour, ces grands anciens regagnent pour toujours leur retraite enneigée, achevant leur vie de centenaire sous les glaces éternelles…

Que peuvent-ils faire là-bas, pendant ces décennies de solitude absolue, durant tous ces longues nuits boréales ? A quoi pensent-ils ? Méditent-ils ? Vers quel Dieu inouï peut aller leur prière ? Leur isolement n’évoque t-il pas celui des Sannyasins indiens qui coupent tout lien avec le monde et se retirent dans la forêt pour méditer sous la conduite d’un maître ?

Le cachalot est un être bon, doux avec ses semblables, soucieux de les aider et courageux au moment des combats.
Il parle : son langage ressemble à notre code morse, mais personne n’en encore compris toutes les nuances ni enregistré tous les sons. Ses danses aquatiques, lentes et belles, évoquent celles d’immeubles en apesanteur, les corps droits dessinant des figures en rosace ou en angles et sans doute porteurs d’un message dont nous ignorons tout.

Il y a peu de chance, hélas, au rythme où nous les massacrons, que nous puissions jamais comprendre leur culture. Mais il suffit de les regarder plonger, somptueux, calmes, pleinement heureux d’être ce qu’ils sont, sans désir et sans haine, pour saisir que ces bons géants – certains d’entre eux, à tout le moins – sont aussi  des éveillés,
glissant sans fin sous les eaux diaprées de la Conscience….

Notes

1. In «Les Voies de la Mystique ou l’accès au sans-accès» Hermès I, Nouvelle série. Editions des Deux Océans.
Paris 1993. Collection dirigée par Lilian Silburn (CNRS)

2. in «L’Univers élégant» de Brian Greene. Robert Laffont éditeur. Paris 2001.

3. Voir à ce propos Elephant Information Repository

4. Voir à ce propos  Jane Goodall Institute

5. Man Janet and Richard C. Connor, Peter L. Tyack and Hal Whitehead « Cetacean Societies. Fields studies of dolphins and whales ». University of Chicago. 2000