Les dauphins d’Agadir : un show digne des sixties 

Les dauphins d’Agadir : un show digne des sixties

Quatre dauphins et une otarie détenus à l’Agadir Dolphin World s’y livrent sous la contrainte à un show digne des sixties. Alors que partout dans le monde, même au Japon, des voix s’élèvent contre la captivité des mammifères marins, la municipalité d’Agadir n’a rien trouvé de mieux pour sauver son tourisme que d’accueillir cette attraction d’un autre âge, aussi ringarde que cruelle.  

Une page Facebook commerciale, construite autour d’une petite fille nommée Aliae, nous décrit un spectacle-type.
« J’ai assisté au show des dauphins et du lion de la mer à Agadir Dolphin World.
Un show de 45 min où on commence par l’artiste Irma l’otarie et on termine par les deux artistes Blanka et Marissa les dauphins.
Le delphinarium présente deux spectacles (11h et à 18h) tous les jours sauf le Lundi.
L’entrée pour les adultes est à 150dh, pour les enfants à partir de 3 ans à 13 ans est à 120dh et gratuit pour moins de 3 ans.
Vous avez la possibilité de prendre une photo avec les dauphins (100 dh) ou de nager avec les dauphins après le spectacle (500 dh)
Vous avez la possibilité d’acheter dans un enchère public le tableau dessiné par les dauphins ( le tableau a été vendu lors de notre spectacle à 1350 dh !!!). C’est un show que je vous le recommande à 100% »

Tout y est : les cerceaux, les ballons, les grands sauts en hauteur qui firent jadis la fierté du Delphinarium de Bruges avant son incendie en 1988 et qui amuse toujours les familles japonaises éblouies par les pirouettes des dauphins de Taiji. Même l’otarie nage encore avec les dauphins, un mélange d’espèces également abandonné par les delphinariums membres de l’EAZA.
Les deux bassins évoquent quant à eux les grands débuts de l’exploitation de Flipper, lorsqu’une petite piscine de spectacle peu profonde entourée de gradins et flanquée d’un bassin d’isolement était jugée largement suffisante pour une demi-douzaine de dauphins, la reproduction n’étant alors pas au programme.

Le delphinarium de Bruges vers 1986

Show de dauphins à flancs blancs au Kamogawa SeaWorld Adventure

Que peut apprendre cette figure de cirque aux enfants ? Que les dauphins font ça dans la nature ? Que ce sont de bons esclaves ?

Entrée en scène des dauphins qui saluent avec leurs nageoires

Les deux shows quotidiens déclinent toute la panoplie de figures obligées, depuis l’entrée en scène des dauphins agitant la nageoire jusqu’à la dresseuse propulsée dans les airs et le tableau peint par des cétacés qui ne distinguent même pas les couleurs.

Le personnel est réduit : deux jeunes dresseuses qui plongent avec les dauphins, un dresseur russe genre dur à cuire chargé de l’otarie mais qui supervise sans doute l’ensemble des animaux. Tous semblent des professionnels aguerris, de même que deux au moins de leurs dauphins esclaves.
Une présentatrice locale chauffe les gradins clairsemés en arabe et en français et ne s’attarde guère sur la « nouvelle pédagogie » façon Marineland d’Antibes qui ennuie les clients.

L’otarie est juste là pour faire rire, certainement pas pour sensibiliser les enfants au mode de vie des pinnipèdes.

Nulle part, sur le site de l’Agadir Dolphin World, ne figure la moindre information sur la biologie ou le comportement des animaux présentés. Les spectateurs, essentiellement des familles du cru accompagnés d’enfants, quitteront donc les gradins, convaincus que les dauphins nagent avec les otaries et que rien ne les amuse davantage que d’étouffer son leur propre poids lors des photos prises sur le bord du bassin.

Le poids du corps écrase les poumons des dauphins quand l’échouage se prolonge

Cela dit, il y a bien là 4 dauphins comme annoncé et tous paraissent encore en bonne santé.
Ce sont cependant toujours les deux mêmes qui tiennent la vedette, probablement Blanka et Marissa, tandis que les deux autres n’apparaissent que par moments, selon la date ou l’heure de la vidéo.
Parfois on voit l’un d’eux flotter au milieu du bassin, perplexe, comme s’il essayait de se souvenir de ce qu’il est sensé faire. Le reste du temps, on suppose qu’ils restent confinés dans la petite piscine arrière, au-delà du faux portail.
Ces dauphins là ne sont pas nommés et bien sûr, le mystère le plus complet plane toujours sur leur origine ainsi sur l’absence du béluga annoncé.

