Message d’un européen à ses amis japonais à propos des chasses à Taiji

Kannon, déesse de la compassion. Pour qui ?

Message d’un européen à ses amis japonais à propos des chasses à Taiji

Le « Message d’un européen à ses amis japonais à propos des chasses à Taiji » est un texte écrit en 2005. Nous suivions alors depuis 2002 les massacres à Futo et Taiji, et pour notre malheur et celui des dauphins,  nous les suivons encore en 2019.

Aussi, ce message serait-il écrit autrement aujourd’hui. Avec moins de doigté, dirions-nous, et avec beaucoup de colère.
Car les activistes japonais qui nous faisait la leçon, n’ont rien pu faire depuis tout ce temps. La population ne mange peut-être presque plus de baleine, mais elle se presse dans les innombrables delphinariums semés dans tout le pays.
Et c’est sans doute la seule chose qui ait évolué à Taiji – et peut-être bientôt à Futo : on tue moins et on capture plus, demande chinoise aidant.
Et cela n’a vraiment plus rien à voir avec la sensibilité nationale, la religion ou les traditions millénaires.
On ne parle plus ici que de business et de basse politique ! 

Le Japon est une île, habitée par un peuple fier

Archives 2005

Le Japon est une île, habitée par un peuple fier, autonome, qui n’aime guère recevoir de leçons des Occidentaux.
A raison, car sa culture est d’une richesse inouïe : la littérature, la philosophie, la peinture, la calligraphie, la musique, la cuisine, le design, les bandes dessinées et la haute technologie japonaises forcent l’admiration et fascinent nombre d’Européens au point que certains d’entre eux mangent, méditent, arrangent leurs fleurs ou décorent leur maison selon les traditions nippones.
Par ailleurs, les citoyens japonais qui visitent l’Europe ou ceux qui y résident pour leur travail sont eux aussi extrêmement appréciés pour leur politesse exquise et leur parfaite éducation.

A tous niveaux, donc, l’image du Japon est positive et même flatteuse en Europe et c’est une chose que les citoyens japonais doivent savoir.
En revanche, le fait de tuer une espèce animale aussi fragile, ancienne et menacée que le sont les cétacés, le fait d’en capturer ou d’en égorger près de 20.000 chaque année de manière extraordinairement cruelle  pour alimenter les delphinariums ou les étals des bouchers, le fait de persister à tuer des baleines en voie de disparition, est un comportement qui nous choque et nous paraît contradictoire avec la sophistication subtile de la pensée de ce pays.

Le fait est d’autant plus dommage que peu de Japonais mangent encore de la viande de baleine.
Il s’agit là d’une industrie marginale, qui ne concerne qu’un petit nombre de personnes, mais qui fait un mal énorme à l’image du pays et pourrait même mener à terme à un boycott général de ses produits – téléphone portable, voiture, denrées alimentaires – et à une attitude hostile à l’égard des touristes japonais.

Il est paradoxal de noter que les Japonais comptent dans leurs rangs les meilleurs éthologistes au monde et les plus fins connaisseurs des cultures animales, notamment celles des grands singes bonobos mais que dans le même temps, ils se refusent à admettre que les cétacés ne sont pas des poissons mais bien une espèce de mammifères marins tout à fait particulière, dotée de cerveaux énormes et de capacités cognitives et sociales similaires à celles de l’être humain et qu’à ce titre, ils devraient être respectés, protégés et étudiés de manière non-intrusive.
A défaut de pouvoir les en convaincre, permettons-nous au moins de rappeler à nos amis japonais les quelques faits suivants :

Taiji, la petite ville portuaire qui ensanglante l’image du Japon . Photo Dolphin Project

Le Japon est une île et il dépend de la mer.
La mer, de son côté, dépend des cétacés, qui sont au sommet de la chaîne alimentaire marine et en constituent les meilleurs indicateurs de santé. Sans baleine, sans dauphins, de graves dysfonctionnements risquent de se produire au niveau des équilibres écologiques marins.

Du fait de l’extrême pollution des eaux côtières, la chair des dauphins est chargée d’éléments toxiques. Sa consommation est donc néfaste à la santé humaine.

La pêche au dauphin à l’usage des delphinariums est certes rentable mais le whale-watching l’est plus encore.
En tant qu’île et au même titre que la Nouvelle Zélande qui exploite ce créneau commercial depuis longtemps, le Japon dispose en effet d’un potentiel touristique énorme au niveau de l’écotourisme marin, du fait du grand nombre de cétacés qui vivent dans ses eaux. Les citoyens japonais eux-mêmes apprécient beaucoup de voir vivre les cétacés libres en pleine mer et sont nombreux à visiter les dauphins tachetés libres aux Bahamas ou d’autres hauts lieux du whale-watching.

