Plongée dans la conscience d’une seiche



Plongée dans la conscience d’une seiche

La plongée dans la conscience d’une seiche, les échanges prodigieux qu’il a eu avec elle, a conduit le philosophe australien Peter Godfrey-Smith à se lancer sur la piste de l’origine du « soi » chez les êtres sentients. 
Dans un ouvrage remarquable, heureusement traduit en français, il nous emmène de l’ère pré-cambrienne, où l’ancêtre commun aux hommes et aux céphalodes se trainait paresseusement sur un tapis de bactéries comestibles au fond d’un océan tiède, jusqu’aux plus récentes découvertes dans le domaine de la cognition des céphalopodes, poulpes, calmars et seiches, ces créatures fabuleuses et fragiles, à l’espérance de vie désespérement courte.

Comme les grands singes, les éléphants ou les dauphins, elles ont choisi le chemin de l’intelligence. Mais elles l’ont fait tout au long d’une histoire infiniment différente de la nôtre, dans un autre monde, avec d’autres sens et munies d’autant de sous-cerveaux que de bras, à l’image des aliens de la science-fiction..
On lira ci-dessous de grands extraits de l’article paru lors de la publication du livre original de Peter Godfrey-Smith.
Mais rien ne vaut, bien sûr, la lecture du livre tout entier, si riche en anecdotes émouvantes, drôles, frappantes et parfois si tristes, comme lorsqu’il regarde mourir un viel ami seiche, sa peau de lumière s’éffilochant sur un corps blanc…

Longue de 20 à 30 cm (tentacules compris), elle possède un flotteur interne (l’os de seiche) qui joue aussi un rôle d’endosquelette et peut-être de réserve minérale. Sa tête porte huit bras courts munis de ventouses aux extémités, ainsi que deux grands tentacules et deux très gros yeux.

L’esprit extraordinaire des poulpes et céphalopodes

Elle Hunt
28 mars 2017

Suspendue au-dessus du fond marin de Cabbage Tree Bay près de Sydney, dans une proximité rendue possible par une épaisse combinaison de néoprène et un réservoir de plongée, je plonge mes yeux dans les yeux d’une étrange créature : une seiche géante australienne.

Même en tenant compte des effets grossissants du masque bien ajusté sur ma face, l’animal doit mesurer près de 60 cm de long.
Son corps – façonné autour d’une coquille interne semblable à une planche de surf, le fameux «os de seiche» que l’on donne aux oiseaux en cage – se déploie en un faisceau de dix tentacules. Sa couleur changeante évoque le velours sous la lumière qui traverse la surface et ses pupilles en forme de W lui confèrent une expression sévère.
Je ne crois pas me tromper en imaginant une certaine reconnaissance de sa part. Mais la question se pose : de la part de quoi ?
C’est une rencontre comme celle-ci – «exactement au même endroit, en fait », qui a d’abord incité Peter Godfrey-Smith à réfléchir à ces esprits si différents des nôtres.

Ce philosophe australien venait d’être nommé professeur à Harvard.
Alors qu’il faisait de la plongée avec tuba lors d’une visite à Sydney aux alentours de 2007, il est tombé nez à nez avec une seiche géante.
L’expérience a eu un effet si profond sur lui qu’elle détermina le cadre de sa propre étude philosophique, d’abord à Harvard, puis à la City University de New York.


La seiche n’avait pas eu peur – elle avait semblé aussi curieuse à son sujet que lui.

Mais imaginer l’expérience du monde des céphalopodes en la décalquant sur la nôtre serait la réduire, compte tenu des millions d’années qui nous sépare d’elle dans le processus de l’évolution, soit près de deux fois plus que de n’importe quel autre animal, mammifère, oiseau ou poisson.

Les yeux des céphalopodes, digne de caméras haute résolution, ressemblent étonamment aux nôtres, mais pour le reste, nous différons d’eux à tous points de vue. Les poulpes en particulier sont particulièrement différentes de nous.
La majorité de leurs 5 milliards de neurones se trouvent dans leurs tentaculess, qui peuvent non seulement toucher mais aussi sentir et goûter (et sans doute même voir !) et qui disposent littéralement d’un esprit propre.

Malgré leurs étranges pupilles, les yeux des seiches fonctionnent à peu près comme les nôtres… Capture d’écran.