L’un des trois dauphins semble hésiter a milieu du bassin

Tous ces animaux, nous assurait la presse avant l’ouverture « viennent de delphinariums russes et ils sont tous nés en captivité ».  Il n’existe cependant aucune copie publique du document CITES autorisant leur transfert et indiquant leur port d’embarquements en Russie. On ne connaît donc pas non plus leur âge ni leur lieu de naissance, à supposer qu’ils soient vraiment nés captifs, une chose plutôt rare dans les bassins russes.

Quant aux 4 directeurs de ce petit delphinarium de poche vendu clés sur porte, MM. Aleksei Derii, Andrei Smirnov, Igor Mikhaylov et Aleksei Mikhaylov, on serait bien en peine de citer les delphinariums qu’ils gèrent en Russie. La confiance des autorités d’Agadir a donc été totale, elles n’ont posé aucune question et se sont contentés de croire les yeux fermés tout ce que cette poignée d’hommes d’affaires russes leur racontaient.

Ce n’est pas propre au seul Maroc. On constate en effet dans tout le Moyen-Orient une véritable épidémie de petits delphinariums russes qui poussent dans le sable du désert comme des champignons. En Egypte, par exemple, c’est la grosse société Aquatorya qui gère le Dolphina Hurghada, le Dolphina Sharm el Sheikh et le Dolphin World Makadi Bay. En Tunisie, en Algérie, en Turquie, au Pakistan, et jusqu’en Thaïlande, ce sont toujours des Russes à la manoeuvre.
Mais avec des capitaux de quelle origine ?
Avec des dauphins originaires de quel pays ?

Les dauphins de la Mer noire (Tursiops ponticus) sont une espèce en grave danger.
Ils sont protégés à ce titre par l’ACCOBAMS et par l’Annexe II de la Directive Européenne No.92/43/ (CITES). dont la Russie n’a que faire.
Après les avoir copieusement massacré pour sa chair durant l’époque soviétique, la Russie s’est mise peu à peu à capturer ses dauphins, une sous-espèce de Tursiops.

Plus d’un millier d’entre eux ont été arrachés vivants à la Mer Noire et à la Mer d’Azov pour le marché de la captivité à partir de 1965. Ce chiffre ne tient pas compte de la mortalité importante survenue pendant les opérations de capture.
Celles-ci se poursuivent d’ailleurs dans la Fédération de Russie, à raison de 10 à 20 dauphins prélevés chaque année de manière illégale dans les mêmes régions. Nos amies Blanka et Marissa font-elles partie de ces dauphins-là ?
Leur silhouette semble l’indiquer.

Le directeur du delphinarium, Alexei Derii.

Par prudence car ce projet a été lourdement soutenu par les plus hautes autorités du pays, les médias marocains se sont bien gardés de poser ces questions gênantes.
Mais il faut les poser. Toute la lumière doit être faite sur cette entreprise miraculeusement tombée du ciel russe pour sauver le tourisme exsangue dans la région d’Agadir. Qui sont vraiment ces vendeurs de delphinariums qui fourguent à des populations sous-informée une  attraction animalière d’un autre âge, digne d’une époque où l’on exhibait encore des femmes à barbes dans les foires ?
Il suffit de se lever de son siège : au-delà des murs du delphinarium, on peut voir l’océan immense, plein de dauphins en liberté, de baleines et d’autres mammifères marins qu’il est urgent de faire connaître et d’aider.
Pourquoi la ville d’Agadir  n’a-t-elle pas fait ce choix-là ?

En 2009, on estimait que 13 millions de touristes avaient fait des voyages en vue d’observer des baleines, des dauphins et d’autres cétacés dans leur habitat naturel.  Cette nouvelle tendance touristique aurait généré cette même année 2,1 milliards de dollars en contribuant à faire vivre 13 000 personnes dans 119 pays. Près de dix ans plus tard, la tendance ne s’est pas essoufflée, loin de là. Le whale-watching contribue en outre, s’il est bien encadré par les pouvoirs publics, à développer les moyens scientifiques et techniques pour venir en aide aux espèces concernées, lors des échouages, notamment.
Et bien sûr, c’est une entreprise durable. Il ne faut pas remplacer les dauphins tous les 5 ans…

Le tableau peint par ce dauphin sera vendu aux enchères. A droite, l’entrée du bassin arrière

Il suffit de se lever de son siège : au-delà des murs du delphinarium, on peut voir l’océan


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