Signature sifflée : le nom que se donnent les dauphins libres



Image from: Janik, V.M. 2013. Cognitive skills in bottlenose dolphin communication. Trends in Cognitive Sciences 17(4): 157 – 159.

Signature sifflée : le nom que se donnent les dauphins libres

La signature sifflée, c’est le nom que se donnent les dauphins libres entre eux.
Et lorsqu’ils sont captifs, ils ne s’appellent pas vraiment Beachie, ou Puck ou Femke, Alizé ou Eclair.
Dans leur enfance, ils ont choisi leur propre nom au sein de leur tribu et c’est ainsi que leur mère, leur famille, leurs amis les interpellaient, avec un joyeux « sifflement-signature ».

Il s’agit là d’une vocalisation tonale particulière émise par les grands dauphins Tursiops truncatus, mais aussi par d’autres delphinidés. Un dauphin émet un sifflement spécifique pour signaler son identité et annoncer sa présence, ce qui permet aux membres du groupe de s’identifier à longue distance et de se rejoindre. Ces sifflements peuvent être détectés jusqu’à une vingtaine de kilomètres, en fonction de la profondeur et de la fréquence du signal.

Les chercheurs le définissent comme un sifflement doté d’une courbe de fréquence unique et de durée précise qui domine le répertoire d’un dauphin. Chaque dauphin possède un sifflement distinct qu’aucun autre dauphin n’a élaboré.
Si ce signal est généralement utilisé à des fins de localisation, il fournit par ailleurs des informations sur l’identité et le contexte comportemental des interlocuteurs.

 Identification

Les signatures sifflées peuvent être enregistrés à l’état sauvage ou en captivité. Des hydrophones sont utilisés dans les deux cas, mais le nombre d’appareils peut varier en fonction des préférences et de la méthodologie du chercheur. L’utilisation de plusieurs hydrophones permet aux chercheurs de mieux identifier le dauphin émis et le sifflement.

Les signatures sifflées sont difficiles à identifier car les grands dauphins émettent sans cesse un grand nombre de sifflements « non signés ». Cependant, un laps de temps précis est toujours ménagé entre chaque signature sifflée, ce qui permet de les distinguer du reste des vocalisations. Ces signatures sont émises entre 1 et 10 millisecondes les uns des autres. Les autres sifflements ordinaires se reproduisent à des intervalles plus ou moins longs.

Une conception ancienne des signatures sifflées les définissait comme « le son le plus courant émis lorsqu’un dauphin était isolé ». Cette description se limitait aux résultats obtenus sur des dauphins en captivité et en grande détresse.
La méthode actuelle d’identification des sifflets de signature est connue sous le nom d’identification de signatures, ou SIGID.
Développée par Janik et King, cette méthode combine l’observation humaine avec l’analyse de la vocalisation. Les vocalisations sont enregistrées par un seul hydrophone. Cette méthode permet aux chercheurs de mieux identifier les sifflements signés lorsqu’ils étudient des dauphins libres, car elle peut être utilisée dans des situations où de nombreux dauphins émettent des sifflets en même temps.

Développement

Le sifflement caractéristique du dauphin se développe au cours de la première année de vie et change rarement durant la vie adulte. Contrairement aux humains qui reçoivent leur nom de leurs parents, ; c’est le delphineau lui-même qui va l’inventer.

Il développera sa signature sifflée en s’inspirant d’un adulte au sein de son clan. L’enfant ne copie pas le sifflement, il l’utilise plutôt comme un modèle. A cet égard, les jeunes dauphins ont tendance à imiter les signatures caractéristiques des adultes avec lesquels ils ne passent pas beaucoup de temps.

Les noms des dauphins

 

Au sein des groupes

Les signatures sifflées servent principalement à localiser les autres membres du groupe, mais elles fournissent aussi des informations sur les situations comportementales dans lesquelles ceux-ci se trouvent.
Les dauphins émettent des signatures lorsqu’un individu est séparé du reste du groupe. Mais quand tout le monde est réuni, ces appels cessent. Ce sont des sifflements habituels que l’on entend alors.
Bien que les signatures sifflées servent à localiser d’autres dauphins, on a pu constater que même les dauphins en captivité, qui voient pourtant leurs codétenus près d’eux, en émettent également. On pense que ces sifflements contiennent des informations autres que l’emplacement ou l’identité et c’est pourquoi les dauphins en captivité les utiliseraient.

Les signatures sifflées servent à maintenir la cohésion du groupe.
Leur élaboration est fortement liée à l’apprentissage vocal.
Cette capacité d’apprentissage est d’ailleurs maintenue tout au long de la vie. On a émis l’hypothèse que les sifflets de signature pourraient être utilisés comme signaux de référence parmi les congénères, car les grands dauphins en captivité peuvent être formés à l’utilisation de nouveaux signaux appris pour marquer des objets.
Pourquoi pas des personnes ?

 

Le « vocal labelling » permet au dauphin de désigner un objet par le nom qu’il lui donne. (A)  « La Corde », (B) « La bouteille », (C) « La balle ». Chaque nom est émis pendant 500 millisecondes sur des fréquences comprises entre 8 kHz et 12 kHz.


