Les chimpanzés dans les zoos chinois



Un chimpanzé mâle âgé de quatre ans, du nom de Yangyang, est accompagné d’un gardien avant son mariage au Zoo de Hefei, dans la province de l’Anhui, dans l’est de la Chine. Photo: STR / AFP / Getty Images

Les chimpanzés dans les zoos chinois

« Les chimpanzés qu’on exhibe dans les zoos chinois ont presque tous été obtenus illégalement» déclarait le photographe Karl Ammann à l’occasion de la sortie de son documentaire présenté à Pékin sur le commerce des grands singes. « La Chine est la principale destination des chimpanzés commercialisés illégalement ».
C’était en 2014 et l’on aurait pu espérer que le travail de ce photographe suisse, nommé «Hero of the Environment» par le magazine Time pour ses reportages saisissants sur la contrebande d’animaux sauvages, ait porté ses fruits en sensibilisant les autorités chinoises à contrôler davantage ce commerce sanglant.


Il n’est en rien.

En 2018, la République Démocratique du Congo signait un accord avec la Chine pour exporter encore davantage de gorilles et de chimpanzés arrachés à ses forêts et l’on sait que des accords semblables ont été conclus avec d’autres pays d’Afrique.
Avec l’importation des éléphanteaux du Zimbabwe, des orques et des bélugas de Russie ou des dauphins du Japon, la Chine agit comme nous le faisions du temps des colonies, indifférente aux dégâts qu’elle inflige à la biodiversité mondiale et plus encore, aux souffrances qu’elle impose à des animaux sensibles et intelligents jetés dans ses geôles.

C’est une évidence dont feraient bien de se souvenir nos propres zoos européens.
Ainsi celui de Beauval qui, toute honte bue et avec le ferme soutien du Président de la République, s’en est allé quémander le droit de garder plus longtemps ses pandas tellement lucratifs ! Ou encore, Pairi Daiza reçevant en grande pompe l’ambassadeur de Chine pour baptiser deux ursidés de la même espèce, qui n’est même plus menacée ! Il serait temps que quelqu’un ait le courage de dénoncer le rôle des zoos chinois.
Mais la presse est muette. Et nos zoos encore plus.

 

Interview de Karl Ammann 

Q- Votre mission pour ce voyage en Chine est de mettre en lumière le commerce illégal de chimpanzés, un phénomène que vous suivez depuis des années. Est-ce que c’est si terrible ?

Karl Ammann (KA) – J’ai commencé à me soucier des chimpanzés lorsque j’ai remarqué que dans les forêts d’Afrique, ils étaient mangés par les habitants. Dans une certaine mesure, le commerce illégal dont ils font l’objet en est le sous-produit. Les chasseurs tuent les chimpanzés adultes pour leur viande, puis ils vendent les jeunes.
C’est il y a sept ou huit ans que le commerce a été porté à mon attention. Une femme en Égypte achetait de jeunes chimpanzés de Guinée et du Cameroun, puis elle les revendait à des zoos privés au Moyen-Orient. Elle avait pris contact avec des chasseurs de toute l’Afrique pour leur demander d’attraper des bébés chimpanzés mâles. Et j’ai donc commencépar faire un documentaire sur cette marchande d’animaux.

Bushmeat….

Q- Lequel des deux problèmes est actuellement le plus grave – la chasse au gibier ou l’exportation ?

KA – En termes de nombre, davantage de chimpanzés sont tués pour leur viande. En fait, vous devez tuer des dizaines de chimpanzés adultes avant d’avoir un bébé. Parce qu’ils vivent en troupes et que le seul moyen d’avoir les bébés est de tuer tous les adultes.

Q- Pourquoi le commerce ne concerne-t-il que les bébés chimpanzés ?

KA –  Seuls les jeunes peuvent apprendre à faire des shows. Les adultes sont très difficiles à dresser.

China’s Shanghai Wild Animal Park. Photo by China-based NGO that asked to remain anonymous

Q- Quand est-ce que la contrebande mondiale de chimpanzés a commencé ?

