Roussettes égyptiennes : langage et culture

Roussette égyptienne

La roussette égyptienne dotée de langage et de culture ? Cette petite chauve-souris sait en tous cas comment moduler finement son discours selon l’identité de son interlocuteur.
Une fois encore, une espèce animale peu connue, peu populaire, chassée et consommée dans certains pays, se révèle faire partie d’un « petit peuple animal », dans le cas présent d’une petite société suspendue au plafond avec ses cultures et ses bavardages.

Nous aurions peine à nous plaire dans un tel monde social, où l’on se colle, se pousse, se mord, s’engueule et où l’on s’aime au sein d’une foule compacte. Mais c’est ainsi qu’aiment vivre ces chiroptères frugivores dotés d’une vive intelligence et d’apparence si semblable à celle des lémuriens qu’on a même voulu voir un lien entre les deux espèces.

Et nos chauves-souris d’Europe, ces rhinolophes, murins, oreillards, noctules, sérotine et autres pipistrelles si menacées, que disent-elles ? Personne ne s’est encore vraiment posé la question. Et cela vaut sans doute mieux.
Car on le verra, les expériences menées par l’équipe de Yossi Yovel en 2017 pour décrypter l’origine du langage des roussettes ne vont pas non plus sans une certaine cruauté.

Yossi Yovel et le langage des roussettes égyptiennes

« Les études antérieures supposaient que la plupart des communications entre chauves-souris étaient basées sur des cris. Nous voulions savoir quelle quantité d’informations était effectivement transmise ».
C’est la question que s’est posée en le chercheur Yossi Yovel et ses étudiants, Yosef Prat et Mor Taub, de l’Université de Tel-Aviv, en Israël.
En 2016, ils ont filmé 22 chauves-souris égyptiennes captives avec des caméras infrarouges et enregistré leurs vocalisations à l’aide de microphones à ultrasons 24h sur 24. Chaque chauve-souris portait un collier distinctif muni d’un disque réfléchissant pour l’identification.

 

À partir de ces enregistrements, les scientifiques ont analysé environ 15 000 vocalisations échangées entre sept femelles adultes sur une période de 75 jours. Cette analyse ne prenait donc pas en compte les sons émis par les mâles, qui se montraient d’ailleurs plutôt taciturnes.
En synchronisant les enregistrement sonores avec les images vidéo, ‘les chercheurs ont pu observer qui appelait qui, à quel moment et dans quel contexte, et comment l’autre chauve-souris lu a répondu« .

Il était facile de savoir qui appelait: c’était la chauve-souris dont la bouche était en mouvement.
Pour identifier les appels individuels des chauves-souris, les chercheurs ont utilisé un algorithme de reconnaissance vocale.
Même si les appels semblaient similaires, le logiciel leur permirent de classer 60% des appels.
Il est apparu que leurs sujets se plaignaient dans quatre situations: lorsqu’un autre essayait de s’emparer de leur nourriture, quand il perturbait leur sommeil, envahissait leur espace personnel ou lorsque les approches des mâles n’étaient pas les bienvenues. Les chauves-souris ne criaient pas dans le vide ou à la cantonade pour toute la colonie : elles s’adressaient toujours à un individu précis.

« Les interactions se font presque toujours par paire, souvent avec un contact physique entre les individus et généralement avec la chauve-souris qui vocalise face à son interlocuteur » explique Yosef Prat.
Il serait facile de considérer ces interactions comme de banales querelles de chauve-souris. De toute évidence, il y a débat autour de la nourriture lorsque l’une mange un fruit et que l’autre essaye de s’en saisir. Il n’y a pas non plus grand mérite à deviner ce qu’une femelle  hurle lorsqu’un  mâle tente de copuler de force avec elle.

En fait, ce que les chercheurs ont découvert, c’est que  les chauves-souris modifient subtilement leurs vocalisations selon qu’ils parlent à telle ou telle personne au sein du groupe, en cela semblables aux humains qui utilise un ton de voix différent quand il parle à des personnes différentes. Seuls les dauphins et une poignée d’autres espèces sont connus pour s’adresser aux individus plutôt que de lancer des sons pour tout le monde.

Les chauves-souris s’adressaient différemment à chaque individu en faisant varier leurs inflexions selon qu’elles « parlaient » à des mâles ou à des femelles, à des amis ou à des ennemis.
« Cette découverte évoque la gamme d’intonations dont un locuteur humain peut se servir selon qu’il parle à un autre homme ou une femme, tout en utilisant les mêmes mots », écrivent les chercheurs.

Ceux-ci pouvaient-ils deviner l’objet du débat en écoutant les appels seuls ?
Ils affirment que oui : l’algorithme mis en place leur a permis de reconnaître l’objet des appels avec un degré de précision raisonnable.
Cela signifie qu’une chauve-souris qui écoute peut savoir qui appelle et avec qui elle pourrait se disputer.

