Zoo de Moscou : le témoignage d’un ancien dresseur



Les dauphins n’aiment pas divertir le public, mais ils le font pour se nourrir et pour ne rester seuls sans rien faire en captivité, privés de leur famille et de contacts avec leurs semblables

Zoo de Moscou : le témoignage d’un ancien dresseur

Ce témoignage d’un ancien dresseur de bélugas qui a principalement travaillé au delphinarium du zoo de Moscou nous éclaire sur le quotidien des cétacés captifs en Russie.
Alors que le Centre Dolphinia d’océanographie et de biologie marine ouvrait ses portes en août 2016 à Novossibirsk et que les visteurs s’y pressaient nombreux pour admirer les spectacles d’otaries, de bélugas, de dauphins et de morses, le biologiste Grigory Tsidoulko, ancien dresseur de mammifères marins, a tenu à expliqur au magazine Taiga.info, pourquoi il estimait que les delphinariums étaient l’une des inventions les plus inhumaines de l’humanité.
« Les dauphins n’aiment pas divertir le public, mais ils le font pour se nourrir et pour ne rester seuls sans rien faire en captivité, privés de leur famille et de contacts avec leurs semblables » déclarait-il d’emblée.

– J’ai étudié à la faculté de biologie de l’Université de Moscou, au département de zoologie des vertébrés. J’y suis entré pour étudier la biologie et le comportement des mammifères marins. Mais comme j’ai obtenu mon diplôme universitaire à la fin des années 90, au moment où le financement des expéditions et de la recherche scientifique posait des problèmes compréhensibles au regard de la crise qui frappait le pays.
Et comme au zoo de Moscou, des bélugas venaient d’arriver et qu’il n’y avait pas assez de personnel pour s’occuper d’eux, le zoo a donc organisé une formation pour les futurs dresseurs. J’ai pensé alors qu’il s’agissait d’une opportunité professionnelle intéressante et, après avoir travaillé avec ces animaux, j’ai compris comment ils étaient entraînés et soignés.

Dans le cas présent, j’ai été invité à rester pour travailler avec un béluga mâle, que mes prédécesseurs avaient surnommé Grisha.
J’ai travaillé avec lui pendant près de deux ans et c’est alors que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une affaire plutôt moche et que les coulisses d’un spectacle des dauphins n’étaient pas aussi roses que les gens le pensent.
Une fois en poste, j’ai essayé de changer les choses, mais ce fut en vain. Dès lors, je décidai de ne plus participer à ce qui se passait et j’ai donc arrêté ce métier. Mais j’ai continué à étudier les mammifères marins et je me bats aujourd’hui pour empêcher la capture et le maintien en captivité de ces animaux.

En Russie, à l’aube de ce commerce, les animaux étaient capturés principalement pour être vendus à l’étranger.
Mais je crois que ces animaux devraient vivre librement. Même si vous vous écartez des concepts de moralité et d’éthique, si vous ne comprenez pas ce qui est humain et ce qui ne l’est pas, il y a tout de même une simple évidence : il est impossible de créer des conditions de captivité pour les mammifères marins où ils pourraient exister normalement. Ils ont besoin de grands espaces, d’un environnement riche et social qui ne peut être recréé en captivité. Ils parcourent parfois des centaines de kilomètres par jour, s’ils le souhaitent et leur vie dépend presque toute entière de leurs familles et de leurs amis.

En général, on les capture vers l’âge de 2 ou 3 ans, alors qu’ils sont encore des enfants et qu’ils accompagnent leur mère. Ils peuvent déjà manger du poisson mais ils continuent en même temps à se nourrir du lait de leur mère. Pourquoi ceux-là ? Parce que de jeunes animaux sont plus faciles à transporter et à dresser, bien sûr.

En Russie, aucun delphinarium ne remplit les conditions pour garder les mammifères marins.
Même le Moskvarium, construit et inauguré récemment à Moscou, ne se conforme à aucune norme internationale et il n’existe tout simplement aucune norme russe. Les animaux de l’aquarium sont gardés dans des espaces très exigus, le plus souvent dans une solitude totale, car peu de gens sont capables de s’occuper de plus d’un individu. Et ceci est un isolement cellulaire qui dure toute la vie.

