L’architecture des zoos et l’idée de l’animal



Une certaine idée des ours polaires et de l’Arctique au Monde Sauvage d’Aywaille. Photo Wolf Eyes

L’architecture des zoos et l’idée de l’animal

L’architecture des zoos est le reflet d’une certaine idée de l’animal, qui varie selon les époques.
Aujourd’hui, on veut fusionner, s’immerger, se rapprocher presque peau à peau avec les détenus non humain, on paie pour pénétrer leur intimité et dormir face à eux dans des lodges de luxe.
Autrefois, on les enfermait dans des cages à barreaux et leurs rugissements de détresse confirmaient qu’il s’agissait bien là de bêtes féroces privées de toute conscience.
Mais comme le décrit Natascha Meuser, auteure du livre « Zoo Buildings: Construction and Design Manual » consacré à l’évolution historique de la conception des zoos, ceux-ci restent fondamentalement au service du client humain et non de l’animal.


La sombre ménagerie de la Tour de Londres, qui a diverti les viseurs payants pendant près de 600 ans, avait été créée après que le roi Henri III ait reçu trois lions de l’Empereur du Saint-Empire en 1235.

Ils étaient censés représenter l’incarnation vivante des armes royales de l’Angleterre, et la tour semblait un endroit suffisamment fortifié que pour les enfermer.
Au fil des ans, la collection royale s’est élargie pour inclure des éléphants, des rhinocéros, des hyènes et un ours polaire de Norvège tenu en laisse si longtemps qu’il pouvait même attraper des poissons de la Tamise. Cela a duré jusqu’à la création de la Zoological Society of London en 1826. Les animaux ont alors été transférés dans un environnement un peu plus humain, celui du zoo de Londres à Regent’s Park.

La naissance du zoo moderne a également marqué le début de son architecture, donnant naissance à un type de bâtiment particulier qui se devait de combiner à la fois les rôles de prison, de théâtre et de musée.
Au fil des ans, des temples de Sumatra pour les tigres, des volières pour oiseaux exotiques dotés de filets presque invisibles et une gamme de tentatives tout aussi remarquables pour éliminer la barrière entre l’homme et l’animal, ont été élaborés.
C’est une histoire riche et étrange qui est restée pratiquement non-documentée jusqu’à présent.

La ménagerie de la Tour de Londres en 1816

«J’ai été surprise par le manque de documents et de débats à ce propos», déclare Natascha Meuser.
Architecte et enseignante, Natasha essaye de réparer ces lacunes et à fournir des orientations aux futurs zoos. Elle a commencé ses recherches sur le sujet il y a une dizaine d’années, lorsqu’un fabricant de jouets lui a demandé de concevoir des structures de zoo typiques, assorties de figures d’animaux, une tâche moins simple qu’elle ne l’imaginait.
«La réponse n’était pas simple», dit-elle. «Mais je suis devenu fasciné par la façon dont l’architecture des zoos reflétait l’évolution de la relation de l’homme avec les animaux: passant d’un sens de l’exotisme et de l’émerveillement à une meilleure hygiène et au bien-être des animaux, à l’idée que l’architecture devrait disparaître complètement ».

Son livre retrace les origines du zoo, depuis les villas des sénateurs romains, dont les nombreux domaines comprennent des pavillons de banquet où les invités pouvaient dîner entourés de bêtes sauvagesen toute sécurité, jusqu’aux fosses à ours et aux tranchées de cerfs du moyen-âge, aux somptueux jardins royaux. ménageries de l’époque baroque.
Aucun ne surpassa celui de Louis XIV à Versailles, conçu comme un complexe radial de clôtures avec le pavillon du roi au centre , reflétant sa conception de lui-même en tant que maître du monde naturel.

La ménagerie royale de Louis XIV

Au 19e siècle, l’attention est passée des purs loisirs aux études scientifiques, avec l’émergence de jardins zoologiques en Europe.
Les animaux étaient enfermés dans des pavillons de style exotique, à la manière des expositions universelles si prisées à l’époque, associant le zoo au projet colonial – souvent accompagnée d’humains indigènes transportés de leurs terres natales pour être exposés aux côtés des animaux.

Berlin a pris les choses en main à un autre niveau: son zoo a été transformé en un parc à thème architectural, avec des éléphants logés dans un temple hindou, des antilopes dans un palais maure et des autruches accessibles via un portail égyptien historique, chaque détail étant conçu dans le cadre d’un projet artistique.
Comme l’explique Ludwig Heck, directeur pro-nazi du zoo de Berlin : «Rien n’est assez négligeable qui ne puisse être transformé par l’art ».

