Le chant des baleines à bosse : un vrai langage ?

Le chant des baleines à bosse : un vrai langage ?

Février 2012

Si sa beauté nous fascine, si ses « breachings » nous enchantent, le chant de la baleine à bosse résonne à nos oreilles comme une étrange et superbe musique. Pourtant, les sons que ce bon géant émet se révèlent d’une grande complexité et se soumettent à des règles précises.
Il semble aujourd’hui évident qu’il s’agit bien d’un langage…

Sonogramme d’un chant de baleine

 


Le chant de la baleine à bosse se compose d’une structure globale déterminée et prévisible, elle-même composée d’une série d’unités sonores.
Cette « unité » que l’on qualifie parfois de « notes » est un son continu de fréquence variable, entre 20 Hz et 10 kHz, qui ne dure que quelques secondes, voire moins. Elle peut varier en cours de chant en termes de fréquence (plus aigue, plus grave) ou d’amplitude (plus fort, moins fort ou d’une puissance identique).
On compte en moyenne 9 types d’unités sonores. Une suite de 4 à 6 unités forme une sous-phrase d’une durée de 10 secondes.

Il faut au moins deux sous-phrases pour former une phrase.
Celle-ci, répétée plusieurs fois en l’espace de
2 à 4 minutes, constituent ce que l’on nomme un thème.
Un chant typique comporte de 5 à 7 thèmes différents, qui sont habituellement repris selon un ordre séquentiel.
Sa durée moyenne est de 8 à 15 minutes, mais peut atteindre 30 minutes. Répétés encore et encore, chaque session de chant peut se prolonger plusieurs heures.
Les sons utilisés vont des couinements suraigus jusqu’aux grondements infra-soniques et aux cliquètements variés.

Une caractéristique frappante de ce chant est qu’il ne cesse d’évoluer au cours du temps.
Chaque année, des sons différents et des arrangements orignaux suscitent la création de nouvelles phrases et de nouveaux thèmes.
Ces changements sont peu à peu incorporés dans le chant, tandis que d’autres éléments plus anciens disparaissent complètement.
De telles modifications surviennent de façon collective  au sein de toute la population. Au terme de quelques années, le chant initial devient totalement différent de la version originale.

En dépit de ces variations incessantes, tous les chanteurs d’une même région du monde entonnent ensemble le même refrain ! C’est ainsi
que les baleines à bosse du Pacifique Nord (Japon, Hawaii, Mexique ou Philippines), bien que distants de plusieurs milliers de kilomètres, chante essentiellement la même version au même moment.
En revanche, les individus qui vivent dans le Pacifique Sud adoptent d’autres thèmes. Les scientifiques n’ont toujours pas compris comment ce phénomène était possible.  D’étranges exceptions viennent d’être découvertes, comme on le lira plus loin…
Les baleines à bosse émettent également des sons isolés, indépendamment de leurs chants.

Enfin, une troisième catégorie de chant est l’appel au repas.
Il s’agit d’une vocalisation relativement longue, de 5 à 10 secondes, constante tant en fréquence qu’en amplitude.
On le sait, les  baleines à bosse se rassemblent pour attaquer les bancs de poissons et créer des rideaux de bulles.
L’utilité précise de ces émissions sonores reste encore inconnue, mais les poissons le reconnaissent. En effet, lorsqu’on diffuse un enregistrement de cet « appel au repas », ceux-ci s’enfuient même si aucune baleine n’est physiquement présente.

La baleine chante sans émettre de bulles, tête sous l’eau, en apnée.

 C’est à Roger Payne et à Scott McVay que revient l’honneur d’avoir étudié pour la première fois le chant des baleines à bosse dans un article intitulé « Songs of Humpback Whales” (Magazine Science 1971).
Pendant plus de dix ans, Roger et son épouse Katherine se sont attachés à décrire et analyser la strucutre et la dynamique de ces émissions sonores.
Mais les recherches se poursuivirent : Nous savions, depuis les premières études de Roger Payne en 1971, et son ouvrage « Among Whales »  qu’il rédigea avec son épouse, que les vocalisations prolongées des baleines à bosse semblaient rimer comme des poèmes et contenaient sans doute une quantité impressionnante d’informations.