KA – La Guinée vendait des oiseaux sauvages à l’Europe, et c’était très rentable. Mais il y a sept ou huit ans, après la crise de la grippe aviaire, l’Europe a interdit l’importation d’oiseaux sauvages et le marché s’est asséché. Ainsi, les Guinéens impliqués dans ce commerce devaient chercher une alternative. Ils ont découvert que la demande en chimpanzés vivants pour la Chine était énorme et c’est ainsi que les chasseurs d’oiseaux sont devenus des chasseurs de chimpanzés.
Fin 2010, j’ai rencontré un commerçant d’animaux à Johannesburg. Il m’a dit qu’il y avait un grand commerce de chimpanzés en Guinée et que je devrais y jeter un coup d’œil. Lorsque je suis arrivé sur place, j’ai découvert que de nombreux chimpanzés étaient passés en contrebande en Chine.

Q- Combien de chimpanzés ont été vendus en Chine ?

KA – Une conférence officielle a estimé le chiffre à environ 135. Il y avait également 15 orangs-outans, 7 des Philippines et 8 de l’Indonésie. Et 10 gorilles, envoyés en Chine depuis des endroits tels que la Côte d’Ivoire.
Ces chiffres nous permettent de dire que la Chine est la principale destination des chimpanzés faisant l’objet d’un commerce illégal, les autres étant achetés au Moyen-Orient et en Russie. La Chine est un marché émergent et ouvre de plus en plus de parcs animaliers. Il y a une demande énorme pour les éléphants et les chimpanzés.

Q- Qu’est-il arrivé à ces chimpanzés ?

KA – J’ai visité six ou sept zoos en Chine et mon assistant en a visité d’autres. Partout où nous sommes allés, nous avons vu des chimpanzés soit enfermés dans des cages, soit en train de se produire sur une scène comme au cirque.
Il y avait même des groupes de chimpanzés enfermés dans une seule cage. La Chine ne dispose pas d’experts en élevage de chimpanzés – vous ne pouvez pas les rassembler comme cela, car ils proviennent de familles différentes. Ils vont s’entretuer.
Les chimpanzés souffrent vraiment en Chine.

Q- Comment sont-ils arrivés en Chine ? Qui profite de ce trafic en cours de route ?

KA – Selon la Convention CITES, les espèces menacées d’extinction ne peuvent pas être importées. À cause de ce traité, les zoos qui veulent un chimpanzé l’empruntent généralement à un autre zoo. Ainsi, les membres de l’AZA ou de l’EAZA loueront un chimpanzé d’un autre membre de l’association pour l’exhiber dans ses enclos ou lancer un élevage.
Et il existe des réglementations strictes: la première génération d’animaux élevés en captivité ne peut pas être prêtée, mais seulement la seconde. Mais les pays qui ne sont pas membres de ces associations doivent acheter des chimpanzés capturés dans la nature pour augmenter leurs populations reproductrices.

Si ça se trouve, ce ne sont peut-être pas les zoos chinois qui ont initié l’achat. Les entreprises chinoises qui importent des animaux sauvages ont certainement des liens de longue date avec les marchands d’animaux en Guinée. Ces commerçants disent: « Hé, nous avons des chimpanzés, vous en voulez ? »
Alors quelqu’un va dans un zoo et lui demande s’il veut des chimpanzés. Et bien sûr, le zoo en veut car ils peut utiliser ces animaux pour gagner plus d’argent. Ensuite, le commerçant d’animaux demande au bureau CITES en Guinée s’il peut exporter des chimpanzés et, bien sûr, la réponse est non, puique le pays ne compte aucun chimpanzé en captivité. Mais en Afrique, vous remettez un peu d’argent au contrôleur et celui-ci indique sans sourciller que l’animal a bien été élevé en captivité.

Q- On dirait donc que c’est assez facile…

KA – En Afrique, les gens peuvent à la fois vous fournir l’animal et vous donner la licence d’exportation.
En Chine, l’importateur paie pour obtenir une licence d’importation. Il lui suffit alors de réunir un certain nombre d’acheteurs et de passer commande au vendeur en Afrique. Et en Chine, il existe des entreprises qui gèrent les importations – elles s’occupent de l’ensemble du processus d’importation.

Q- Les autorités chinoises sont-elles au courant?

KA – Si les règles de la CITES étaient strictement appliquées, il serait très facile de découvrir le commerce illégal. La CITES a une liste des éleveurs approuvés, de quels animaux peuvent être élevés et par quels organismes, et tout cela est en ligne. La Chine n’a commencé à importer des chimpanzés qu’en 2007, il aurait donc été facile de vérifier cela. La Guinée n’a pas d’éleveur approuvé par la CITES.
Donc, aucun chimpanzé de ce pays ne peut tout simplement avoir été élevé en captivité, encore moins d’appartenir à la deuxième génération.

