Le chant des baleines est-il un vrai langage ?

Baleine mâle en train de chanter sous l'eau, sans reprendre son souffle.

Baleine mâle en train de chanter sous l’eau, sans reprendre son souffle.

Le chant des baleines à bosse est-il un vrai langage ?

Le chant des baleines est-il un vrai langage ?
Si sa beauté nous fascine, si ses breachings nous impressionnent, le chant de la baleine à bosse résonne d’abord à nos oreilles comme une étrange musique.

Pourtant, les sons que ce bon géant émet se révèlent d’une grande complexité et se soumettent à des règles précises.
Il semble aujourd’hui évident qu’il s’agit bien d’un langage.
Mais qui en comprendra jamais le sens, avant que les baleines ne disparaissent des océans  ?

Le chant de la baleine à bosse se compose d’une série de sons qui dure généralement 10-15 minutes et se répète dans le temps.
Un chant typique comprend plusieurs thèmes différents qui sont chantés en boucle. Chaque thème est composé d’unités sonores distinctes (a,b,  c, d, etc…)  organisées en phrases (aaab) répétées un certain nombre de fois.
Le chanteur décline  chacun de ces thèmes – avec différentes combinaisons d’unités/phrases internes – jusqu’à ce qu’il ait traité l’intégralité du chant. Si la chanson a quatre thèmes, le chanteur chantera les thèmes 1, 2, 3, 4, s’en ira respirer en surface puis replongera et recommencera la série.

Un chant typique comporte de 4 à 7 thèmes différents, repris selon un ordre séquentiel qui peut varier lui aussi.

Sa durée moyenne est de 8 à 15 minutes, mais peut atteindre 30 minutes. Répétés encore et encore, chaque session de chant peut se prolonger plusieurs heures.
On aura par exemple un chant donné composé de 4 thèmes se déclinant comme suit :

Un chant de baleine aux Caraïbes

L’unité est un son continu de fréquence variable, entre 20 Hz et 10 kHz, qui ne dure que quelques secondes, voire moins. Elle peut varier en cours de chant en termes de fréquence (plus aiguë, plus grave) ou d’amplitude (plus fort, moins fort ou d’une puissance identique).
On compte en moyenne 9 types d’unités sonores. Une suite de 4 à 6 unités forme une demi-phrase d’une durée de 10 secondes.

 

Une caractéristique frappante de ce chant est qu’il ne cesse d’évoluer au cours du temps.
Chaque année, des sons différents et des arrangements orignaux suscitent la création de nouvelles phrases et de nouveaux thèmes.
Ces changements sont peu à peu incorporés dans le chant, tandis que d’autres éléments plus anciens disparaissent complètement.
De telles modifications surviennent de façon collective  au sein de toute la population. Au terme de quelques années, le chant initial devient totalement différent de la version originale.

Les baleines à bosse émettent également des sons isolés, indépendamment de leurs chants : c’est le cas du « A table ! »
Il s’agit d’une vocalisation relativement longue, de 5 à 10 secondes, constante tant en fréquence qu’en amplitude.
On le sait, les  baleines à bosse se rassemblent pour attaquer les bancs de poissons et créer des rideaux de bulles.
L’utilité précise de ces émissions sonores reste encore inconnue, mais les poissons le reconnaissent. En effet, lorsqu’on diffuse un enregistrement de cet « appel au repas », ceux-ci s’enfuient même si aucune baleine n’est physiquement présente.

C’est à Roger Payne que revient l’honneur d’avoir étudié pour la première fois le chant des baleines à bosse dans un article intitulé « Songs of Humpback Whales »publié en 1971).
Pendant plus de dix ans, Roger et son épouse Katherine se sont attachés à décrire et analyser la structure et la dynamique de ces émissions sonores.
Nous savons donc , depuis les premières études de Roger Payne, et son ouvrage Among Whales, que les vocalisations prolongées des baleines à bosse semblaient rimer comme des poèmes et contenaient sans doute une quantité impressionnante d’informations.

Plus globalement, Roger Payne notait les faits suivants :

1- Les enchaînements musicaux se présentent sous forme de chants. Ceux-ci sont spécifiques à chaque individu.

2- Néanmoins, même s’ils varient de personne à personne, ces chants obéissent à des règles syntaxiques précises, partagées par le groupe auquel la baleine appartient et qui se fondent elles-mêmes sur un schéma basique propre à l’espèce elle-même.

3- Les chants sont répétés sans pause par différents individus, de sorte que ces sessions peuvent durer plusieurs heures.

4- La séquence des phrases composant plusieurs chants successifs produits par la même baleine reste identique. Néanmoins, le nombre et la nature de ces phrases varient au sein même de ces thèmes.

En 1981, on put déterminer que les chanteurs étaient des mâles et qu’ils s’adressaient à d’autres mâles.
En 1997, il devint évident que les émissions sonores des mâles adultes avaient pour fonction de communiquer les uns avec les autres.
En 1999, grâce à l’usage de la photographie aérienne et aux techniques de la photogrammétrie techniques, les premières comparaisons entre les caractéristiques des chants et la taille ou l’âge des chanteurs furent établies. Au début, il sembla que seuls les mâles adultes étaient concernés.
Par la suite, on constata qu’il existait de grandes variations dans la formulation des chants au sein même de la même classe d’âge et que chaque individu pouvait lui-même modifier ses productions sonores de manière significative au cours des heures suivantes.
Certains aspects du chant changeaient selon l’environnement social où se trouvait le chanteur.