Plus globalement, Roger Payne avait noté les faits suivants :

1) Les enchaînements musicaux se présentent sous forme de chants. Ceux-ci sont spécifiques à chaque individu.

 2) Néanmoins, même s’ils varient de personne à personne, ces chants obéissent à des règles syntaxiques précises, partagées par le groupe auquel la baleine appartient et qui se fondent elles-mêmes sur un schéma basique propre à l’espèce elle-même.

 3) Les chants sont répétés sans pause par différents individus, de sorte que ces sessions peuvent durer plusieurs heures.

 4) La séquence des phrases composant plusieurs chants successifs produits par la même baleine reste identique. Néanmoins, le nombre et la nature de ces phrases varient au sein même de ces thèmes.

En 1981, on put déterminer que les chanteurs étaient des mâles et qu’ils s’adressaient à d’autres mâles.
En 1997, il devint évident que les émissions sonores des mâles adultes avaient pour fonction de communiquer les uns avec les autres.
En 1999, grâce à l’usage de la photographie aérienne et aux techniques de la photogrammétrie techniques, les premières comparaisons entre les caractéristiques des chants et la taille ou l’âge des chanteurs furent établies. Au début, il sembla que seuls les mâles adultes étaient concernés.
Par la suite, on constata qu’il existait de grandes variations dans la formulation des chants au sein même de la même classe d’âge et que chaque individu pouvait lui-même modifier ses productions sonores de manière significative au cours des heures.
Certains aspects du chant changeaient selon l’environnement social où se trouvait le chanteur.

En 2001, il apparut que certaines interactions existaient entre les chanteurs et ceux qui les accompagnaient.
Coomme chez les dauphins, un mâle pouvait s’associer et coopérer avec un autre mâle lorsqu’ils s’approchaeint d’une femelle, laquelle était elle-même entourée de prétendants.   

De 2003 à 2006, il devient évident que ces chants, lancés durant la saison des amours, servaient non seulement à interpeller d’autres mâles compétiteurs mais aussi à resserrer les liens de coopération entre les membres d’un groupe d’amis.

Enfin, en 2011, un article récent nous fait savoir qu’au termes de recherches approfondies menées à l’ouest de l’Atlantique Nord, les baleines à bosse ne se contentent pas de chanter uniquement pour séduire leurs belles, impressionner leurs rivaux ou resserrer leurs liens d’amitié, mais qu’ils se servent aussi de leurs émissions sonores – plus variées qu’on ne le supposait jusqu’ici – lorsqu’ils sont loin de leur famille, en train de manger ou de se déplacer.

Est-ce à dire que ces « sagas chantés » sont également un langage articulé, au même titre que les sons cliqués-sifflés des petits cétacés (odontocètes), tels que les orques, les bélugas, les narvals ou les dauphins ?
Tout porte à le croire.
Trop longtemps, en effet, les baleines (mysticètes) ont été perçues comme moins intelligentes que les odontocètes.
On les croyait également de moeurs solitaires. Il fallut attendre l’observation aérienne pour se rendre compte qu’une baleine apparemment seule formait en fait un groupe, dont chaque individu se tenait  plusieurs kilomètres de l’autre !

Enfin, jusque tout récemment encore, on supposait que les baleines à bosse vivant dans le même océan partagent une culture musicale commune et qu’elles utilisaient toutes des structures vocales identiques.
Faux : une étude menée dans l’Océan Indien vient de prouver le contraire !
En comparant les chants de groupes d’individus vivant au large de Madagascar ou le long de la côte occidentale de l’Australie, une équipe scientifique américano-australienne n’a trouvé qu’un seul thème commun. Le reste de leur répertoire différait presque totalement.