Pour que cet étiquetage se produise, les signatures doivent transmettre des informations d’identité indépendantes des modulations vocales de l’appelant.
Cependant, la preuve expérimentale de cette hypothèse faisait défaut jusqu’ici.
L’étude de Janick a pu récemment démontrer que les dauphins extraient les informations sur l’identité d’un individu à partir de sa signature, même lorsque toutes les fonctionnalités vocales ont été supprimées de l’enregistrement. Autrement dit, le son de la voix n’a aucune importance ni la manière dont elle s’exprime, c’est dans la structure du sifflement que le nom réside.
« Albert » peut être murmuré, hurlé ou prononcé avec l’accent berrichon, ce sera toujours le même nom « Albert ».
Ainsi, les dauphins sont les seuls animaux actuellement connus, autres que les humains, qui se transmettent des informations sur leur identité indépendamment de la voix ou de la localisation de l’appelant.

Le fait de s’adresser à des individus avec des vocalisations apprises est inhérent aux interactions sociales humaines.
Il permet aux individus de solliciter l’attention d’un compagnon social particulier ou de diriger des informations vers un destinataire prévu.
– Hé ! Georges ! C’est Jean ? T’as pas vu Louis ?
La capacité de nommer des individus avec des signaux sonores appris ne se limite donc pas aux humains. Elle est également observée chez les dauphins, où le nom correspond à la signature sifflée hautement individualisé de chacun.

Les dauphins répètent le sifflement-signature d’un autre dauphin pour s’adresser à lui en particulier.
Les humains et les dauphins sont les seules espèces connues à utiliser de telles copies vocales dans un contexte coopératif. A cet égard, les dauphins sont capables de reproduire de manière presque parfaite le sifflement d’un autre dauphin. Presque, car certaines différences dans la copie du nom répété pourraient être délibérées.

Le but n’est pas ici de tromper les auditeurs.
Au contraire, l’imitateur fait en sorte que sa copie soit reconnaissable comme telle, et qu’il soit lui-même identifiable.
Le copieur ne cherche pas à se faire passer pour celui qu’il copie, mais plutôt à l’interpeller. De telles imitations ne se produisent pas quand les dauphins sont en présence d’un groupe étranger. Elles apparaissent comme un signal entre un individu et son partenaire social le plus proche.
« Cela signifie que l’imitation s’adresse à un individu spécifique, résume Stephanie King dans la revue Science. Les dauphins copient le sifflement d’un partenaire quand ils en sont séparés, ce qui montrent qu’ils veulent se réunir avec cet individu particulier.
C’est assez similaire à ce que font les humains, Vous ne prononcez pas votre nom pour appeler un ami, mais le sien« .

Le nom des groupes

Les dauphins utilisent également des sifflets de signature lorsqu’ils rencontrent de nouveaux groupes de dauphins. Les taux d’émission de sifflets de signature sont beaucoup plus élevés lorsque deux groupes se rencontrent que lors de la socialisation générale au sein de clans et ils les répètent plusieurs fois au cours de l’échange.

L’appariement du sifflement peut également se produire lorsque deux groupes de dauphins ou plus se rencontrent. C’est ce qui se passe lorsqu’un dauphin copie le sifflet d’un autre individu et le répète.
L’appariement a lieu afin qu’un dauphin reconnaisse la présence d’un autre individu. Cela peut se produire lorsque les animaux se trouvent à 600 mètres l’un de l’autre. Les sifflets de signature peuvent jouer un rôle important dans les interactions entre les groupes.
Dans la quasi-totalité des cas, un seul type de sifflement a été relevé de la part de chaque groupe se rencontrant, ce qui semble vouloir dire qu’un seul animal par groupe, peut-être une sorte de chef de bande, émet le signal d’identification.
Est-ce à dire que le groupe – le pod ou l’alliance – porte lui-même un nom générique ? 
Une sorte de nom de famille ?

Le nom des enfants captifs

Si les scientifiques étudient les ultrasons des dauphins depuis les années 90 et ont découvert une signature vocale individuelle chez ces mammifères, ils ont récemment constaté que les mamans utilisent un sifflement particulier pour appeler leur progéniture. Il s’agit d’appels de fréquence aiguë qu’elles utilisent uniquement lorsqu’elles s’adressent à leur petits. Chaque bébé dauphin a ainsi son propre « appel », présentant la même fonction que les noms humains.

Pour en parvenir à cette conclusion, des chercheurs ont observé Merina, une femelle dauphin en captivité. Ils ont remarqué que l’animal ne présentait pas le même comportement selon que les soigneurs lui demandaient d’aller chercher un jouet ou son bébé nommé Windley. Pour faire comprendre leur demande aux dauphins, ils ont utilisé des signaux verbaux et usé de la gestuelle.

D’après un rapport paru dans la publication scientifique Behavioural Processes, Merina a émis des sifflements à seulement trois reprises sur 29 essais visant à ramener des jouets. Mais lorsqu’elle devait retrouver Windley, nageant à seulement quelques mètres de sa mère, l’animal utilisait davantage le langage sonore. 30 sifflements ont ainsi été recensés sur 50 essais.
Une analyse spectrogramme a ensuite confirmé qu’il s’agissait bien d’un sifflement particulier émis par cette femelle pour appeler sa progéniture, grâce à des vibrations de tissus près de l’évent (orifice situé sur la tête de l’animal). Mais l’étude suscite déjà les critiques de certains biologistes. Outre l’utilisation d’un seul spécimen, la séparation artificielle du bébé et de la mère ainsi que le conditionnement de l’animal en captivité pourrait en altérer les résultats. 

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