Ishmaël, l’orque soldat qui déserta dans le Pacifique



Ishmael rend un dispositif de saisie à son dresseur après avoir récupéré une pièce de munition pendant le projet Deep Ops.

Ishmaël, l’orque soldat qui déserta dans le Pacifique

L’histoire d’Ishmaël, l’orque soldat qui déserta de la US Navy en plein Pacifique Sud, est peu racontée.
Et pour cause ! Elle illustre en effet chez les orques captives une détermination à vivre en liberté qui met à bas tous les mensonges sur le bonheur de vivre en bassin. Elle montre aussi avec quelle vitesse une orque sauvage peut apprendre en deux ans des comportements militaires extrêmement complexes, puis faire le choix de tout laisser tomber.
Au beau milieu d’un exercice militaire, c’est ce que fit Ishmaël. Il a foncé droit devant lui dans l’espace infini du Pacifique et on ne l’a plus jamais revu.

Est-il encore vivant aujourd’hui ?
La question vaut d’être posée et l’on aimerait tant répondre oui !
Oui, nous voulons croire que le vieil Ishmaël vit encore tout là-bas, entre les îles Tonga et Tahiti, et qu’il partage en riant avec ses petits-enfants les souvenirs de son passage chez ces cinglés d’humains….

Ishmaël, l’orque soldat qui déserta la US Navy

C’est l’histoire d’une jeune orque capturée en 1968 par l’aquarium de Seattle dans l’État de Washington.
Cette année-là, les Pods J et L de la Communauté des Orques Résidentes du Sud, qui comptaient alors 65 individus, sont capturés à Puget Sound et retenus temporairement.
Cinq orques sont gardés pour la US Navy et les delphinariums. Toutes les autres sont relachées.
Parmi les 5 prisonniers, Ishmaël et Achab, âgés d’environ 8 ans.
Les deux jeunes orques sont d’abord envoyées à Point Mugu, en Californie, pour y subir un dressage intensif dans le cadre du Project Deep Ops.

Leur éducation de base au sein de la Marine commença le 24 mai 1969.
Ishmaël fut dressé à revenir à son poste, à supporter les manipulations, à répondre à une sonnerie de rappel attachée à son sac à dos, à récupérer une bouée en la tirant par l’anneau qui y était attaché, à se faufiler dans une porte immergée de 3m sur 3, à retenir son souffle et à expirer sur ordre acoustique puis à suivre en haute mer un bateau hors-bord.

En décembre 1969, la formation de base à Point Mugu parut satisfaisante aux autorités. Nos deux orques furent transférées au Naval Undersea Center à Hawaï dans le cadre du très secret Project Deep Ops pour commencer leurs missions de plongées profondes.

Le relais radio est attaché sur l’aileron dorsal de l’orque

Le 19 février 1971, Ismaël plongea sous 150 mètres.
Lors de l’essai suivant, il esquissa une plongée moins profonde puis revint au bateau. À la troisième tentative, il effectua encore une nouvelle plongée peu profonde, rejeta l’appareil qu’on lui avait attaché autour du rostre et retourna vers l’embarcation.
Quand il refit surface, Ismaël frappa violemment la surface de l’eau avec sa caudale et ses nageoires pectorales. Tandis qu’il nageait à quelques centaines de mètres du bateau, ses dresseurs ont décidé qu’il était plusqye temps d’arrêter l’exercice. Ils se mirent à rappeler l’orque.

Mais Ismaël avait une idée différente.
Il commenca à nager vers l’entrée du chenal qui menait vers le large et pas une fois, ne regarda en arrière. Malgré les signaux radio frénétiquement relayés par son paquetage et qui lui intimait l’ordre de faire demi-tour, il poursuivit sa route.
Des hors-bords de la Marine se lancèrent à sa recherche. En vain.
Ismaël fut aperçu une dernière fois à la sortie du chenal. Malgré une recherche de plusieurs jours par les bateaux et avions militaires,  l’orque soldat ne fut plus jamais revu… du moins par la US Navy.

Quant à Ahab. il tenta lui aussi de s’enfuir quelques jours plus tard.
Mais hélas, mais au terme de trois jours de poursuites, les militaires l’ont piégé dans une crique où il faisait une petite sieste.
On ramena l’orque indocile dans son bassin, où il mourut seul trois en 1974, de « pneumonie », selon la Marine américaine.

Une orque au large d’Hawaï Photo Cascadia Research Collective

Ishmaël libre et heureux

Et Ishmaël ?
Pour ceux qui l’exploitaient, sa mort ne ferait aucun doute. Sans sa mère et son clan, sans ses saumons favoris, errant dans les eaux inconnues du Pacifique Sud, comment aurait-il pu survivre ?

Et pourtant…
Ishmaël était âgé d’environ 8 ans quand on l’a capturé dans les eaux froides du Pacifique Nord. Il aurait donc aujourd’hui 59 ans. Est-ce si vieux ? Selon le site Orcanetwork, rien n’empêche une orque mâle d’atteindre les 70 ans, voire au-delà, si ses conditions de vie sont bonnes.