Madagascar

La baleine n’est donc pas une « stupide vache des mers », comme les tueurs japonais, islandais ou norvégiens aimeraient tant nous le faire croire.
La découverte d’un type de cellules cérébrales observées à ce jour uniquement chez les humains et les grands singes dans le cerveau des baleines nous amène au contraire à penser que celles-ci pourraient bien partager notre type d’intelligence.

« Les neurones en fuseau », nommés ainsi en raison de la forme de leur corps cellulaire, seraient impliqués dans le sentiment d’amour ainsi que d’autres émotions.  Cette découverte chez les baleines relancerait le débat à la fois sur la question de leur intelligence mais également sur la question éthique de leur chasse par l’homme.

En effet, les neurones en fuseau sont situés dans des zones du cerveau responsables de notre organisation sociale, de notre empathie (capacité à deviner ou ressentir l’émotion des autres), de la parole et d’autres réactions rapides et instinctives. Il semblerait que ces neurones existent dans des régions cérébrales homologues chez la baleine à bosse, les orques, le rorqual et le cachalot.
De plus, les premières estimations suggèrent qu’ils en possèderaient trois fois plus que les humains, en prenant en compte la différence de taille ».

Selon Patrick Hof, de l’école de médecine du Mont Sinaï à New York (USA), co-découvreur des neurones en fuseau chez les baleines avec Estel van der Gucht du Consortium de Primatologie Evolutive à New York (USA) : « Il est extrêmement clair pour moi que ce sont des animaux très intelligents. (…) Leur potentiel pour des fonctions cérébrales de haut niveau est clairement démontré au niveau comportemental et est maintenant confirmé par l’existence d’un type neuronal qui était, pensait-on, présent uniquement chez l’homme et ses plus proches parents. (…)
Les baleines communiquent avec un répertoire énorme de sons, elles reconnaissent leurs propres sons et en font de nouveaux. Elles forment également des coalitions pour réaliser des stratégies de chasse, les apprennent aux individus les plus jeunes et ont un réseau social évolué similaire à celui des humains et des grands singes ».
(Extrait de l’article de Techno-Sciences 2012)

Cerveaux comparés (hors taille) du Grand Dauphin et de la Baleine à bosse

 

Mais voilà !
Tout intelligente et artiste qu’elle soit, la baleine à bosse n’en fait pas moins l’objet de la convoitise des baleiniers.
Peu leur importe à eux de détruire une espèce aussi fascinante, avec laquelle nous pourrions dialoguer et qui, d’ores et déjà, donnent des frissons de plaisir en s’offrant à la vue des « whale watchers » ? Peu leur importe que l’espèce soit toujours menacée. 

Ce qui compte, c’est d’en faire de la viande, et puis de l’argent, jusqu’à ce que la mer soit à jamais vide de la présence de ces superbes mammifères marins et que l’on passe à d’autres espèces !

Ce qui compte, c’est que les bateaux aillent vite et tant pis pour les baleines qui dorment et ne les entendent pas venir !

Ainsi se comporte le Grand Singe Humain, cet animal parfois stupide, parfois génial, souvent cupide et insouciant de l’avenir de ses propres enfants. Car sans baleines, que deviendront les océans ? Qui mangera le plancton et l’empêchera de se répandre au point d’asphyxier les poissons et de transformer les flots bleus en une mare poisseuse et brunâtre ? Qui comprendra jamais les paroles et le sens profond des merveilleux chants des baleines à bosse ? Qui saura les sentiments, les émotions, les pensées de ces êtres immenses et doux qui ont évolué dans tous les océans depuis près de trente millions d’années et que l’Homme va détruire, inexorablement ?


Références

Baleine à bosse : vie sociale
L
es grandes cultures cétacéennes 
http://www.megaptera.org/
http://www.dinosoria.com/baleine-bosse.htm

Les chants des baleines à bosse
http://www.youtube.com/watch?v=A-QYRlK7cd8&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=AGuts_6EMhA&feature=related
http://www.youtube.com/watch?v=j0gC4SH1Bqk&feature=related


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