Flippy, le tout premier dauphin dressé

Flippy, le tout premier dauphin dressé

Flippy, le tout premier dauphin dressé

Flippy fut le tout premier dauphin à être dressé dans le but très précis de rapporter de l’argent.
Lorsqu’on entend aujourd’hui les delphinariums vanter le rôle pédagogique de leurs spectacles, désormais inspirés de supposés « comportements naturels », il est bon de se souvenir de l’origine réelle  de cette attraction commerciale consistant à faire obéir des dauphins vivants devant un public assis sur des gradins.

L’idée d’exploiter des dauphins vivants à des fins lucratives revient certes à PT Barnum, mais les moyens techniques de son époque ne lui permirent pas de les garder en vie bien longtemps. Le delphinarium tel que nous le connaissons aujourd’hui, qu’il soit chinois, américain, russe ou français, présente toujours les mêmes fondamentaux, bassin de spectacle, stade avec places assises et dresseurs saluant le public après chaque numéro de cirque réussi.
Lorsque l’industrie de la captivité naquit dans un studio de cinéma. en Floride, juste au lendemain de la seconde guerre mondiale, 
Flippy fut le nom donné à son premier « marsouin éduqué » dont le succès allait signer le malheur de sa propre espèce.

Le premier delphinarium date de 1948.
En 1938, près de St Augustine, en Floride des producteurs de cinéma mettent sur pied le premier studio destinés aux prises de vues sous-marines. Marine Studios est destiné à l’origine à permettre le tournage plus facile et moins coûteux  de films d’aventure.
Cet aquarium, outre diverses espèces de poissons et d’animaux marins joyeusement mélangés, abrite également une petite colonie de Tursiops capturée à partir de mars 1938 et qui remporte rapidement un vif succès public. Il y a là Mona, Pudgy, Spray et bien d’autres. On vient les visiter en famille et pour tous, c’est une véritable surprise de constater l’étonnante vie sociale de ceux qu’on appelait encore à l’époque des « marsouins », voire des « poissons » !

Dès 1947, l’une des femelles nommée Spray donne même naissance à cinq delphineaux à la suite. 
L’un d’entre eux, Nellie, mourut en 2014 à l’âge canonique et parfaitement exceptionnel un dauphin captif de 61 ans !

Dès 1948, Arthur Mac Bride, le responsable des studios, décida d’en faire le premier vrai « delphinarium » tel que nous le concevons aujourd’hui, sous le nom de Marineland de Floride.
Le tout premier dresseur à enseigner des tours aux dauphins fut un certain Cecil M. Walker Jr .
Il remarqua un beau jour qu’un dauphin envoyait systématiquement une plume de pélican dans sa direction. Cecil remplaça la plume par un ballon et ajouta à la piscine toutes sortes d’autres objets en caoutchouc, qui remportèrent un franc succès.
Le premier spectacle de dauphins eut donc lieu avec Flippy, un dauphin Tursiops désigné à l’époque comme «le premier marsouin éduqué».

 

Les débuts de Flippy avec son dresseur Adolf Forhn

Ce fut un spécialiste de chez Barnum & Bailey Circus, Adolf Forhn, qui se chargea de son dressage.
Douglas Burton, l’un des fondateurs du parc, était d’avis que si les phoques et les lions de mer, les pigeons et les rats pouvaient être dressés,  les marsouins devaient pouvoir l’être également.
Mais ils auraient besoin de plus grands locaux – probablement une piscine allongée avec un stade autour pour le public.
En 1949, Burden proposa d’engager les dresseurs et, si le projet réussissait, de construire l’installation.

Adolf Frohn, dont le père, le grand-père et l’arrière-grand-père avaient été dresseurs d’animaux, naquit en 1904 dans un wagon de cirque à Hambourg, en Allemagne. Il rejoignit rapidement les spectacles de fauves du Frank Buck et fut invité par Barnum Marine Studios pour voir ce qui pourrait être tiré de Flippy, un jeune dauphin de deux cents livres et six pieds et demi.