Pas plus que les Européens ne sont tous chrétiens, les Japonais ne sont pas tous bouddhistes ou shintoïstes ou les deux, moi s’en faut. Néanmoins, ces visions du monde imprègnent en profondeur la culture japonaise.
Or, nous savons que la mise à mort des animaux est contraire aux principes les plus fondamentaux du bouddhisme. N’est-il pas dit en effet dans Dhammapada, 129-130 que : « Tous les êtres vivants tremblent devant le danger, tous craignent la mort. Lorsqu’un homme considère cela, il ne tue pas et ne cause pas la mort, même de manière indirecte ».
Ou encore : « Quelles sont les personnes qui tourmentent les autres et persistent dans la pratique de torturer les autres ? Ici une personne exerce le métier de boucher des moutons, une autre celui de boucher des porcs, une autre chasse les oiseaux, une autre piège les bêtes sauvages , une autre est chasseur, pêcheur, voleur, bourreau, garde-chiourme, une autre encore exerce un métier sanglant du même genre.
Voilà le genre de personnes qui tourmentent les autres et persistent dans la pratique de torturer les autres. »
(Majjhima Nikaya 51)

L’éthique du Shintoïsme, religion des « kamis » restée très proche de la nature, s’accorde également assez mal avec ce type de massacre.
Dans le shintoïsme, des kamis (esprits divins) se cachent dans les astres, les rivières, les arbres, les rochers, les animaux, ainsi que les ancêtres. Quartiers et villages ont également leur kami. Et certains lieux, tel le mont Fuji, sont considérés en eux-mêmes comme des kamis. Certains textes shintos comptent même 8 millions de kamis. Il convient de se montrer respectueux à leur égard, car ils sont susceptibles et peuvent punir l’auteur d’un tsumi (souillures rituelles, infractions sociales, actions mauvaises) par un tatari (châtiment, malédiction).
Les rituels de purification visent donc à réparer un éventuel tsumi et à se concilier les kamis afin de « vivre en harmonie avec l’ordre naturel ».
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Vivre en harmonie avec l’ordre naturel… Temple shinto dans la forêt à Kasuga

Le point de vue japonais : un message de l’association IKAN (2005)

« Cher ami

Un grand merci pour votre aimable appui.
Et pour votre ouverture et votre respect à l’égard de l’opinion des gens des autres pays.
Je ne suis pas la seule au Japon à vouloir mettre fin à ces chasses aux dauphins. De nombreuses autres Japonais partagent mon avis mais en même temps, ils détestent toute action agressive, même menée de manière non-violente.

Du fait de la contre-campagne orchestrée par les partisans de la chasse aux cétacés, de nombreuses personnes sont convaincues que ce sont les Occidentaux, totalement ignorants de notre situation réelle, qui menacent aujourd’hui l’avenir des pêcheries au Japon.

Certains croient même que les pêcheurs sont en train de se battre pour défendre non seulement leurs moyens d’existence mais aussi la culture japonaise elle-même.
Je suis bien sûr en désaccord avec cette opinion mais je me rends que lorsque je travaille avec les Américains, ceux-ci négligent cet aspect des choses et ne tiennent aucun compte de notre avis ni de notre expertise.
Ils arrivent ici et séjournent un bref moment, juste pour prendre quelques images à sensation, mais ils ne soucient guère de la situation globale ou des activités que nous menons, nous autres activistes japonais, pour mettre fin à cette situation.

En fait, on peut même dire que l’action de Blue Voice a interrompu notre propre travail à Taiji en 2001. En outre, depuis que les USA ont attaqué l’Irak, nombre de nos concitoyens sont irrités par toute forme d’intrusion américaine dans la vie japonaise.
Je travaille pour ma part avec beaucoup d’associations locales afin de mettre en oeuvre une nouvelle loi sur la conservation de la vie sauvage et je constate que de nombreux japonais sont parfaitement conscients de la situation terrible que subissent aujourd’hui les mammifères marins.

J’ai bien peur que la présence des Américains à Taiji pourrait amener ces même personnes à se retirer de ce combat en faveur des dauphins.
Il me faudrait aussi sans doute travailler plus dur encore pour dire aux gens hors du Japon ce qui se passe réellement ici. Je suis désolée cet égard de ne pas pouvoir traduire davantage d’articles japonais en anglais. J’essayerai de la faire bientôt.

Nanami
IRUKA & KUJIRA (Dolphin & Whale) ACTION NETWORK
Kiyo bldg. 205 2-5-5 Hyakunin-cho, Shinjuku-ku, Tokyo, Japan


Au Japon, les dauphins sont toujours des poissons