La vie quotidienne d’un cachalot à l’île Maurice



La vie quotidienne d’un cachalot à l’île Maurice

De toute la puissance de ses larges poumons, «Le Terrible» ( // / //// / // en dialecte cachalot), un mâle sexagénaire, respire vite, très vite, gorgeant son sang d’oxygène et d’azote. Semblable jusqu’alors à une bûche de dix-huit mètres de long flottant à la surface des eaux sous les rayons du Dieu Soleil, il bascule d’un seul coup, son gigantesque crâne carré orienté vers les fonds et sa caudale immense se déployant sur le ciel.

La plongée en apnée jusqu’à 3.000 mètres peut durer plus de 2 heures

Il plonge. Poumons vides, il chute à la verticale, droit vers son terrain de chasse.
Peu à peu, la lumière d’en haut s’atténue. Il fait de plus en plus froid. La nuit devient totale. La faune marine se modifie. A son approche, certains poissons ouvrent désormais des mâchoires hérissées de crocs pointus, d’autres font jaillir de leurs corps étranges des feux d’artifice bioluminescents, d’autres encore allument comme des lanternes des photophores éblouissants suspendus devant leurs gueules démesurées.
Lentement, défilent autour de lui des guirlandes translucides et brillantes comme des sapins de Noël, composées de milliers d’étranges créatures associées en perles de collier.

De très loin, // / //// / // perçoit encore les «codas» – si semblables aux signes du Code Morse émis par ses fidèles amis «bachelors», compagnons de route depuis l’enfance, mais aussi les rires et les bavardages de sa petite tribu de femelles et d’enfants, qu’il vient de rejoindre depuis les pôles glacés du Nord jusqu’aux flots tièdes de l’île Maurice, et qui s’amuse parmi les vagues.

Mais «Le Terrible» est à l’affût. D’autres questions agitent son formidable cerveau, dont la puissance de calcul dépasse d’au moins cinq fois celle d’un primate humain. De façon lente et régulière, il pulse des clics à large spectre, scannant de son sonar les fonds benthiques qui se rapprochent. Il cherche une proie, car il a faim.

Cachalot et architeutis

Puis brusquement, l’Autre apparaît.
C’est un calmar immense, dont les tentacules longs d’une centaine de mètres s’agitent dans le sable du plancher océanique, sous la pression d’enfer de trois kilomètres d’eau qui lisse sa peau ridée. Un monstre. Une créature au corps rouge sang qui le rend invisible, un Kraken que Jules Vernes lui-même n’aurait imaginé dans ses plus horribles cauchemars.

// / //// / // se couche sur le sol nu, peuplé d’improbables méduses et de crabes gris sur lesquels tombent sans fin les flocons de la neige abyssale. Sa proie l’a repéré. Le cachalot glisse vers elle. Et soudain, Il fait feu, tirant une fois, deux fois, une salve de clics explosifs que le calamar encaisse comme autant de balles de mitrailleuse.
Le céphalopode tente de riposter. Il jette sur le cétacé un premier bras sans fin grêlé de ventouses, puis deux puis huit, afin de le traîner vers son bec acéré, de le mordre et de le tuer.

Trop près. Trop tard. Une nouvelle salve ultrasonore assomme le terrifiant Architeuthis et pulvérise ses centres cérébraux.
Le monstre frémit une dernière fois de tout de son corps interminable puis meurt. Dès lors, toujours en apnée depuis plus de trois quart d’heures, le vieux cachalot suce le corps flasque et gélatineux de sa proie et l’avale tout entier.

L’air commence à manquer. // / //// / // remonte en direction de la surface, sans se soucier des paliers de décompression.
Telle une bombe, il jaillit hors des vagues chargées d’embrun, soufflant le gaz carbonique engrangé dans ses veines puis pompant l’air marin avec force de son évent latéral.

Une belle proie ! Deux de ses compagnons de route remontent à leur tour, à plusieurs kilomètres de distance. Eux aussi ont fait une chasse fructueuse. Attentif, il écoute leurs récits, leur répond, usant du dialecte propre à leur Clan puis il rejoint ses femmes et ses enfants, son dos encore souillé de restes de tentacules. Ils dansent, ils jouent, font des rondes, se parlent et se caressent. Ils s’aiment. Ils sont heureux.
«Le Terrible» se repose enfin, digérant les trois cent kilos de viande qu’il vient d’ingurgiter.
Demain, il plongera à nouveau. Juste un jour ordinaire pour un cachalot, simple Terrien parmi les Terriens.

Diverses nations baleinières tuent encore illégalement ce paisible Géant des Mers, malgré le fait que son espèce ait été amenée au bord de l’extinction totale durant le siècle dernier au terme d’un véritable génocide.
Heureusement, les cachalots ne sont plus chassés dans les Mascareignes depuis 1979 et sont «théoriquement» protégés par la Commission Baleinière Internationale depuis 1986. Tout l’Océan indien constitue donc pour eux un Sanctuaire inviolable malgré certaines pressions de bouchers japonais. Jusques à quand ?

Merci à Nicolas Rainer d’avoir publié cet article dans son remarquable supplément au journal L’Express.


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