Ludwing Heck et sa collection de « sous-humains' »

Cette idée s’est étendue aux huttes au toit de chaume de ses enclos destinés aux « spécimens humains ».
Ludwig Heck avait rejoint le NSDAP en 1937 (numéro de membre 3.934.018). À l’occasion de l’anniversaire d’Adolf Hitler, le zoologiste a été nommé professeur. En avril 1941, il fut nommé chef de l’Oberste Naturschütz Behörde im Reichsforstamt (la plus haute agence de protection de la nature du département d’État des forêts) par son ami chasseur Hermann Göring, auquel il rendit directement compte.
À ce titre, il était le responsable principal de toute la gestion de la nature.

En 1938, Heck a établi un règlement qui interdisait aux Juifs de visiter le zoo. Hermann Göring, son ami, s’intéressait particulièrement aux lions. Ludwig Heck a donc élevé des lionceaux, a pris des photos de Göring avec eux et lorsque les animaux sont devenus trop grands, il les a remis au zoo. En 1943, Heck a assisté à une réunion des SS par l’intermédiaire de son ami, directeur du musée d’histoire naturelle de Salzbourg, Eduard Tratz, qui était également SS Obersturmbannführer. A cette occasion, Heck a été informé qu’il était le bienvenu pour rejoindre les SS, mais il n’a jamais donné suite à sa candidature.

Heck avait l’intuition que les zoos devraient permettre un contact étroit entre les animaux et les humains.
C’est à ce titre qu’il fut l’inventeur d’un Kinderzoo pour les enfants où ceux-ci pourraient toucher les animaux d’une manière qui « affecterait leur âme ». Il pensait que cette expérience leur permettrait d’apprécier la vision nazie du monde.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Heck a participé au pillage du zoo de Varsovie, volant les animaux les plus précieux et les emmenant dans les zoos allemands. Après la bataille de Berlin, il s’enfuit avec sa femme en Bavière, occupée par les Américains, pour échapper aux poursuites soviétiques.

Le Zoo de Berlin à la grande époque rappelle un peu Pairi Daiza : un temple indien pour les éléphants !

Une réaction brutale contre ces « pavillons à thème » a conduit à une approche plus naturaliste, passant du spectacle anatomique au comportement naturel. Carl Hagenbeck, commerçant d’animaux sauvages et impresario de cirque, apparaît comme le parrain du zoo moderne, le premier à proposer des enclos sans barreaux.
Il réalisa ainsi son concept de « panorama zoo » à Stellingen, près de Hambourg, en 1907. Il fit des tests pour voir à quel hauteur un prédateur pouvait sauter (en attachant un pigeon empaillé à une branche trois mètres de haut) et construisit ses enclos en conséquence.

 Carl Hagenbeck parmi des exemplaires de "sous-humains" amenés d'Ethiopie
Carl Hagenbeck parmi ses propres exemplaires de « sous-humains » amenés d’Ethiopie

Son zoo impliquait des paysages supposés naturels, séparés des visiteurs par des tranchées, des douves et des terrasses paysagères. Le spectateur jouait alors le rôle d’Adam dans le jardin d’Éden, avec des mouflons et des bouquetins sur des montagnes artificielles, des animaux de steppe sur de vastes étendues dégagées et des félins dans des ravins sans barreaux.
Enthousiaste, Thomas Edison s’y rendit en 1911. «Les animaux ne sont pas dans une cage», écrivait allègrement le scientifique dans le livre d’or. « Ils sont sur une scène! »

«Les animaux ne sont pas dans une cage, ils sont sur une scène! »

En 1908, le zoologiste français Gustave Loisel a proposé un plan pour un zoo dans lequel les visiteurs seraient cachés sous une énorme colline paysagère, avec les animaux errant au-dessus. Les gens se frayaient un chemin à travers un réseau de tunnels à l’intérieur de ce monticule artificiel, jusque dans les parties les plus intimes des enclos, en apercevant de près les animaux – qui, en théorie, ne seraient pas conscients des voyeurs souterrains. Voilà qui rappelle d’ailleurs les dernières innovations de l’enclos des bonobos à Planckendael.
«Rien n’a vraiment changé dans l’architecture des zoo depuis lors», déclare Meuser. « Le but ultime est toujours que les gens soient invisibles et que les animaux donnent l’impression d’être en liberté. »

Plus d’un siècle plus tard, l’architecte danois Bjarke Ingels a repris la proposition de Loisel, créant ainsi un grand projet de «Zootopia» dans le Jutland. Dévoilée en 2014 avec une audace caractéristique, la proposition a été présentée comme un nouveau concept radical de zoo, dans lequel les animaux errent librement et les humains sont dissimulés sous un tapis paysager.