Le fait qu’il soit possible d’observer une sorte d’expérience subjective, un sentiment de soi, chez les céphalopodes, a totalement fasciné Godfrey-Smith.
Jusqu’à quel point celle-ci pourrait différer de l’expérience humain, c’est la question au coeur de son livre «Other Minds: The Octopus, The Sea and the Deep Origins of Consciousness », publié chez HarperCollins.

Dans cet ouvrage, le philosophe australien se laisse guider par les céphalopodes pour aborder divers problèmes philosophiques.
Et même guidé par la main ! L’auteur rappelle ainsi le moment où, lors d’une plongée, une pieuvre avait pris son collaborateur par la main pour une visite de dix minutes en direction de sa tanière, «comme s’il était conduit à travers le fond marin par un tout petit enfant à huit pattes».
De charmantes anecdotes de ce genre abondent dans le livre de Godfrey-Smith, notamment celles, assez hilarantes, sur les pieuvres en captivité qui contrecarrent les tentatives d’observation des scientifiques.

Un article de 1959 détaille une telle tentative à la station zoologique de Naples.
Il s’agissait d’enseigner à trois pieuvres comment tirer et relâcher un levier en échange de nourriture. Les pieuvres Albert et Bertram ont joué le jeu d’une manière «raisonnablement cohérente», mais l’une d’elles, Charles, a tenté de faire tomber dans l’eau une lampe suspendue au-dessus du bassin. Il envoyait de grands jets d’eau à ceux qui s’approchaient puis il a prématurément mis fin à l’expérience en cassant carrément le levier.

La plupart des aquariums qui ont tenté de garder des poulpes ont des histoires de grandes évasions à raconter. Certaines pieuvres captives se faufilent la nuit dans des aquariums voisins pour s’y nourrir. Certains savent comment éteindre les lumières en dirigeant sur les ampoules un jet d’eau bien ajusté, court-circuitant dans la foulée toute l’alimentation électrique.
Ailleurs encore, des poulpes ont bouché les vannes de sortie de leurs réservoirs, pour les faire déborder.

Note : pour en savoir plus sur les inoubliables personnages que peuvent être les pieuvres captives, sur leurs émotions, leurs colères, leur tendresse et leur fin toujours tragique, il faut lire : L’âme d’une pieuvre de Sy Montgomery. 


Cette capacité manifeste à résoudre des résolution de problèmes ont amené les céphalopodes – en particulier les poulpes, car ils ont été plus étudiés que les calmars ou les seiches – à être reconnus comme des êtres pleinement intelligents.

Son demi-milliard de neurones place le poulpe au niveau du chien et son cerveau est très grand par rapport à sa taille, deux indices qui permettent aux biologistes d’estimer la puissance de calcul d’un cerveau donné, en plus du comportement.

Le poulpe des noix de coco est l’un des rares céphalopodes connus pour utiliser un outil.
En captivité, ces poulpes apprennent à naviguer dans des labyrinthes simples, à résoudre des énigmes et à dévisser le couvercle d’un bocal. En mer, des individus sauvages ont été observés en train d’empiler des rochers pour protéger les entrées de leurs tanières ou se cachant à l’ intérieur de deux moitiés de noix de coco.


Leurs grandes évasions de captivité reflètent également une prise de conscience de leur situation particulière et de leur capacité à s’y adapter.
Une expérience de 2010 a confirmé une observation considérée jusque là comme anecdotique : les céphalopodes sont en effet capables de reconnaître – ainsi que et d’apprécier ou de détester – des individus humains, même ceux qui sont habillés de façon identique. Il n’est pas exagéré non plus de dire qu’ils ont des personnalités.

Lorsque les philosophes réfléchissent au problème corps-esprit, aucun ne pose un défi aussi important que celui des poulpes, et l’étude des céphalopodes nous donne quelques indices sur les origines de notre propre conscience.
Notre dernier ancêtre commun existait il y a 600 millions d’années et ressemblait à un ver aplati, mesurant peut-être seulement quelques millimètres de long. Pourtant, quelque part le long de la ligne, les céphalopodes ont développé des yeux à haute résolution – comme nous, tout à fait indépendamment.
«Un œil de caméra, avec un objectif qui focalise une image sur une rétine – nous l’avons, ils l’ont, et c’est tout», explique Godfrey-Smith. Le fait que l’oeil ait été « inventé » deux fois chez des animaux aussi différents, donne à réfléchir sur le processus d’évolution.