Comme jamais aucun dauphin n’avait été dressé auparavant, Frohn a commencé à travailler avec Flippy sans la moindre idée du résultat qu’il pourrait obtenir.
Avec l’animal dans l’eau et l’entraîneur à terre, il faudrait évidemment concevoir de nouvelles techniques. Et où allait-il le dresser ? L’aquarium circulaire était trop profond et contenait trop de dauphins actifs. Il semblait qu’un lagon d’eau salée naturelle conviendrait le mieux, et quand on trouva le lieu approprié, on y amena Flippy.

Comme il n’y avait pas de précédent et qu’il ne disposait d’aucune base de comparaison, Frohn ne savait pas si Flippy était relativement stupide ou intelligent. Grâce aux générations de dresseurs expérimentés qui les ont précédés, les dompteurs de cirque peuvent distinguer au premier coup d’oeil une otarie futée d’une idiot muette (et le public ne voit que les intelligents).
L’espoir de Frohn que Flippy dispose au moins d’une intelligence moyenne fut un peu perturbé par le fait qu’il lui avait déjà fallu trois mois pour que l’animal s’habitue à lui.

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Des numéros qu’on ne voit plus : le dauphin Splash qui joue du tambour

À la fin de cette période, néanmoins, il était devenu son ami dévoué auprès duquel Flippy pouvait trouver nourriture et affection. La récompense, et non la punition, était le principe cardinal d’un dressage réussi. Pour sa part, Flippy comprit très vite que s’il parvenait à comprendre ce que Frohn atendait de lui, un poisson bien gras l’attendait, en sus d’une petite caresse apaisante sur la tête.

Frohn pensait que les « marsouins » pouvaient entendre les sons sous-marins, mais il n’existait jusqu’ici aucune preuve qu’ils puissent également entendre une voix humaine hors de l’eau. Pendant un certain temps, la question fut donc de savoir s’il devait utiliser des signaux manuels plutôt que des commandes vocales.
La tête hors de l’eau, Flippy n’eut heureusement aucune difficulté à entendre la voix de Frohn ni surtout, à la comprendre. Répondant à une combinaison de voix et de signaux de la main, il apprit enfin à venir quand on l’appelait, à attendre au même endroit comme un bon chien ou à vaquer çà et là pour se nourrir.

Frohn trouvait plus pratique de travailler à partir d’une barque, que Flippy suivait avec bonheur tout autour du lagon. Au fil des semaines, il devient si passionné de son nouvel ami humain qu’un beau au matin, lorsqu’il le vit arriver dans sa barque, il bondit hors de l’eau pour atterrir dans les bras de Frohn. Sous le poids soudain de l’animal, la chaloupe maqua couler.
Trempé, secoué et passablement et effrayé, puisqu’il ne savait pas nager, Frohn réussit à ramener Flippy dans l’eau sans faire chavirer tout le bateau.

Flippy était toujours détourné par quelque chose de plus intéressant que le dressage, comme une mauvaise herbe ou un bâton flottant. Les périodes de progrès étaient régulièrement suivies de périodes de régression et de mauvaise humeur. Frohn se demanda si Flippy n’avait pas atteint les limites de sa capacité d’apprentissage. Il était certain d’une chose: s’il dressait jamais un autre dauphin, il s’agirait d’une femelle !
Tout en exigeant de plus grandes récompenses en nourriture et de caresses, les femelles dauphins semblaient, selon son expérience, apprendre plus facilement. Frohn pensait aussi qu’elles oubliaient plus rapidement ce qu’elles avaient appris, ce qu’il jugeait souhaitable.

L’esprit à sens unique du mâle et son caractère buté interféraient souvent avec l’acquisition de nouveaux apprentissages.
Jusqu’à ce que Flippy ait appris à obéir à l’ordre d’arrêter ou d’attendre, il exécutait un tour encore et encore jusqu’à ce qu’il soit mentalement épuisé. Ensuite, il y perdrait tout intérêt. Le plus difficile à enseigner à Flippy était de ne PAS faire quelque chose.