En 2001, il apparut que certaines interactions existaient entre les chanteurs et ceux qui les accompagnaient.
Comme chez les dauphins, un mâle pouvait s’associer et coopérer avec un autre mâle lorsqu’ils s’approchaient d’une femelle, laquelle était elle-même entourée de prétendants (escortes).   

De 2003 à 2006, il devient évident que ces chants, lancés durant la saison des amours, servaient non seulement à interpeller d’autres mâles compétiteurs mais aussi à resserrer les liens de coopération entre les membres d’un groupe d’amis.

Enfin, en 2011, au terme de recherches approfondies menées à l’ouest de l’Atlantique Nord, on a découvert que les baleines à bosse ne se contentent pas de chanter uniquement pour séduire leurs belles, impressionner leurs rivaux ou resserrer leurs liens d’amitié. Elles se servent aussi de leurs émissions sonores – plus variées qu’on ne le supposait jusqu’ici – lorsqu’ils sont loin de leur famille, en train de manger ou de se déplacer.

Est-ce à dire que ces « sagas chantés » seraient un langage articulé, au même titre que les sons cliqués-sifflés des  dauphins ?
Tout porte à le croire.
Trop longtemps, en effet, les baleines (mysticètes) ont été perçues comme moins intelligentes que les odontocètes.
On les croyait également de moeurs solitaires. Il fallut attendre l’observation aérienne pour se rendre compte qu’une baleine apparemment seule formait en fait un groupe, dont chaque individu se tenait  plusieurs kilomètres de l’autre !

Enfin, jusque récemment, on supposait que les baleines à bosse vivant dans le même océan partageaient une culture musicale commune et qu’elles utilisaient toutes des structures vocales identiques. 
Ainsi, les baleines à bosse du Pacifique Nord (Japon, Hawaii, Mexique ou Philippines), bien que distantes de plusieurs milliers de kilomètres, auraient chanté essentiellement la même version au même moment. En revanche, les individus vivant dans le Pacifique Sud adopteraient d’autres thèmes.

Pourtant, une étude menée dans l’Océan Indien semble prouver le contraire !
En comparant les chants de groupes d’individus vivant au large de Madagascar ou le long de la côte occidentale de l’Australie, une équipe scientifique américano-australienne n’a trouvé qu’un seul thème commun. Le reste de leur répertoire différait presque totalement.

Cerveaux comparés (hors taille) du Grand Dauphin et de la Baleine à bosse

 

La baleine n’est donc pas une « stupide vache des mers », comme les tueurs japonais, islandais ou norvégiens aimeraient tant nous le faire croire. La découverte d’un type de cellules cérébrales observées à ce jour uniquement chez les humains et les grands singes dans le cerveau des baleines nous amène au contraire à penser que celles-ci pourraient bien partager notre type d’intelligence.

Les neurones en fuseau, ainsi nommés en raison de la forme de leur corps cellulaire, seraient impliqués dans le sentiment d’amour ainsi que d’autres émotions.  Cette découverte chez la baleine relancerait le débat à la fois sur la question de leur intelligence mais également sur la question éthique de leur chasse par l’homme.
En effet, les neurones en fuseau sont situés dans des zones du cerveau responsables de notre organisation sociale, de notre empathie (capacité à deviner ou ressentir l’émotion des autres), de la parole et d’autres réactions rapides et instinctives. Il semblerait que ces neurones existent dans des régions cérébrales homologues chez la baleine à bosse, les orques, le rorqual et le cachalot.
De plus, les premières estimations suggèrent qu’ils en posséderaient trois fois plus que les humains, en prenant en compte la différence de taille ».

Selon Patrick Hof, de l’école de médecine du Mont Sinaï à New York (USA), co-découvreur des neurones en fuseau chez les baleines avec Estel van der Gucht du Consortium de Primatologie Evolutive à New York (USA) : « Il est extrêmement clair pour moi que ce sont des animaux très intelligents. (…) Leur potentiel pour des fonctions cérébrales de haut niveau est clairement démontré au niveau comportemental et est maintenant confirmé par l’existence d’un type neuronal qui était, pensait-on, présent uniquement chez l’homme et ses plus proches parents. (…)
Les baleines communiquent avec un répertoire énorme de sons, elles reconnaissent leurs propres sons et en font de nouveaux. Elles forment également des coalitions pour réaliser des stratégies de chasse, les apprennent aux individus les plus jeunes et ont un réseau social évolué similaire à celui des humains et des grands singes ».

Le regard de la baleine à bosse

Mais voilà !
Tout intelligente et artiste qu’elle soit, la baleine à bosse n’en fait pas moins l’objet de la convoitise des baleiniers.
Peu leur importe à eux de détruire une espèce aussi fascinante, avec laquelle nous pourrions dialoguer et qui, d’ores et déjà, donnent des frissons de plaisir en s’offrant à la vue des « whale watchers » ? Peu leur importe que l’espèce soit toujours menacée et se relève à peine d’un génocide industriel.
Ce qui compte, c’est d’en faire de la viande, et puis de l’argent, jusqu’à ce que la mer soit à jamais vide de la présence de ces superbes mammifères marins et que l’on passe à d’autres espèces. Ce qui compte, c’est que les bateaux aillent vite et tant pis pour les baleines qui dorment et ne les entendent pas venir. Ce qui compte, c’est que les pêcheurs de crabes des neiges soient contents et votent pour la bonne personne aux prochaines élections.

Qui comprendra jamais les paroles et le sens profond des merveilleux chants des baleines à bosse ?
Qui saura les sentiments, les émotions, les pensées de ces êtres immenses et doux qui ont évolué dans tous les océans depuis près de trente millions d’années ?
Personne, sans doute, au rythme où nous détruisons la planète.


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