Autre défi philosophique : leur durée de vie inexplicablement courte !
La plupart des espèces de céphalopodes ne vivent que pendant environ un à deux ans.
«Quand j’ai appris cela, j’étais tout simplement stupéfait – c’était une telle surprise», dit Godfrey-Smith, un peu tristement. «Je venais seulement d’apprendre à connaître ces animaux. Je pensais : – Je vais rendre visite à ces petits gars pendant des siècles. Eh bien non, je ne le ferai pas, car ils seront morts dans quelques mois ». 

C’est peut-être le plus grand paradoxe présenté par un animal qui ne manque pas de contradictions.
«Un très gros cerveau et une vie vraiment courte». D’un point de vue évolutif, explique Godfrey-Smith, cela ne donne pas un bon retour sur investissement. « C’est un peu comme dépenser beaucoup d’argent pour faire un doctorat, et puis vous avez juste deux ans pour vous en servir … la comptabilité est vraiment bizarre. »

Quant à la taille du cerveau de la seiche ou de la pieuvre, il est possible qu’elle se justifie par la nécessité de coordonner un corps aussi vaste et tant de tâches complètes, de la même manière qu’un ordinateur aurait besoin d’un processeur de pointe pour effectuer un grand volume de tâches complexes.
«C’est évidemment un corps qui est difficile à contrôler, avec six, huit ou dix bras munis d’un coude à chaque centimètre». Mais cette explication ne tient pas compte du talent, voire même de la jouissance, avec laquelle ils se livrent à ses tâches.
« Ils se comportent intelligemment, ils font plein de choses nouvelles et inventives – ce raisonnement n’explique rien »conclut Godfrey-Smith. « Il reste encore des aspects de leur conscience quelque peu mystérieux. »

D’après l’article
Alien intelligence: the extraordinary minds of octopuses and other cephalopods

 

A quoi rêvent les seiches ?

Le langage des seiches


« Un autre point m’a également fasciné : la question des couleurs des poulpes et surtout des seiches que Peter Godfrey-Smith développe dans un chapitre entier. Outre leurs remarquables capacités de camouflage, les céphalopodes semblent communiquer avec leur peau qui, en plus d’être un organe sensoriel troublant — les céphalopodes voient avec leurs yeux en noir et blanc mais il semblerait que leur peau voit, ou du moins capte les couleurs — offre tout un panel de couleurs et de clignotements.

Les seiches et les poulpes n’ont pas une vie sociale très développée, mais ont paradoxalement des grandes capacités à communiquer avec leur peau. L’auteur questionne ici ce paradoxe dans une approche évolutionniste : pourquoi un être qui communique si peu a-t-il la possibilité de communiquer de manière si complexe et si riche ?
Un passage très poétique, sans doute le passage le plus émouvant du livre, relate une anecdote de plongée où Peter Godfrey-Smith rencontre une seiche qui demeure dans une tanière et arbore sans raison particulière tout un éventail de couleurs intenses et clignotantes. Il a observé ses variations de couleurs pendant 40 minutes, sans que la seiche n’ait semblé lui prêter attention, comme si elle était en train de rêver et que ses émotions s’affichaient sur sa peau. Une symphonie. Un moment de grâce, narré avec humilité et émotion.

Textualité 2018

 


La seiche et le calmar communiquent en utilisant leur remarquable capacité à contrôler les pigments dans leur peau.

Ils clignotent des messages dans des taches colorées, des taches et la couleur de fond. Les seiches ajoutent à cette communication visuelle unique certaines postures et gestes de nage de leurs dix tentacules. Avec les poulpes, la seiche et le calmar appartiennent à la classe des céphalopodes, les mollusques liés aux escargots et aux limaces et palourdes. Les céphalopodes, géants mentaux du monde des mollusques, manipulent des objets avec des tentacules, nagent avec la propulsion par jet, mangent avec des becs et voient avec des yeux aussi complexes que les nôtres.

Les connexions directes du cerveau des céphalopodes aux muscles spéciaux permettent des changements de la couleur de la peau en une fraction de seconde, en relâchant ou en contractant les chromatophores.
Ces cellules de la surface de la peau, remplies de pigments rouges, jaunes et noirs, peuvent passer d’un état détendu à étroitement contracté en quelques millièmes de seconde. Sous la couche superficielle, les cellules pigmentaires blanches et les cellules vertes encore plus profondes réfléchissent la lumière lorsqu’elles sont mises à nu par les chromatophores contractés.
Les céphalopodes peuvent également changer la texture de leur peau pour améliorer la communication ou produire les épines et bosses d’apparence verruqueuse. Même si les céphalopodes semblent incapables de voir les couleurs, celles qu’ils utilisent pour se camoufler  semblent parfaitement correspondre à leur environnement.