Une bataille verbale peut se terminer de différentes façons: une chauve-souris peut quitter les lieux ou choisir de rester, ou bien encore les deux s’envolent.
À leur grande surprise, les scientifiques se sont rendus compte qu’ils pouvaient prévoir l’issue de cet échange, même dans l’obscurité en se basant uniquement sur les propriétés des vocalisations.
 « Grâce à la technologie moderne, nous allons pouvoir détecter des différences acoustiques encore plus subtiles et de tester notre hypothèse sur des ensembles de données plus volumineux, ce qui rendra les résultats plus probants et plus détaillés« .

Des chauves-souris frugivores (Rousettus aegyptiacus) pendues dans leur cage du refuge pour chauves-souris créé par Nora Lifschitz, militante pour les droits des animaux, le 22 juin 2016. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

L’apprentissage du langage chez la roussette d’Egypte

Mais ce n’était pas la fin de la recherche.
Un an plus tard, la même équipe publiait une étude intitulée Crowd vocal learning induces vocal dialects in bats: Playback of conspecifics shapes fundamental frequency usage by pups

« Les jeunes chauves-souris apprennent les cris et leurs différentes tonalités pour communiquer auprès de leur colonie et non de leur mère » écrivait fièrement The Times of Israël, pousuivant :
« Cette étude remet en question les connaissances sur les origines de l’acquisition de la vocalisation et de son évolution, l’apprentissage par le groupe étant auparavant considéré comme une exclusivité humaine à l’exception de quelques animaux ».

Ainsi, le modèle d’apprentissage vocal le plus courant chez les animaux est, à l’instar du chant des oiseaux, d’imiter leurs parents. « La capacité d’apprendre des vocalisations des autres est extrêmement importante pour l’acquisition de la parole chez les humains mais c’est considéré comme plutôt rare chez les animaux » explique Yossi Yovel, professeur à l’université de Tel Aviv en Israël. Selon les conclusions de ses travaux, les jeunes chauves-souris imitent les variations du « dialecte » de leur groupe, pas celles émises par leur mère qu’ils comprennent néanmoins.

Des chercheurs ont enregistré les vocalisations des chauves-souris dans différentes situations sociales.
Pour cette étude, les scientifiques ont capturé quatorze chauves-souris frugivores égyptiennes femelles en gestation. Après avoir mis bas, elles ont été réparties avec leur progéniture dans trois colonies.
Des hauts-parleurs ont été placés à proximité de chaque colonie, diffusant dans chacune un groupe différent de sons de chauves-souris pendant un an, jusqu’à ce que les jeunes mammifères nocturnes étudiés atteignent l’âge adulte.
Bien que ces juvéniles aient entendu depuis leur naissance le «dialecte» de leur mère et pouvaient communiquer avec elle, ils ont acquis une vocalisation ressemblant à celle de l’enregistrement.

« Cela peut se comparer à parler avec un accent londonien ou écossais », précise le professeur Yovel.
« Les petits entendaient l’accent londonien de leur mère mais ils entendaient aussi le dialecte à l’accent écossais reproduit par les dizaines d’autres chauve-souris de leur colonie », explique-t-il. « Ils ont fini par adopter un dialecte dont l’accent était plus proche de l’accent écossais que de celui de Londres de leur mère ».
Les scientifiques espèrent effectuer d’autres études pour examiner comment les « dialectes » changent quand les chauves-souris quittent leur colonie et comment cela affecte leur intégration dans d’autres groupes.

Roussettes égyptiennes. Une magnifique image de Jens Rydell

Le problème, c’est qu’il faut travailler sur du matériel vivant et changer le destin de certains individus. 
« Nous avons attrapé des chauves-souris égyptiennes enceintes dans des nids sauvages au centre d’Israël. Les chauves-souris ont ensuite été assignées au hasard dans 3 chambres identiques, isolées acoustiquement.
Chaque femelle a donné naissance à un seul petit dans ces chambres (résultant en 3 groupes de 5, 5 et 4 petits). Les mères ont été relâchées quelques semaines après le sevrage des petits (environ 14 semaines). Dans chacune des 3 chambres, un enregistrement des vocalisations conspécifiques a été constamment joué à partir du premier jour et pendant une année complète. L’intensité et la fréquence de lecture imitaient les vocalisations de quelque 100 ou 200 adultes. Les petites chauve-souris ont ainsi été exposés à une situation semblable à un nid naturel, en entendant les vocalisations de leur mère intégrées dans le bruit créé par une foule de centaines de chauves-souris ».

Que sont devenus à l’âge adulte ces enfants maintenus pendant un an en chambres insonorisées ? Ont-ils réintégrer un vrai groupe de chauve-souris, retrouver une vie normale et s’alimenter selon leurs moeurs et cultures ?
L’histoire ne le dit pas.


Nora Lifschitz, 28 ans, traite une chauve-souris égyptienne chez elle à Tel Aviv, le 22 février 2016. Nora s’occupe de ses chauves-souris blessées depuis deux ans et garde maintenant quelques 70 chiroptères. roussettes qu’elle remet en liberté dès qu’ils vont mieux. REUTERS / Baz Ratner


Nora Lifschitz, 28, holds an injured Egyptian fruit bat at her home in Tel Aviv, Israel. Lifschitz says that she began…

Posted by Smart Report News on Thursday, February 25, 2016


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