Les activistes chinois se lèvent contre les delphinariums

Haichang Ocean Park : une orque avale une corde entière puis la régurgite avec le contenu de son estomac

Haichang Ocean Park : une orque avale une corde entière puis la régurgite avec le contenu de son estomac

Les activistes chinois se lèvent contre les delphinariums

Les activistes chinois se lèvent contre les delphinariums et avec eux, une part croissante de l’opinion publique.
Tandis que que des dizaines de parcs marins inspirés par SeaWorld s’ouvrent à travers la Chine, les défenseurs des animaux, mais aussi le jeune public bien informé, commencent à les remettre en cause. 
L’espoir renaîtrait-il à l’Est ?
Un article de Li You / SixthTone

En juin dernier, Mlle Xu Qianwen a été ravie lorsque son patron l’a emmenée voir un spectacle d’orques en direct au nouveau parc d’attraction le plus en vogue de la ville, le Haichang Ocean Park. Mais quelques jours plus tard, la jeune employée de 27 ans a fait une découverte choquante.
«J’ai appris sur Internet qu’il y avait beaucoup de cruauté derrière ces spectacles », déclare-t-elle. «Et j’ai commencé à me demander si ces orques étaient vraiment volontaires pour exécuter ces tours».
De nombreux jeunes Chinois font désormais face à des révélations similaires, alors que les associations de défense des animaux ont intensifié leurs campagnes visant à renverser l’opinion publique contre un secteur touristique en plein essor dans le pays, celui des delphinariums.

Des dizaines de parcs marins similaires à ceux de SeaWorld Parks & Entertainment aux États-Unis ont ouvert leurs portes en Chine au cours de ces dernières années. Neuf nouveaux établissements – dont celui de Shanghai – ont été inaugurés depuis l’an dernier. Ces parcs se sont avérés extrêmement populaires parmi les consommateurs chinois et le nombre de visiteurs a atteint 81 millions en 2018, soit une augmentation de 18% par rapport à l’année précédente, selon les données du cabinet de conseil Zhiyan.

Des promoteurs tels que Haichang Ocean Park Holdings, propriétaire du parc de Shanghai, prospèrent en présentant leurs installations comme étant l’occasion d’une « journée amusante et éducative pour les familles de la classe moyenne ». En plus des montagnes russes, des « rivières sauvages » et autres faux volcans, Haichang Ocean Park offre à ses visiteurs des rencontres rapprochées avec des dizaines de cétacés, dauphins, marsouins et bélugas. Elle présente aussi quotidiennement les shows de ses  quatre épaulards dans un amphithéâtre en forme de conque marine.

Le parc affirme que ces spectacles contribuent à populariser les sciences de la mer et à financer les recherches en matière de conservation. Il a même animé un épisode de la populaire émission de télé-réalité «Go Fighting!», dont le thème était « Protéger l’océan ».
Mais les défenseurs du bien-être animal rétorquent que l’impact réel des parcs sur les cétacés sauvages de la planète est bien plus obscur. «Ces parcs vont dans le sens opposé à celui de la science et trompent leurs visiteurs», s’indigne Zheng Yu, responsable des campagnes pour la vie sauvage au bureau chinois de l’ONG World Animal Protection.

L’opposition à la captivité des cétacés a augmenté à travers le monde : de plus en plus de données scientifiques prouvent désormais que les animaux captifs sont soumis à un stress chronique et risquent davantage de mourir plus jeunes que ceux qui vivent à l’état sauvage. Ceci est particulièrement vrai pour les orques, qui sont des animaux très sociaux pouvant couvrir des distances supérieures à 160 km par jour en milieu naturel.

SeaWorld a été sérieusement ébranlé par la vive réaction des consommateurs après que le documentaire «Blackfish» de 2013 ait critiqué le traitement réservé aux orques par l’entreprise américaine.
Celle-ci a finalement été forcée d’annoncer la suppression progressive des spectacles d’orques dans ses parcs. Mais les conditions dans la plupart des delphinariums chinois sont encore pires, selon Naomi Rose, une scientifique spécialisée dans les mammifères marins de l’Animal Welfare Institute.
«Oui, c’est encore pire qu’à SeaWorld, car le personnel chinois est moins expérimenté dans la gestion des orques. Cela me préoccupe sérieusement pour le bien-être des animaux et la sécurité des dresseurs. »

Haichang : les dauphins de Risso

Haichang : les dauphins de Risso

Lorsque le Dr Rose s’est rendue à Haichang en juin, elle a été choquée par le bassin peu profond des dauphins de Risso et leur exposition permanente en plein soleil. En temps normal, ces animaux préfèrent nager au large dans les eaux les plus profondes. «Il est difficile d’imaginer qu’ils puissent tenir longtemps dans de telles circonstances», dit-elle.
Les orques, quant à elles, montrent des signes évidents de stéréotypie, selon Naomi Rose. Elle a ainsi été témoin d’une femelle épaulard avalant une corde entière puis la régurgitant avec le contenu de son estomac. «Ce comportement était très dérangeant», dit-elle. « Cela équivaut à un comportement boulimique chez l’humain ».

Les militants chinois de la cause animale dénoncent depuis de nombreuses années les mauvaises conditions d’accueil qui règnent dans les parcs marins chinois. A présent, les groupes internationaux se montrent également de plus en plus attentifs à la croissance massive du secteur des delphinariums. Le nombre de cétacés captifs en Chine a plus que doublé depuis 2015, pour atteindre aujourd’hui le chiffre de 1.001 individus, selon la China Cetacean Alliance (CCA).