Q- L’avez-vous signalé aux autorités chinoises ?

KA – Lors de nombreuses conférences internationales, j’ai interrogé des représentants du bureau CITES de la Chine pour l’importation et l’exportation d’espèces menacées d’extinction.
« Il existe des erreurs évidentes sur les documents d’importation, n’êtes-vous pas au courant ? » leur disais-je ‘« Il suffit de vérifier en ligne et vous savez tout de suite que quelque chose ne va pas: la société d’exportation n’existe pas ou le pays n’est pas en mesure d’élever les animaux ».
Dans certains cas, les licences d’importation de quatre tortues au Royaume-Uni ont été remplacées par quatre éléphants, ou bien un permis pour 5 000 perroquets a été modifié pour lire 5 000 éléphants, sans même en changer le nombre !
Les fonctionnaires viennent alors nous faire une déclaration en chinois, affirmant que toutes les informations concernant l’importation en Chine provenaient de l’exportateur en Guinée et qu’ils acceptaient tout ce qui leur était donné.
Donc, il n’y avait pas eu d’erreur du côté chinois. S’il y avait des erreurs, elles ont été faites en Guinée…

Tianjin Golden Land Animal Trade

Ces dernières années, de nombreux zoos et safari parcs en Chine ont renouvelé leurs collections pour attirer les visiteurs. Selon les médias, en 2009, le zoo de Taiyuan a ajouté neuf chimpanzés à sa collection. En 2010, le zoo de Nanchang a ajouté six jeunes chimpanzés. En 2011, le zoo de Hangzhou a ajouté six nourrissons chimpanzés. En 2013, le Shanghai Wild Animal Park a introduit quatre bébés chimpanzés, tous âgés de moins de 2 ans.

« Nous agissons simplement comme des intermédiaires pour gagner des commissions sur les zoos ou les parcs. Mais rien ne peut être fait si les zoos n’ont pas de permis d’importation » a déclaré un responsable anonyme de la société Tianjin Golden Land Animal Trade au Global Times. La société affirme sur son site Web officiel qu’elle a géré l’introduction d’un certain nombre de spécimens rares, y compris des éléphants et des chimpanzés, pour plus de 100 zoos et aquariums en Chine au cours des 10 dernières années. Mais elle a refusé de révéler toute information sur les grands singes.
Les experts ont constaté qu’en raison de la demande croissante de bébés singes, qui étaient autrefois un sous-produit du braconnage pour la viande de brousse, les braconniers ont commencé à se spécialiser dans la capture des bébés.
Selon Stolen Apes, un braconnier local en Afrique pourrait vendre un chimpanzé vivant à 50 dollars et l’intermédiaire mettra le prix 30 fois plus cher. Lorsqu’il est exporté avec des documents CITES, le prix peut atteindre 20 000 dollars. Les gorilles se vendent bien plus cher, et le prix d’une paire avec un certificat de santé peut atteindre 300 000 dollars.

Selon le rapport, environ 2 800 grands singes – dont 64% sont des chimpanzés – disparaissent de la nature chaque année à cause du commerce illicite. Doug Cress, le coordinateur du Great Apes Survival Partnership, a admis que ces chiffres étaient sous-estimés.
« Il y avait des millions de chimpanzés en Afrique. Aujourd’hui, les quelque 200 000 chimpanzés restants pourraient être rangés dans un grand stade de football. Leur population diminue chaque jour ».

Selon les enquêtes de Karl Ammann, certains responsables de la CITES en Afrique vendraient même des permis de complaisance à des concessionnaires pour un montant de 2 000 à 5 000 dollars.
« Mettre en place une gouvernance et une application de la loi honnêtes dans ces pays africains serait beaucoup plus difficile que de réduire la demande du marché », a-t-il expliqué.
Confirmant la fraude généralisée en Guinée, le Secrétariat CITES en mai 2013 a exhorté tous les autres membres à cesser d’importer des spécimens d’espèces inscrites à la CITES en provenance du pays.
Avec les résultats qu’on sait. C’est encore pire qu’avant !


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