Or, elles le sont dans cette région du monde où vivent quelques troupes d’épaulards. Les données les concernant sont aussi rares à leur propos que leurs apparitions au large d’Hawaï. Il semble cependant que ces nomades de l’océan aient un régime alimentaire très varié, se nourrissant à la fois de mammifères marins et de céphalopodes.
«Bien qu’il soit possible qu’il y ait à la fois des populations mangeuses de mammifères marins et de céphalopodes dans les eaux hawaïennes, il semble plus probable que les épaulards hawaïens ne présentent pas de spécialisations en matière de recherche de nourriture telles que documentées pour les populations tempérées côtières« .

Ishmaël a-t-il pu être adopté par l’un de ces petits pods isolés  ?
Pourquoi pas ? Ce sont des choses qui se font chez les orques, comme nous le prouve le retour réussi des orques russes récemment libérées dans des communautés nouvelles. Pour ces communautés farouches vivant au grand large, un mâle de plus n’est pas de trop quand il s’agit de tuer une baleine.

Sans  doute, notre Ishmaël a-t-il appris très vite à apprécier les céphalopodes et la chair des marsouins plutôt que son saumon chinook.
Les orques ne sont pas physiquement différentes selon qu’elle mange de la viande ou des poissons. La diversité de leurs choix alimentaires est purement culturelle, comme chez nous le pain et le riz ou le camembert et de l’oeuf de cent ans.

Et sans doute aussi dut-il apprendre aussi à parler le dialecte local.
Mais une orque à qui pouvait être enseignés si vite des manoeuvres militaires, ne pouvait-elle rapidement s’imprégner des traditions des orques d’Hawaï ?

Ishmaël

Car Ishmaël était une orque particulièrement vive et intelligente.
Dans un témoignage émouvant, l’ex-dresseuse Candace Calloway Whiting nous explique comment elle venait chaque jour lui ôter la peau morte de son corps qui pelait en bassin, comme il faut le faire avec tous les épaulards captifs.
Pour lui, c’était la distraction du jour, car autrement il restait seul toute la journée, loin d’Ahab. Peu à peu, Ishmael amena la jeune fille à monter sur son dos et à la promener tout autour du basin mais de plus en plus loin du bord.
Avait-il en tête une idée à la Tilikum ? Ou voulait-il renforcer une amitié avec cette petite stagiaire qui le distrayait tant ?

La capacité des orques à s’adapter aux situations nouvelles est comme celle des humains : elle dépend des individus. Ishmaël était un battant et on l’imagine mal mourir seul en pleurnichant contre un récif de corail.
A l’heure où vous lisez ces lignes, sans doute trace-t-il encore sa route avec son petit clan dans le Pacifique Sud, pour s’en aller chasser jusqu’en Nouvelle-Zélande…

Ahab répère et récupère une pièce de munition, guidé par un pinger acoustique. L’orque est équipée d’un dispositif de capture et d’un système d’injection d’hydrazine pour permettre à l’objet de flotter facilement à la surface.

Le projet Deep Ops

Ahab, avec une autre orque nommée Ismaël et deux globicéphales nommés Pip et Morgan, faisait partie du projet Deep Ops de la US Navy. 
En 1969, le Naval Undersea Center d’Hawaï a mené ce programme de recherche «visant à déterminer, d’une part, les capacités maximales de plongée profonde des cétacés dressés portant des harnais et du matériel de transport et, d’autre part, la possibilité d’utiliser ces animaux pour marquer et récupérer des objets pointés en plein océan. »

La Marine cherchait des moyens plus fiables de récupérer les munitions expérimentales perdues durant ses manoeuvres océaniques.
Les plongeurs humains pouvaient parfois parvenir à récupérer des objets à une profondeur inférieure à 100 mètres, tandis que les sous-marins téléguidés atteignaient une profondeur de 800 mètres. Cependant, l’utilisation d’humains ou de sous-marins dépendait de l’état de la mer et des conditions météorologiques. On pensait que les cétacés pourraient plonger jusqu’à 1.000 mètres pour récupérer des armes par n’importe quel temps

.
Contrairement aux orques mangeuses de saumon, les globicéphales sont bien adaptés à la plongée profonde


Malgré la fuite d’Ishmaël, le Project Deep Ops a été considéré comme une réussite.

On en a conclu que des grands cétacés pouvaient être formés à des tâches de récupération navales, même en haute mer.
« Certains de ces animaux avaient réussi à transporter et déployer un système de récupération à hydrazine à une profondeur de 300 mètres». Le rapport recommande de poursuivre le projet en mettant l’accent sur les globicéphales plutôt que sur les orques, peu habitués aux plongées très profondes.
La Marine a rédigé un rapport technique filmé sur le projet Deep Ops en 1972 afin de donner un aperçu des activités du projet.
Morgan le globicéphale est la vedette du film.
Pip et Ahab sont morts après le tournage. Ishmaël, quant à lui, a choisi la liberté.


Globicéphales en captivité: l’histoire de Bimbo le rebelle !

Hvladimir le béluga serait bien un soldat russe

Un dauphin vétéran de la guerre d’Irak euthanasié à San Diego


Ishmaël, l’orque soldat qui déserta dans le Pacifique

log in

reset password

Retour à
log in