En outre, la demande chinoise en mammifères marins est devenue si importante qu’elle pousse à se développer un commerce illégal de cétacés rares. En 2018, il est apparu que quatre entreprises russes détenaient près de 100 baleines – dont plusieurs orques – dans des enclos appelés « la prison des baleines » près de Vladivostok, avant d’être exportés en Chine.

Si les parcs marins chinois continuent d’importer un si grand nombre de cétacés, cela pourrait avoir un effet dévastateur sur les populations sauvages du monde entier.
« Capturer les jeunes orques ne les traumatise pas seulement eux-mêmes, cela traumatise aussi leurs familles, qui sont laissées pour compte», déclare Rose. «Ainsi, les épaulards restent menacés de disparition dans le nord des États-Unis, car les communautés locales ne se sont tout simplement pas remises du grand nombre de captures effectuées dans les années 1960 et 1970».

Les défenseurs des animaux espèrent empêcher cela en coupant la demande chinoise à la source.
Ils concentrent leurs efforts sur les consommateurs de ce type d’attractions par le biais de l’information, comme le documentaire Blackfish avait réussi à le faire.
«Nous espérons qu’une fois que les gens seront conscients des problèmes, ils verront que leurs divertissements pèsent d’un coût bien trop élevé pour les animaux», ajoute Naomi Rose.
Mais cela risque d’être une bataille difficile au début. «Blackfish» n’a jamais vraiment fait sensation en Chine, car les défenseurs des animaux y sont traditionnellement concentrés sur d’autres questions, telles que la protection de la faune sauvage ou et le marché noir de la viande de chien . Il y a pourtant des signes qui montrent que les consommateurs commencent à devenir attentif au sort des cétacés.

Lorsque la China Cetacean Alliance a publié des images d’une orque captive souffrant de malnutrition sur Weibo, la plate-forme chinoise similaire à Twitter, la vidéo a été partagée plus de 5 800 fois.
L’année dernière, le parc Sun Asia Ocean World, situé à Dalian dans le nord-est du pays, s’est excusé après qu’une vidéo montrant une dresseuse tartinant de rouge à lèvres la bouche d’un béluga ait suscité l’indignation parmi les utilisateurs de l’application de partage vidéo Douyin, connue sous le nom de TikTok en dehors de la Chine.

Et l’on espère vivement que le nouveau documentaire «Long Gone Wild», sorti en juillet 2019, pourra sensibiliser les gens à un autre niveau. Le film, qui fait suite à «Blackfish», traite en partie des parcs marins chinois et de leurs relations avec les baleiniers russes. Une bande-annonce mettant en vedette Naomi Rose a été vue plus de 19 millions de fois sur Miaopai, un site de partage de vidéos en chinois.

Naomi Rose espère que l’opposition populaire croissante à la captivité des cétacés convaincra au moins les autorités chinoises de durcir davantage la réglementation dans le domaine des parcs marins.
Ces dernières années, plusieurs gouvernements – y compris ceux du Canada, de l’Inde et de l’État de Californie aux États-Unis – ont interdit les exhibitions de cétacés vivants. Ceux-ci sont classés en Chine parmi les espèces protégées. Les delphinariums qui souhaitent les importer doivent en principe obtenir un permis du ministère de l’Agriculture et démontrer que leurs installations, leurs moyens financiers et la formation de leurs employés sont conformes aux normes gouvernementales.

Cependant, les organisations de défense des animaux s’inquiètent de ce que les normes industrielles régissant les delphinariums chinois accordent la priorité au développement de l’industrie touristique plutôt qu’à la conservation.
Plusieurs dirigeants de parcs marins sont en même temps vice-présidents et membres du conseil de la National Aquatic Wildlife Conservation Association, organisation gouvernementale chargée de rédiger plusieurs normes relatives à la captivité et au dressage des animaux marins.

Néanmoins, la pression accrue des activistes a un impact réel sur les parcs.
À la suite du scandale de la «prison de baleines», le gouvernement russe a ordonné la libération des détenus, qui s’est achevé en novembre 2019. Il a également comblé une faille juridique permettant aux entreprises d’exporter des cétacés pour des raisons «culturelles».
« Il pourrait être plus difficile à l’avenir pour les parcs chinois d’obtenir des cétacés mais la possibilité de les acheter via le marché noir n’est évidemment pas exclue » a déclaré un porte-parole du CCA.

Le Changfeng Ocean Park de Shanghai, propriété du groupe britannique de tourisme Merlin Entertainments, a annoncé en juin qu’il deviendrait le premier parc marin de Chine à cesser d’organiser des spectacles de cétacés. Il a également transféré ses deux derniers bélugas dans un sanctuaire en Islande.
Les défenseurs des animaux ont félicité Changfeng pour ces changements, mais ils doutent que les autres parcs marins suivent son exemple. «Il reste un énorme fossé de connaissances entre cette société et les exploitants de parcs marins nationaux», a déclaré le porte-parole de la CCA.

Au lieu de cela, les militants font confiance aux consommateurs plus jeunes, mieux informés, et donc plus motivés par les questions de bien-être animal. Dans une étude réalisée en 2018 par World Animal Protection, 80% des milléniaux chinois – c’est-à-dire ces jeunes nés entre 1980 et 2000 – ont déclaré qu’ils étaient prêts à payer des prix plus élevés pour des activités touristiques respectueuses des animaux.
On a pu également noter une baisse significative du nombre de touristes chinois qui choisissaient de monter sur des éléphants en Thaïlande.
«Nous avons beaucoup de travail à faire, mais je crois vraiment que nous pouvons mettre fin à la pratique de l’exhibition de cétacés captifs en Chine», conclut Naomi Rose.

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