Lorsqu’ils ne disparaissent pas à l’arrière-plan, certaines seiches peuvent créer des motifs spectaculaires couvrant tout le corps ou seulement certaines parties de celui-ci. Chez certaines espèces, les observateurs ont répertorié 31 modèles corporels complets et calculé un répertoire potentiel de près de 300 combinaisons de modèles combinant la texture de la peau et la posture corporelle.

 


Les céphalopodes sociaux, les calmars et les seiches, communiquent clairement leurs états internes – disposition à s’accoupler, identification sexuelle, salutation, rejet, menace,accueil, colère, peur, etc…

En termes d’équivalents humains, on pourrait aussi parler de postures de rougissement, de bégaiement et de timidité.

Les signaux visuels sont également produits lorsque la seiche est au repos. 
On suppose qu’ils reflètent alors son monde intérieur, ses rêves ou ses pensées…

Mais les céphalopodes pourraient-ils communiquer davantage ?
Certains scientifiques proposent que les motifs colorés pourraient agir comme des noms et des verbes et lespostures corporels,  comme des adjectifs et des adverbes. La posture et le mouvement pourraient ajouter du contexte.
« Si la seiche laisse apparaître une bande colorée sur le côté du corps, tout en faisant surgir des sourcils dorés au-dessus de ses  yeux et en levant les bras à la verticale comme des cornes, il se pourrait que ce soit pour signifier quelque chose plus compliqué ou peut-être même différent de ce que la simple rayure latéral signifie en soi », explique Jennifer Mather, specialiste des céphalopodes à l’Université de Lethbridge.
Cette hypothèse, bien qu’intrigante, reste à ce jour inexplorée.

Pour explorer davantage la communication visuelle des céphalopodes, Mather et d’autres aimeraient «parler» leur langue. En imitant les indices visuels – en communiquant avec la seiche dans un sens – les chercheurs pourraient surveiller les changements de comportement et commencer à disséquer cette communication complexe et à comprendrece que ces extraodinaires mollusques disent réellement.
« Je soupçonne que les céphalopodes n’auront pas une langue aussi compliquée que la nôtre » conclut Mather, « mais je suppose que nous allons trouver un système de communication intéressant lorsque nous aurons enfin le temps, l’énergie et les ressources pour le découvrir ».

 


Les seiches font partie des espèces de céphalopodes qui ont une croissance rapide, une prolificité élevée et dont les populations mondiales croissent globalement depuis les années 1950
.
Avec les méduses, les calmars (géants!) et les poulpes, les seichess semblent faire partie des quelques rares espèces qui s’adaptent bien à la dégradation des milieux marins, au détriment d’autres espèces, et tant que leur optimum de conditions de vie ne sera pas dépassé.

Elles font l’objet d’une pêche commerciale qui se renforce, en raison notamment de la régression des poissons.
« Dans la seiche tout est bon. Que ce soit le corps, les tentacules ou l’encre, tout se mange. C’est un aliment très réputé dans la cuisine méridionale. La seiche peut être cuisinée en friture, marinée en sauce, à la poêle… » explique le site Les Pêcheurs de Bretagne.

Les captures mondiales attribuées à cette espèce ont varié entre 8 500 et 14 000 tonnes ces dernières années.
Lors des pêches industrielles, la seiche commune est principalement prélevée au chalut, soit comme espèce cible, soit comme prise accessoire.

La pêche artisanale utilise une grande variété d’engins hautement sélectifs, tels que des lances, des pots et des pièges, souvent combinés à l’utilisation de la lumière. Une méthode de pêche particulière utilisée dans les eaux calmes et transparentes consiste à attirer les mâles avec une femelle vivante attachée à une ligne mince. Une fois que le mâle a attrapé la femelle, les deux sont tirés vers le haut, le mâle se détache et la femelle s’abaisse à nouveau. La femelle vivante peut être remplacée par un miroir qui amène le mâle à confondre sa propre image avec la femelle.

La seiche commune est généralement commercialisée fraîche et congelée, et est un aliment très apprécié, en particulier au Japon, en République de Corée, en Italie et en Espagne. L’aquaculture a été expérimentalement expérimentée et semble également prometteuse pour les entreprises à grande échelle…


Inky la pieuvre choisit la liberté

Penser comme un insecte

Le crissement du homard au fond de la casserole


Plongée dans la conscience d’une seiche

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