Au zoo de Moscou, où j’ai aussi travaillé, les conditions étaient meilleures que dans d’autres delphinariums.
Mais leurs bassins étaient tout de même conçus pour les pinnipèdes, phoques et morses. Manifestment, toute l’installation a été construite là-bas pour accueillir ces animaux dans des eaux peu profondes, et non pas des dauphins, qui nagent constamment et ne sortent jamais de l’eau.

Les dresseurs sont généralement des personnes qui rêvent de travailler avec les dauphins. Beaucoup de mes dresseurs disaient: « Contre les captures, je ne peux rien faire à mon niveau. Ils vont toujours en attraper. Mais au moins, j’essaie de rendre la vie des animaux dont je m’occupe un peu meilleure !»

Quant aux personnes qui ne travaillent pas directement avec les animaux, mais les possèdent, ils les considèrent très souvent comme de simples machines à produire des billets de banque.
Ils n’accordent aucun intérêt pour les projets scientifiques ou éducatifs. A première vue, le zoo de Moscou semble être une institution éducative vouée à la préservation de l’environnement et à la vulgarisation scientifique, mais dans l’ensemble, on souhaite juste y gagner le plus d’argent possible.

La croyance très répandue selon laquelle les dauphins eux-mêmes aimeraient participer aux show est fausse.
Si l’animal avait le choix, il préférerait ne pas communiquer avec les humains et s’occuper de ses affaires. Tous les dressages se fondent sur la motivation alimentaire. Toute punition est une privation de nourriture ou parfois, l’isolement.
Placé au sein d’un environnement aussi pauvre le dauphin est évidemment ravi de pouvoir communiquer avec quelqu’un. Même un humain vaut mieux que la solitude. Le dresseur penché au au bord de la piscine est un exutoire, le dauphin peut au moins interagir avec lui.

Même un humain vaut mieux que la solitude…

Le dressage est donc basé sur le renforcement alimentaire ou le non- renforcement.
L’apport quotidien en nourriture est calculé en fonction du fait que vous avez trois séances d’entraînement quotidiennes. La journée donc est divisée en trois moments où le dauphin est nourri. A chaque fois, le cétacé reste un peu sur sa faim et il sait que si sa prestation échoue, il n’aura rien à manger.

Il arrive que certains dauphins, dont on ne parle jamais, refusent de communiquer et de se nourrir, entamant une grève de la faim. On les place alors sous antidépresseurs pour la vie, car dans cet état second médicamenteux, les animaux reprennent le contact avec les dresseurs et se nourrissent. Pourtant, on peut dire que la plupart des personnes qui travaillent encore aujourd’hui dans les delphinariums, certains amenés par une compréhension perverse de l’amour des animaux, essayent d’améliorer leur vie, même dans ces conditions terribles.

Tout autre chose est la capture.
Près de la moitié des bélugas capturés à l’embouchure de l’Amour meurent pendant l’opération ou peu après, lors de « l’engraissement » (lorsqu’on apprend aux bélugas à manger du poisson mort). Quant à ce qui se passe lors des captures d’orques, c’est un mystère. Il s’agit d’un dossier plus chaud et d’animaux plus coûteux. Selon la rumeur, un épaulard fraîchement pêché, pas encore bien nourri ni pré-dressé, vaut déjà 15 millions de dollars.

Cela fait mal, c’est sanglant, c’est cruel et en Russie, aucune loi ne réglemente la détention des cétacés dauphins et leur capture. Il existe apparemment 93 recommandations émises à propos des captures mais il s’agit de recommandations, qui ne sont en rien contraignantes.

En fait, les pouvoirs publics n’ont aucun contrôle sur ces opérations de capture qui se poursuivent pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Aucun organisme de surveillance territorial ne peut se permettre d’ envoyer son inspecteur pendant un mois et demi en croisière pour superviser les captures. D’autre part, un incident intéressant nous rappelle que si vous payez l’inspecteur qui vous contrôle, quelle conclusion peut-il écrire ?

« Je me fous de savoir comment les animaux sont arrivés là et comment ils se sentent ».

Les gens me disent souvent:
«Je n’ai pas les moyens d’emmener mon enfant à la mer, alors je vais aller à océanarium et plus d’une fois. Je me fous de savoir comment les animaux sont arrivés là et comment ils se sentent. C’est juste un problème de conscience: puisque ces animaux sont tout de même là, alors autant les montrer à mon enfant qui en a tellement envie. Difficile de lui expliquer que ce ne serait pas une bonne idée, alors que la moitié de sa classe à déjà visité océanarium ».