Après s’être habitué à une civière dans laquelle il se laissait sortir de l’eau, Flippy apprit rapidement à porter un simple harnais en toile. L’étape suivante consista à l’habituer à remorquer une petite planche de surf puis finalement, à la remorquer avec un passager dessus. Les passagers étaient alternativement une petite fille et un petit chien nommé Duke.
Flippy semblait s’intéresser beaucoup au chien et celui-ci s’attacha rapidement à son étrange ami.

Le dressage de Flippy atteint son aboutissement à la satisfaction de Frohn au bout de trois ans, pour un coût de 1 000 dollars par mois.
C’était cher mais cela valait la peine pour le Marine Studio qui fut ainsi le tout premier aquarium au monde à présenter au public un « marsouin éduqué » avec le terrifiant succès que l’on sait.

Les spectateurs n’en crurent pas leurs yeux lorsqu’ils virent Flippy attendant, la tête hors de l’eau, que Froff lui donne l’ordre depuis le bord du bassin : « Va sonner la cloche! »
Joyeusement, Flippy plongea et nagea jusqu’au bout du bassin où il se retourna, s’arrêta puis recommença à nager à grande vitesse vers le centre de la piscine, directement sous une cloche suspendue à une dizaine de mètres de la surface.
Flippy bondit hors de l’eau dans un élan puissant qui le propulsa jusqu’à la cordelette attachée au battant.
Il la saisit entre ses mâchoires, fit tinter la cloche avec force, puis relâcha la ficelle et retomba dans l’eau dans un immense éclaboussement.   Et ce n’était là que le début du show !

Flippy fit de grands bons hors de l’eau, il mordit à grand bruit dans un klaxon en caoutchouc, fit voler un ballon de football jeté depuis le bord et fit enfin se lever le drapeau national en tirant sur la corde avec ses dents. Enfin en guise de final triomphant face à une foule abasourdie, Flippy traversa d’un seul bond un cerceau recouvert de papier suspendu bien au-dessus l’eau.
Personne n’avait vu jamais cela. Jamais un animal de cirque n’obéissait si bien ni avec tant de fougue.
Le public en redemanda. La mode était lancée !

Et puis il y eut « Flipper », le feuilleton télévisé qui rendit les dauphins populaires dans le monde entier.
Dès 1966, les premiers shows commencèrent en Europe, au Dolfinarium de Harderwijk, puis en Suède, puis très vite, au Japon très américanisé à l’époque.
Cette logique commerciale a conduit à la surenchère que l’on sait, amenant les zoos à capturer des globicéphales, des bélugas, des orques, toujours plus grands et plus impressionnants mais difficiles à garder en vie.
Aujourd’hui que le public occidental comprend enfin que la captivité des dauphins est immorale, cruelle et inutile, l’industrie se déporte vers la Chine, les Caraïbes, le Moyen-Orient et la Russie.

Il ne nous reste qu’à espérer que cette « Flippermania » insensée prenne fin dans les nouvelles contrées où elle se déploie plus rapidement  que chez nous. Notre ignorance n’est plus celle des spectateurs du Marine Studio, extasié de découvrir qu’un marsouin peut être intelligent. Aujourd’hui, l’information circule dans le monde entier à propos de la vraie vie des dauphins. Même les spectateurs chinois ou marocains ne peuvent plus dire qu’ils ne savaient pas.

Flippy

Et Flippy ?
C’est en 1949 que Flippy avait été capturé, sans doute fort jeune, en Floride. Il n’était pas le premier, puisque les premières prises avaient commencé dès 1938 mais les dauphins étaient morts rapidement.  Une deuxième vague de captures, dix ans plus tard,  survécut un peu plus longtemps, et même très longtemps si l’on pense à Nellie.

Flippy mourut pour sa part au mois de mai 1955.

Il avait sans doute moins d’une dizaine d’années, ce qui expliquerait ses caprices de mâle en pleine puberté qui donna tant de fils à retordre à son dresseur.
On vit rarement très vieux au delphinarium, et c’est encore une chose qui n’a pas changé aujourd’hui …


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