Zootopia

Ingels a récemment terminé une enceinte de panda de 20 millions de livres pour le zoo de Copenhague , basée sur la forme clichée d’un symbole yin-yang. Meuser pense que les pandas y sont trop exposés, avec peu de chance de se cacher, ce qui suggère que la vision d’Ingels d’une révolution du zoo centrée sur les animaux est encore très lointaine.

Meuser estime que l’émergence récente de «l’architecture du divertissement» a été dommageable.
Les zoos suivent la trace d’attractions telles que Disneyland en introduisant des restaurants, des boutiques et des « hôtels à thème » pour compléter chaque enclos, en mettant davantage l’accent sur l’ expérience du visiteur que sur le bien-être ou la conservation réelle des animaux.
Elle cite le directeur du zoo américain David Hancocks : «La principale différence par rapport à ce qu’on faisait il y a un siècle consiste en un nouveau look, essentiellement superficiel et qui représente est typiquement une distorsion du monde naturel… une conception vernaculaire mieux décrite comme tarzanesque. Les zoos modernes ressemblent souvent à une version hollywoodienne de l’Afrique sur un plateau de tournage de films de série B”.
On ne saurait mieux dire.

Le volcan en carton-pâte des gorilles à Pairi Daiza Photo Dauphins Libres

Les futurs directeurs de zoo ne devraient avoir aucun scrupule à démolir ces décors de théâtre fragiles.
Le précieux patrimoine architectural moderniste dont se vantent de nombreux zoos s’est avéré être une catastrophe en termes sanitaires.
Le fameux bassin des manchots de Berthold Lubetkin en 1934 au zoo de Londres est resté vide pendant 15 ans, après que les manchots aient contracté le pied -de- bourdon, une infection bactérienne causée par la marche sur des rampes en béton.

Le célèbre bassin des manchots de Berthold Lubetkin
Le célèbre bassin des manchots de Berthold Lubetkin

De même, la maison des éléphants du même zoo, conçue par Hugh Casson et Neville Conder en 1965 pour évoquer un troupeau d’éléphants rassemblés autour d’un point d’eau, a vite été jugée trop exiguë pour les majestueuses bêtes.
C’est pourtant l’un des 10 monuments classés de catégorie I et II sur lesquels le zoo est contraint de travailler, avec peu de marge d’adaptation.

L’enclos « moderniste » des éléphants au zoo de Londres.

De même, la maison tropicale pour éléphants de Norman Foster à Copenhague est un lieu «où l’animal doit rivaliser avec le bâtiment dans lequel il vit».

"Le nouvel ajout de Norman Foster au zoo de Copenhague est un pur bonheur d'éléphant". Pas sûr...
« Le nouvel ajout de Norman Foster au zoo de Copenhague est un pur bonheur d’éléphant ». Pas sûr…

Au Zoo de Zürich, Markus Schietsch est loué pour son approcherespectueuse des pachydermes.
Sa création architecturale comprend plus de 40 «dépôts de fourrage» cachés autour de l’enceinte de 11 000 m2 pour encourager les éléphants à se nourrir, ainsi que divers bassins où les éléphants peuvent se baigner.
Il existe même une douche en libre service pour réduire les contacts avec les gardiens.

Zoo de Zürich

Alors que le livre de Meuser regorge de modèles de meilleures pratiques en matière de zoo, y compris les propositions les plus audacieuses, comme celle d’une série d’îles abritant chacune des animaux d’un continent différent, entourées d’eau et parsemées de biosphères imaginées pour Saint-Pétersbourg, ces innovations n’en ressemblent pas moins à d’étranges reliques héritées du passé.

Comme le souligne Hancocks, les revendications des zoos en matière de conservation et d’éducation sont des plus discutables.
Leur priorité reste l’exhibition d’une «mégafaune» charismatique à l’attention des visiteurs.
Une prise de conscience croissante des problèmes liés à la captivité – malnutrition, zoochoses et même cannibalisme – ont provoqué la fermeture d’un certain nombre de zoos dans le monde.
Même les plus belles architectures ne remplaceront jamais la vie en liberté !

Les biosphères imaginées pour le zoo de Saint-Pétersbourg

D’après l’article en anglais
Have zoos had their day?

 


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