Il existe pourtant de nombreuses anecdotes qui nous prouvent que les cétacés sont bien conscients de ce qui leur arrive. Les orques s’assemblent souvent pour essayer de libérer leurs parents attrapés dans des filets, les mères suivent leurs enfants kidnappés sur de très longues distances. Dans la malheureuse baie de Taiji, devant les yeux de jeunes dauphins choisis pour être capturés, leurs mères, leurs papas, leurs grands-mères sont massacrés Puis ils sont emmenés dans un container et transportés à Moscou où l’on raconte au public à quel point ces animaux se sentent bien au delphinarium et sont heureux de voir tout ce monde présent pour assistre à  leur spectacle !

Toutes les tentatives de protection des mammifères marins ont été jusqu’ici dispersées.

Les gens sont guidés par des idées complètement différentes : certains essaient de regarder la question d’un point de vue scientifique, d’autres font appel à des émotions, d’autres se mettent en colère et crient: « C’est impossible, c’est impossible, de toute urgence, il faut remettre tout le monde en mer! »
Certes, nous pouvons tous les relâcher dans l’océan. Mais si vous amenez un dauphin au psychisme brisé par dix ans de delphinarium,  amenez-le sur le rivage et que vous lui dites « Vas-y, mon grand ! Nage !» , ce sera comme si vous le condamniez à une mort lente. Au fil des années de servitude, leur système immunitaire de ces malheureux s’est considérablement affaibli, ils ont oublié comment vivre en liberté.
L’animal doit être préparé pendant des mois à retrouver ses aptitudes et c’est très cher, d’autant qu’il n’existe pas encore de sanctuaires pour les recevoir.

Zeus, sauvé de Krasnodar mais trop brisé pour reprendre la mer…

Quant à la thérapie avec les dauphins, il faut admettre que toute communication avec les animaux peut être d’une grande aide, ainsi que la thérapie par l’eau, telle que natation, plongée, relaxation musculaire.
On pense dès lors que la delphinothérapie est un moyen efficace de rééducation. Mais peu de gens savent que cette pratique est plus dangereuse qu’utile, car les dauphins sont porteurs d’un certain nombre de maladies pouvant être transmises par des gouttelettes en suspension dans l’ air, difficiles à diagnostiquer et très difficiles à traiter. Les micro-organismes pathogènes ou conditionnellement pathogènes chez les dauphins sont semblables à ceux de l’homme, mais absolument résistants aux médicaments.

C’est ainsi que nous avons eu le cas d’une femme dont le fils avait pratiqué la delphinothérapie et qui était tombé très malade depuis lors. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Les médecins n’ont pas pu guérir son enfant pendant un long moment, jusqu’à ce qu’elle fasse procéder elle-même à des analyses en laboratoire. Il s’est avéré que la souche de staphylocoque, issue du frottis de son fils, n’était pas humaine, mais provenait d’un dauphin. Le Staphylococcus aureus n’étant absolument pas sensible à la médecine humaine, son fils avait développé une pneumonie grave. Si maman ne l’avait pas compris à temps, cette histoire aurait eu une fin tragique, mais son fils a pu être guéri avec des antibiotiques spécialement conçus pour les dauphins.

Une thérapie qui peut vous rendre malade

Quand les gens vont dans l’eau avec les dauphins, on ne leur dit rien de tout cela.
Et si une personne est infectée au delphinarium, il y aura peu de médecins capables de comprendre ce qui se passe et de vous aider.
Par conséquent, il est préférable d’avoir un chat d’un côté et d’aller nager de l’autre, c’est plus facile, moins cher, plus sûr et plus humain.


Article adapté de l’original russe

Это больно, кроваво и жестоко»: морской биолог о дельфинариях в России

Otarie chevuachant un béluga dans un delphinarium ambulant russe

Ci-dessous une autre interview, celle du dresseur Sergei Kozhemyakin, dont les propos confirment, avec des images dures, la « confession » de son collègue biologiste.   


L’horrible vérité sur les delphinariums russes

Les cétacés de Moscou

Le Moskvarium met un pied dans la prison des baleines


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